Jean-Yves Leloup – Ambient Music

Ambient Music
Jean-Yves Leloup
Le Mot et Le Reste
2021
Jean-Michel Calvez

Jean-Yves Leloup – Ambient Music

JYLeloup Ambient Music

Si la musique ambient est un genre prolifique (de plus en plus depuis les années 2000, nous apprend l’ouvrage dont on parle), on ne peut pas en dire autant des rares ouvrages qui lui sont consacrés, du moins en langue française, que ça soit à la musique elle-même ou au courant de pensée qui a lui donné naissance. Il y a eu Anthologie de l’ambient, d’Olivier Bernard (2013, chez Camion Blanc), mais c’est à peu près tout, à moins d’y inclure Ambient Music, Ocean of Sound, l’essai un peu foutraque et très subjectif de David Toop (traduit de l’anglais). Il est vrai que l’enthousiasme limité du public français pour ce genre (CD, concerts…) ne doit guère engager les auteurs et éditeurs français à tenter l’aventure.

Après un certain nombre de publications sur des sujets connexes (les musiques électroniques au sens large), Jean-Yves Leloup, lui-même musicien et DJ, était légitime pour réparer cela et combler ce manque relatif. Déjà publié chez Le Mot et Le Reste avec Electrosound, Machines, Musique et Culture (2016) qui traitait en partie le sujet sous l’angle instrumental du hardware, Jean-Yves Leloup aborde ici le genre ambient de front et sur un spectre très large, tant sur un axe temporel et historique (en remontant jusqu’au Moyen Âge) que sur celui des nombreux sous-genres qui ont succédé à l’ambient séminal des années 70 à 90, comme l’indique son sous-titre : avant-gardes, New age, chill-out & cinéma. Si l’on excepte la structuration binaire de l’ouvrage, courante chez cet éditeur, à savoir un long essai en première partie (de près de 180 pages ici), suivi d’environ 100 fiches d’œuvres-phares définissant et jalonnant le genre ambient avec ses émergences et évolutions plus récentes, l’approche historique est somme toute assez voisine de celle d’Olivier Bernard chez Camion Blanc (on note d’ailleurs que leurs sous-titres sont assez voisins). Jean-Yves Leloup se distingue par un focus appuyé sur la figure centrale de Brian Eno, l’un des pères de l’ambient, créateur du mot et du concept lui-même via un album devenu mythique à ce titre : Ambient 1 : Music For Airports, 1972.

JYLeloup Ambient Music band1
Si Jean-Yves Leloup prend donc le sujet à ses lointaines racines dans le temps, il va aussi bien plus loin que l’acception usuelle associée au courant ambient. Il raccroche nombre de genres musicaux dérivés et plus récents mais qui ne s’en réclament pas, voire le rejettent a priori (ou l’auraient rejeté, si les artistes avaient été informés de cette étiquette accolée à eux-mêmes ou à leurs œuvres). Peu importe, car l’ambient est aussi un état d’esprit, lié notamment à un mode d’écoute ouvert et non focalisé voire « non attentif » de ces musiques dites « de tapisserie », qui peuvent s’entendre sans vraiment être écoutées, comme on verrait défiler un paysage (sonore ici) sans vraiment l’observer.
Le fan d’ambient « à la Steve Roach » (l’un des ambassadeurs les plus connus et productifs de son courant historique, avec près de 200 albums) regrettera sans doute qu’un tel ouvrage n’accorde à ce type d’ambient (et à quelques autres, comme la Berlin School et ses émergences récentes) qu’une place somme toute limitée, rapportée au nombre d’artistes concernés et à leur production discographique. Nombre d’artistes majeurs de ces lignées « historiques » ne sont pas mentionnés (au hasard : Oophoi ou Alio Die), ce qui est sans doute dommage pour le novice en quête de références et de pistes nouvelles à explorer. Il est vrai qu’Ambient Music est avant tout une réflexion élargie sur la généalogie du genre et les nombreuses pousses, extrapolations et vocations qu’il a pu engendrer. Il n’est donc pas un dictionnaire encyclopédique exhaustif des artistes qui s’y adonnent « en connaissance de cause ». Dictionnaire qu’il est possible de trouver en ligne, par exemple sur le site Encyclopedia of Electronic Music et quelques autres de même contenu (en notant que ceux-ci ne traiteront pas des versants acoustiques de l’ambient). On notera malgré tout qu’aussi complet soit-il, le vaste tour d’horizon qu’offre Ambient Music a totalement zappé la scène live, hormis une brève référence aux sleep concerts de Robert Rich aux USA. Certes parce qu’il n’y en a pas (ou si peu…), mais la question du « pourquoi » aurait mérité d’être évoquée, alors que ces musiques-là, comme les autres, voire plus encore, car ouvertes à l’improvisation, méritent largement de sortir du studio pour prendre l’air. J’ai en tête les tentatives courageuses de sleep concerts en France d’un artiste ethno-ambient (un oiseau rare sous nos latitudes) qui commence à percer à sa façon : venir avec son duvet, mais le petit déjeuner est offert !

