Can – Live In Brighton 1975

Live In Brighton 1975
Can
Spoon Records / Mute
2021
Thierry Folcher

Can – Live In Brighton 1975

Can Live In Brighton 1975

A moins d’un coup de bol, parler de Can avec quelqu’un est aujourd’hui presque impossible. Sorti du : « Ah oui, je me souviens de cette bande de teutons bien allumés ! », une discussion passionnée sur les monstruosités (au sens grandiose du terme) que sont Tago Mago (1971), Ege Bamyasi (1972) ou Future Days (1973) relève de la gageure. Alors, en bon chroniqueur égoïste, je profite lâchement de la sortie miraculeuse d’une série d’enregistrements live commencée en mai 2021 par Live In Stuttgart 1975 et poursuivie par son frère jumeau Live In Brighton 1975 en décembre dernier, pour avoir enfin un échange avisé avec les lecteurs de Clair & Obscur. Pour attirer le chaland et lui ouvrir l’univers pas toujours facile de Can, je lui dirais que sur scène, il se rapproche assez des improvisations de Tangerine Dream, mais en version rock psychédélique musclée. Car ces deux témoignages, sauvés par un fan et son magnéto de compétition, ne sont qu’une série de longues plages improvisées par le quatuor de base composé d’Irmin Schmidt aux claviers, Michaël Karoli à la guitare, Jaki Liebezeit à la batterie et Holger Czukay à la basse. Donc, pas de Damo Suzuki au chant ni de restitution de titres issus de leurs albums studio. Ici, les plages se nomment « Eins », « Zwei », « Drei »… etc et ne servent qu’à plonger le public dans une longue transe hypnotique dont il ne ressortira pas indemne. Je vous l’ai dit, la présentation de ce live n’est qu’un prétexte pour ouvrir une porte sur un monde qu’il faudra, c’est sûr, ne pas limiter à cette seule écoute. En fait, je vous fait la courte échelle pour regarder plus loin dans la fantasmagorie incomparable de ce groupe hors norme. Les fans existent, je le sais bien, et ils possèdent déjà ces deux disques. C’est plutôt vers les plus jeunes, ouverts à des expériences sonores proches de la techno et de la trance que j’adresse mon propos. Et puis bien sûr, à tous les curieux, qui ne rechignent pas à quitter les lourdeurs terrestres du moment.

Je vous assure que la découverte de ces deux albums m’a redonné le sourire. Il y avait chez Can une provocation naturelle assez jubilatoire qui envoyait un méga pied de nez au show-biz de l’époque. Rien n’était calculé, ni en terme de carrière ni en direction musicale à suivre. Ils étaient vraiment allumés, ça on peut le dire. Schmidt et Czukay venaient tous les deux de la sphère classique d’avant garde réunie autour de Stockhausen, la référence absolue en matière de musique aléatoire. Un courant musical intellectuel popularisé par le Krautrock (terme péjoratif inventé par des anglais frustrés) d’essence purement germanique et qui, par son rejet de toutes influences anglo-saxonne, allait radicalement modifier le paysage musical en place. Les Kraftwerk, Tangerine Dream et Klaus Schulze, pour ne citer que les plus connus, ont été les promoteurs d’une musique électronique sortie de nulle part et en accord parfait avec les besoins d’une jeunesse en mal d’évasion. Le succès fut immédiat et la plupart de ses créateurs élevés au rang de superstar. Ce fut un peu plus difficile pour des groupes comme Neu, Amon Düül et surtout Can, certainement plus âpres et peu enclins aux concessions commerciales. Pour Can, la dimension classique (au sens musical du terme) n’a pas vraiment aidé à populariser sa musique. Le côté expérimental poussé à l’extrême, non plus. Il suffit d’écouter « Sechs » sur ce Live In Brighton pour mesurer les difficultés à surmonter dans la transmission de leurs aventures soniques. Le constat était sans appel, soit on lâchait l’affaire illico presto, soit on devenait complètement accro. J’ai du mal à expliquer mon attachement pour Can. Peut-être en raison de leur non conformisme. Un peu comme avec les délires extra-terrestres de Gong ou l’impénétrable Kobaïen de Magma. Ces prises de risque m’ont toujours attiré mais avec une bouée de sauvetage à laquelle pouvoir s’accrocher. Chez Can, comme chez Gong ou Magma, certaines envolées musicales étaient très réussies et très mélodieuses contrebalançant à merveille des passages plus délicats. Et cela faisait toute la différence.

