Kaitlyn Aurelia Smith & Suzanne Ciani – Sunergy

Sunergy
Kaitlyn Aurelia Smith & Suzanne Ciani
Rvng Intl.
2016
Jean Michel Calvez

Kaitlyn Aurelia Smith & Suzanne Ciani – Sunergy

Kaitlyn Aurelia Smith Suzanne Ciani Sunergy

On serait excusable de ne pas (ou pas encore…) connaître Kaitlyn Aurelia Smith, bien qu’elle ait participé à La Route du Rock 2017 à St-Malo. Mais pas d’excuse pour Suzanne Ciani, la pianiste et claviériste américaine, princesse adoubée d’un new age en robe longue assez lénifiant, dont on a pu comparer les productions des années 80/90 à celles d’un Richard Clayderman. Parlons donc d’abord de Suzanne Ciani. Oui, c’est bien la même, créditée sur Sunergy, mais la « diva of the diode », comme on l’appela à ses débuts, a eu une autre vie avant le piano new age, un long parcours dans la musique électronique expérimentale, auprès duquel Steve Roach et d’autres stars de l’ambient ne sont que de simples amateurs en termes de maîtrise de la technologie et de la création sonore. Et voilà qu’après le succès en 2016 (succès relatif quand même, dans un certain milieu « branché » ou nostalgique) de son album Buchla Concerts 1975, compilation de séances d’improvisation live jamais éditées auparavant, la diva persiste et signe son grand retour à ses premières amours pour les synthés analogiques modulaires, en l’occurrence, le Buchla 200. (Buchla est une firme aussi mythique que Moog à ses débuts et survit plus ou moins bien, dans le domaine très pointu du synthé modulaire). Elle a donc sorti Sunergy, autre opus de musique improvisée, très contemporain celui-là, réalisé dans la foulée (en 2016 aussi), en duo avec l’une de ses élèves de Berkeley, Kaitlyn Aurelia Smith, artiste elle aussi nourrie à l’analogique ou plutôt, tombée dedans très jeune, comme Obélix dans la potion magique.
Le virage stylistique de Suzanne Ciani avec sa période « romantique » sur le label Private Music est radical, même si on sait que des artistes du metal ou du doom s’essaient aussi à l’ambient expérimental, au dark ambient et au drone pour exploiter plus à fond tout leur potentiel. Sunergy est donc à des années-lumière des mélodies sucrées de la période pianistique de la diva, marquée par toute une série d’albums comme The Velocity Of Love, Neverland, History Of My Heart, Pianissimo, Hotel Luna, Dream Suite ou Pure Romance. Les titres donnent une assez bonne idée du contenu, certes très proprement fait, mais sans grand intérêt pour un certain public. Sunergy est la concrétisation (pour l’heure unique) de sa mutation sonore de 2016, qui se perpétue en concerts de musique improvisée dans diverses universités américaines (que l’on peut écouter en ligne). Seule avec son synthé Buchla et un laptop face à un public désormais conquis et captif (en tout cas, captivé), Suzanne Ciani réédite ainsi un concept qu’elle avait testé aux USA dans les années 70, hélas sans le moindre succès. Tandis qu’en Europe – dont la France –, le public applaudissait les artistes et groupes expérimentaux électroniques et ceux de la Berlin School, (Klaus Schulze, Tangerine Dream, Vangelis, Jarre…), elle s’était cassée les dents devant un public américain nourri à la country et aux guitar heroes, bien trop traditionnalistes (coincé, borné, machiste, ignare ? Un peu de tout ça) pour apprécier qu’une fille vienne faire bourdonner leurs oreilles avec les beeps, sweeps and creeps de ses machines infernales, sans guitare à la hanche ni banjo ni Stetson… sans même chanter : hérésie et pure nonsense, par conséquent, en ces années 70 où l’underground expérimental électronique ne fleurissait et ne fonctionnait vraiment que sur les scènes européennes.

Kaitlyn Aurelia Smith Suzanne Ciani_Sunergy band2
Sunergy rend donc compte du récent « revival analogique et modulaire » de la « diva de la diode », revenue aux synthés de sa jeunesse. Il inclut trois longues improvisations d’une musique parfois rythmée avec ses embryons de séquences à la Klaus Schulze, mais par ailleurs assez bruitiste et inharmonique, atonale et sans mélodie reconnaissable. On n’est pas si loin du très expérimental et improvisé Beaubourg de Vangelis, tant décrié à sa sortie, ou des superbes improvisations d’Uranophonies de Frédéric Gerchambeau avec son arsenal de synthétiseurs modulaires. Cela dit, sur Sunergy, les séquences y sont moins sophistiquées, vu le caractère improvisé de la session et la difficulté de pilotage de ces machines sur des polyrythmies très complexes.
Elle est accompagnée de Kaitlyn Aurelia Smith sur ses propres machines analogiques (dont un autre Buchla). Cela dit, Kaitlyn est créditée la première sur la pochette et on ne sait trop qui accompagne qui. Peu importe, car la fusion de deux paires de mains (il s’agit donc ici de synthé modulaire à quatre mains) emplit l’espace sonore de façon impressionnante, comme le faisaient les intros bruitistes de Tangerine Dream sur le double album live Encore de leur « grande époque ». Et si Kaitlyn Aurelia Smith est bien plus jeune et de formation classique (guitare, piano, voix, sans oublier un début de carrière dans le groupe indé-folk Ever Isles), elle a très vite acquis une belle expérience des machines analogiques modulaires. Comme Suzanne Ciani mais bien plus tard, elle a étudié la composition, la musique électronique et l’ingénierie du son, et a sorti depuis 2012 plusieurs albums solos mêlant rythmes électroniques analogiques et sa propre voix dans une association insolite de voix trafiquée/manipulée et de synthèse analogique : Euclid, EARS ou The Kid, pour les plus récents. De l’autre côté de l’Atlantique, avec entre elles un écart d’une bonne génération voire deux, nos deux artistes représentent donc la quintessence d’un véritable revival de l’analogique radical (c’est-à-dire modulaire et même vintage), comparable à celui auquel on assiste désormais chaque année à la SynthFest de Nantes (festival organisé par l’association Patch Work Music de Bertrand Loreau et Olivier Briand). Suzanne Ciani se produit quant à elle désormais dans des amphis, dont celui de Berkeley, lieu de ses études musicales dans les années 70.

