Portal – Avow / Hagbulbia

Avow / Hagbulbia
Portal
Profound Lore Record
2021
Jéré Mignon

Portal – Avow / Hagbulbia

Portal Avow

Quand on se décide de poser quelques lignes sur Portal, on se retrouve à l’entrée de l’outre-monde. Celle des enfers putrides, d’une mélasse gluante, corrompue et avariée entre Lovecraft et Lucio Fulci. Cela fait vingt ans maintenant que le groupe de Brisbane distille cette ambiance de fin de monde, de sanctuaires cachés et de l’innommable posé sur bande. Quand Outre m’a fait sué de stupeur et d’effroi, Vexovoid m’a représenté l’effroi tentaculaire lovecraftien alors que Ion, avec sa production plus « lisse » laissait une porte d’entrée… disons… plus acceptable. Si on excepte ce final absolument cauchemardesque au milieu d’une architecture cyclopéenne… Le groupe australien n’a plus rien à prouver (et d’humain…) si ce n’est asseoir sa suprématie dans le style qu’il crée dans sa folie. Aussi, la venue d’un nouvel album ne pouvait que me faire perler quelques gouttes de sueur et révéler une avidité quasi masochiste. Car Portal, c’est le maximalisme formel, le death metal théâtral avec la venimosité du black. C’est la fumée dans le néant, le vide dans la faille grouillante, l’horreur dans sa plus simple incarnation… Bref, l’ouverture des portes métaphoriques et symboliques des enfers sur le monde.

Portal Hagbulbia band 1

Avow pourrait être ce plan iconique de Shining, le film. Ce plan où le sang dégouline et se déverse d’un ascenseur dans un geyser faisant valdinguer le mobilier. Sauf qu’avec Portal ce n’est pas que du sang. Viscères et tripes, matières inconnues et organismes surréalistes, tout cela se déverse en continue. Les murs pourrissent, le sol devient spongieux et les malheureux corps, eux, sont littéralement balayés par ce tsunami morbide tout droit sorti du plus obscur écrit de l’écrivain de Providence. Avec Portal, la nausée n’est jamais trop loin. Suffisamment éloignée pour qu’on en ressente « seulement » des hoquets impulsifs dans l’œsophage mais largement présente pour qu’on redoute les retours de bile musculaires et le dégoût fécaloïde qui en découle. Peut-on déjà qualifier la musique des australiens ? Point de vue étiquette, on se situe entre le death marécageux au fort niveau technique, le black avec son atmosphère suffocante et sa version réceptive à l’avant-garde et l’ambient granuleux, se matérialisant dans une métaphore de formes absurdes et grouillantes. Populeux et dense est Avow. Nulle trace d’accroche, seulement des vagues, après vagues, après vagues déversées directement dans le gosier dans toute son inhumanité. On prendra de plein fouet certaines décélérations mesquines comme on se plongera dans le vortex qu’engendre le groupe sans qu’on soit surpris mais paradoxalement strangulé. Portal est un piège… Il est unique et même sans grande évolution ratisse tout sur son passage dans son peaufinage sadique d’un spectacle de marionnettes. Après tout, nous ne sommes que quelques fils reliés à des crochets commandant nos gestes. Avow est un rappel. Nous ne sommes rien…

Portal Hagbulbia

Oui, mais bon, voilà… Une fois les portes ouvertes, on croit qu’elles vont se renfermer. Mais quelque part, ça entrebâille, la serrure n’est jamais toujours bien huilée et enclenchée. Rien n’est vraiment clos. Et c’est sans prévenir que les australiens balance Hagbulbia. De ces portes soit disant closes, quelque chose en sort. Peut-être pire que ce qui a été vécu. On est pas loin de ça. Si Avow présentait, Hagbulbia confronte… le décrire c’est une autre question… Ce qui ressort d’une faille est souvent plus énigmatique, plus abject, plus sordide. Hagbulbia, c’est ça. Ce cadeau surprise, la déformation ultime. Si Portal est difforme, attendez ces cinq litanies bruitistes, harsh-noise où seule la voix de Curator semble sortir de ce magma. Tout y est fétide, nauséabond. Tout n’y est que dégoulinade et fantasmes masochistes dignes d’un Clive Barker. Ce sont des chaînes rouillées qui s’entourent aux membres, crochets qui déchiquettent et déforment ce qui est un visage, déjà en souffrance. C’est une ombre qui plane durant un coït. Une punition à ceux qui osent s’aventurer plus loin. Plus proche de ça, je ne vois que Abruptum, ce combo norvégien qui avait décidé de poster les potards aux maximum et d’annihiler toute trace de musicalité, même théorique, et de plonger le monde dans le chaos. Portal décide de frapper dans l’ignoble, de repousser les limites et de laisser qu’une senteur acre se répandre de manière insidieuse. Parce qu’en sortant deux albums distincts les australiens laissent le choix, contagieux, d’imaginer sa propre version de l’ignominie.

Portal Avow Band 2

Peut-être Hagbulbia débutera les hostilités dans ses relents noise et magmatiques nauséeux avant qu’on en vienne à Avow, plus structuré dans le principe mais tout aussi insidieux (à ce stade, seul le batteur semble le plus humanoïde)… À moins que ce soit l’inverse… Allez savoir où navigue l’esprit humain…. L’horreur à bon nombres de visages, de grimaces diverses et de déformations contre-natures. Pour une fois, Portal laisse un choix pervers, celui de décider de l’embranchement le plus cru, désordonné ou contrôlé selon l’état d’esprit de l’auditeur. Avow + Hagbulbia révèlent plus de l’expérience, de la mis à mal des sens et de l’illustration la plus représentative de l’horreur… En fonction où on situe l’abomination dans notre curseur personnel. Portal, ici, se fait joueur, goguenard et narcissique. Il présente le menu avant qu’on se décide à l’ingurgiter et le groupe s’y complaît, aisément. On vous donne, prenez dans le silence de votre solitude. Plus effrayant que ça, mis-à-part me retrouver en face de Yog-Sothoth un soir devant ma fenêtre avec mon verre non fini, je ne vois pas.

Un défi aux lois physiques et cosmiques… Peut-être…

https://profoundlorerecords.bandcamp.com/album/avow

https://profoundlorerecords.bandcamp.com/album/hagbulbia

 

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