Can Live In Brighton 1975 Band 1

Mais revenons à ce live qui, malgré les moyens limités de sa captation, nous offre un son remastérisé de bonne qualité. Côté musique, on est dans de la pure improvisation avec tout ce que cela comporte de tâtonnement dans la mise en action. Il faut accepter que chaque musicien se cherche un petit peu avant d’entrer dans une communion qui devient progressivement jouissive. Les quelques références aux albums du moment que sont Soon Over Babaluma (1974) et Landed (1975) sont bien perceptibles mais de façon anecdotique et pas forcément calculées. On sent une volonté de se lâcher complètement et de lâcher tout lien avec des travaux précédents. Chacun travaille à l’instinct en prenant, je crois, un pied phénoménal. Mais le plus troublant réside dans la transmission des ondes quasi érotiques de leur interprétation. C’est un plaisir physique que l’on reçoit avec préliminaires, temps forts et passages de récupération. Musique orgasmique où le déhanchement vient tout seul et la perte de contrôle inévitable. « Eins » commence par des vaguelettes de pulsion qui montent doucement, aidées par une basse bien en cadence. Très vite le quatuor se met en place jusqu’à l’intervention de Michaël Karoli à la guitare qui, dans son style inimitable, redonne une puissance rock à ce morceau parti à la dérive. Treize minutes plus tard, on est déjà sonné sans vraiment comprendre ce qu’il nous arrive. L’atterrissage de « Eins » est un peu loupé et pas travaillé du tout mais cela, il fallait s’y attendre. Si vous voulez vivre l’expérience Can live de la meilleure des façons, faites le vide autour de vous. Porte fermée, sans téléphone ni bruits extérieurs et avec un matériel suffisant pour vous transporter à l’University of Sussex de Brighton le 19 novembre 1975. Vous êtes assis en tailleur et beaucoup plus chevelu qu’en réalité. Des images d’un autre temps apparaissent et vous constatez, frissons à l’appui, que la vérité de la défonce se trouve bien là. C’est le retour sur terre qui sera brutal et synonyme de frustration.

Bon, vous allez dire que l’ami Thierry a pété un câble. Je me suis laissé aller, c’est certain, mais avec un plaisir non feint. En ce moment même, « Paperhouse » de Tago Mago m’accompagne dans mon écriture et agit comme un stimulant de folie. Il faut absolument que je reprenne le contrôle et finisse cette chronique dans le calme. Live In Brighton 1975 c’est 1h30 de vibrations intenses que l’on doit vivre comme une expérience sensorielle à part. Les morceaux répartis sur deux CD ou trois LP auront chacun des intensités différentes. « Eins » et « Zwei » seront plus atmosphériques avec un Irmin Schmidt à l’enrobage clavier servant de lien à une machine pas encore rodée. Mais à partir de la deuxième partie de « Drei » et surtout avec « Vier », le bolide lancé à pleine allure par un Jaki Liebezeit déchaîné va tout arracher sur son passage. Heureusement, quelques mélodies furtives et quelques respirations bienvenues vont rendre ces vertigineuses montagnes russes très attractives. Le groupe est maintenant bien chaud pour un « Fünf » magnifique qui voit passer King Crimson, Yes et les Doors. Comme je le disais plus haut, l’aspect expérimental de « Sechs » va en refroidir plus d’un avant que « Sieben » ne termine ce concert de façon dantesque (on pense même à ELP par moments) et en éclatante confirmation de la grandeur de Can.

Can Live In Brighton 1975 Band 2

De Bowie à Eno en passant par Radiohead, Talking Heads et John Lydon, tout ce beau monde a reconnu l’influence majeure du groupe de Cologne dans la progression de la musique populaire et dans son affranchissement des territoires expérimentaux. Irmin Schmidt, seul survivant de la bande des quatre, a depuis longtemps refermé le livre Can sans qu’il soit nécessaire d’ajouter une page de plus. Tout était dit et l’héritage transmis. Seuls des témoignages d’époque comme ce Live In Brighton 1975 sonneront juste et entretiendront la légende. Surtout, ne passez pas à côté.

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