Kaitlyn Aurelia Smith Suzanne Ciani_Sunergy band3
Sunergy conserve tout l’esprit de l’expérimentation sonore pure et dure, donc assez bruitiste, qui pourrait rebuter l’auditeur habitué aux mélodies synthétiques synth pop sucrées et à des usages plus normés et « normaux » d’un synthétiseur moderne. Les sons bruts arrachés aux Buchla éructent, crépitent, ronflent, explosent, crèvent en bulles organiques et en séquences fugitives sur fond de drone et de toute une « vie électronique » à la Klaus Schulze, un style que l’on croyait disparu de la scène électro actuelle (du moins au disque). Il y a bien quelques exceptions, comme le superbe folk électronisé à l’analogique du Pale Green Ghost de John Grant (2013), dopé par les pulsations de séquenceurs Doepfer (le rejeton contemporain des vieux Buchla). Il y a aussi des artistes en Europe, comme Caterina Barbieri et ses Immersive modular sets hypnotiques, une autre adepte du synthé Buchla 200 (celui qui a changé la vie de Suzanne Ciani) mais ils limitent pour le moment les sorties d’albums au seul format vinyle. Un autre clin d’œil au passé et à la technologie vintage ?
Très loin du clavier d’un synthétiseur standard, Kaitlyn Aurelia Smith et Suzanne Ciani créent leurs sons en agissant en direct sur les potards rotatifs et les câblages de leurs modules ; en bref, « à l’ancienne », comme aux temps où les AKS, VCS3 et autres EMS Synthi A étaient les rois du bruitage sonore Sci-Fi en studio ou sur la scène (ils le sont encore, parfois). Le résultat est « rude » et débridé. La pâte sonore est très organique et brute de décoffrage. Elle n’a rien à voir avec les présélections d’usine bien rôdées, lissées et trop standardisées de nos claviers actuels, qu’ils soient numériques ou pseudo-analogiques. Ici, tout est vraiment fait « à la main » et en direct, entre potards rotatifs tournés à la volée et câblage sauvage de jacks, sans filet, ni présélections peaufinées programmées puis mises en réserve avant la séance, sans triche ni bluff en somme, au feeling du moment. Nos deux divas électroniques y domptent la machine en direct, comme une revanche bien méritée sur cette robotique envahissante qui gouverne nos existences et décide de tout à notre place, y compris dans l’univers très programmé de la musique.

Kaitlyn Aurelia Smith Suzanne Ciani_Sunergy band1
La main humaine a encore le dernier mot sur la machine, même en électronique, et ça fait du bien de voir deux artistes aussi passionnées qu’inspirées parler à d’antiques hardwares boutonneux et s’en faire comprendre au doigt et à l’œil. Peut-être n’est-ce pas un album à mettre entre toutes les oreilles nourries à la mélodie mais, pour ceux qui veulent tester « autre chose » et mettre un pied dans l’expérimental « pur analogique » à la mode vintage, ça vous en (dé)bouchera un coin, à coup sûr.

https://kaitlynaureliasmith.bandcamp.com/album/frkwys-vol-13-sunergy
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Un commentaire

  • frederic gerchambeau

    Salut Jean-Michel,
    Voici une longue et excellente chronique tout à fait digne de ta belle plume. Cette chronique fera date tant par sa qualité que les deux artistes en question, dont on parle vraiment trop peu. Et pourtant ce sont des déesses en leur domaine ! Seulement voilà, leur style de musique électronique sans concession n’est pas le plus en vue, même des amateurs du genre. On est très loin, pardon d’être aussi direct, de Jean-Michel Jarre et sa musique bien calibrée. Sunergy creuse vraiment dans les possibilités sonores infinies des synthés modulaires. On peut, un peu vite, qualifier ça du terme bruitiste. C’est assez péjoratif et de plus faux. Smith et Ciani ne s’amusent pas à faire des « bruits ». Ce serait faire injure à leur immense talent que de croire cela. Elles expérimentent, explorent, emmènent l’auditeur vers d’autres territoires sonores. Ça n’a rien à voir avec du grand n’importe quoi vite fait mal fait. C’est de la préparation, du savoir-faire, beaucoup d’audace et des années et des années de passion pour parvenir à ce degré stratosphérique de maîtrise.
    Frédéric.

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