JYLeloup Ambient Music band2
Après le vaste catalogue chronologique commenté des courants ou sous-genres de l’ambient (que ceux-ci s’en réclament ou non), Jean-Yves Leloup conclut son long essai sur une réflexion ouverte en forme d’analyse « typologique ». C’est une tentative de caractérisation de l’ambient, au-delà de la musique elle-même, à savoir l’état d’esprit de celui qui l’écoute (ou l’entend) et ce qu’il y recherche ou en attend, consciemment ou non. Citant à nouveau Eno, cette réflexion décryptant influences croisées et motivations des artistes (des auditeurs aussi) est rarement abordée en prenant un tel recul sur l’approche purement musicale de ce qui est devenu un véritable phénomène culturel et sociétal, voire spirituel, au même titre que le psychédélisme, l’esprit beatnik, la vague punk « no future », le besoin d’échapper à un quotidien stressant et formaté, etc. Dépassant la notion de musique proprement dite, on touche donc ici au décryptage d’une forme de philosophie existentielle liée à notre attention au monde qui nous entoure (à son univers sonore a priori, mais pas seulement…)

https://www.jeanyves-leloup.fr/ecrits-journalism-books/
https://lemotetlereste.com/musiques/ambientmusic/
http://archive.olats.org/livresetudes/basiques/musiqueelectronique/basiquesME.php

 

3 commentaires

  • Merci de m’avoir citer entre les lignes . C’est vrai que les prestations live d’ambient music ne sont pas légions , car jouer live c’est s’extériorisé, enclencher les rouages d’une mécanique sociale pesante (l’organisation des concerts, leur promotion, les cachets des artistes) qui conbtredit totalement les principes du genre (l’intériorité jusqu’à un certain autisme, la libération des contingences terrestre , dont la première le temps) . Donc ce ne sera que chez quelques rares individus que cette conjonction des opposés pourra se faire harmonieusement . En france on rend hommage à l’ Ambiosonic dans le sud de la France, 9 éditions, à Paris je suis le seul à tourner régulièrement ( une edition du Festival Ambient de Paris tous les ans depuis 2013, 2 sleep concerts par an, plein de siestes musicales dans les auditoriums des médiathèques de Paris ou de la région parisienne) . Autrefois au début des années 2010 les soeurs Montet étaient très actives dans les petites galeries parisiennes . Une salle du nord de la France , à Tincques, l’Auréole Bettencourt avait toujours une affiche de qualité (fermé hélas) . Sinon de temps en temps on voit passer un concert ici ou là souvent dans des salles liées aux musiques expérimentales ou électroniques (Lieu Unique à Nantes, Instant Chavirés, le petit Bain à Paris, la gaieté Lyrique, La flêche d’Or) . Notons un évènement exceptionnel : la soirée dédiée à l’ambient fémininine organisé par la mairie de Paris à la Cité de la musique lors de la nuit blanche , qui marque l’entrée du genre par la grande porte.
    Pour les gens intéréssés je serai en concert le 19 mai 2022 à Matreselva (Paris 15°) en soutient de 3 poétesse, ainsi que le samedi 25 juin 2022 au Jardin de Liyi (gongs, bols et tambours) à St Rémy l’Honoré et en sleep concert le samedi 23 Juillet à St Rémy les Chevreuses , au st Jardin.

  • Ujjaya

    En France, on peut dire que seul Richard Pinhas tourne régulièrement, tant soit peu que sa musique puisse être reliée à l’ambient. Le synthfest à Nantes , sans être de l’ambient, est un parent proche (beaucoup de musicien comme Steve Roach viennent ou ont été influencés par la Berlin School).

  • Jean-Michel

    hello, Ujjaya
    oui, il est étrange qu’en 2022, plus de cinquante ans après les précurseurs de l’ambient que furent Froese ou Schulze (RIP puissance 2…), on puisse encore se retrouver « pionnier », du moins en France, d’un concept qui devrait être devenu naturel depuis bien longtemps… mais qui ne prend pas chez nous : les sleep concerts en extérieur comme Robert Rich ou Alio Die l’ont fait (aux USA et en Italie) ou même en salle si besoin, saison froide obligeant. L’ambient devrait tout naturellement conduire au succès populaire d’un tel concept, vu les différents niveaux d’écoute, de conscience et d’attention possibles pour percevoir/recevoir cette musique. Mais le monde est bizarre, pour ne pas dire mal fait, comme tout le monde sait.

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