Lee Ritenour, Dave Grusin – Brasil

Brasil
Lee Ritenour, Dave Grusin
Candid
2024
Thierry Folcher

Lee Ritenour, Dave Grusin – Brasil

Lee Ritenour Dave Grusin Brasil

Les nouveautés 2026 de qualité se faisant désirer, j’ai décidé de prendre mon mal en patience en compagnie de Lee Ritenour. Il y a pire comme décision, n’est-ce pas ? Et puis, le choix de revenir sur son album Brasil de 2024 n’est peut-être pas anodin. En effet, dans quelques semaines, Brasiliano de Lucas Santtana devrait sortir et bien occuper mon temps d’écoute et d’écriture. Une anticipation pas vraiment risquée, car les premiers échos concernant ce nouvel album sont très prometteurs. Alors, si la samba, la bossa-nova et le jazz doivent investir mon environnement musical, autant s’en imprégner tout de suite grâce à ce géant de la guitare qui a eu la très bonne idée de retrouver son pote Dave Grusin pour nous concocter un petit bijou de saveurs chaudes et épicées. Et ce n’est pas ce cher Lucas Biela qui me contredira, lui qui a eu la chance d’assister, il y a trois ans, au concert parisien de Lee Ritenour au New Morning (lire son live report ici. Brasil est né par amour pour Carmen, l’épouse brésilienne de Lee ainsi que par passion pour des sons et des rythmes qui l’ont accompagné tout au long de sa carrière. Arriver à convaincre Dave Grusin n’a pas été compliqué tellement les deux hommes partagent une vraie complicité humaine et artistique. Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais m’attarder un instant sur les ondulations évocatrices de la pochette. S’il fallait donner une représentation graphique aux déhanchements que provoque l’écoute du disque, je crois que l’on ne pouvait pas mieux faire que cet artwork signé David Gorman. Je ne sais pas si c’était intentionnel, mais pour moi ce dessin est en parfaite adéquation avec la musique.

Sans trop entrer dans les détails, je veux juste rappeler que Lee Ritenour et Dave Grusin sont deux personnalités majeures de la musique jazz contemporaine. Le premier pour ses nombreuses collaborations et pour son jeu de guitare parfaitement calibré pour séduire un large public. Et le second pour ses implications en tant que compositeur de musiques de films. Une activité principale très fournie au cours de laquelle il a décroché un Oscar en 1989 pour la musique du film The Milagro Beanfield War. Voilà (très) brièvement résumées deux carrières jalonnées d’une impressionnante production d’albums qui valent la peine qu’on s’y attarde. Brasil est le dernier en date et permet de réunir deux artistes qui n’ont pas hésité à se (re)mettre au service de la musique brésilienne – leur album Harlequin de 1985 en compagnie du chanteur Ivan Lins, lorgnait déjà du côté de Rio de Janeiro –. Car en dépit d’un impressionnant pedigree, Lee Ritenour et Dave Grusin ont surtout voulu se mettre à la disposition d’une scène locale pleine d’énergie, de modernité et de respect pour un passé fondateur. Une histoire de la musique brésilienne qui a basculé avec le fameux Getz/Gilberto de 1964 consacrant la bossa nova comme phénomène mondial. Brasil commence avec « Cravo E Canela (Cloves & Cinnamon) », un classique de Milton Nascimento repris ici avec énormément de fraicheur. D’entrée, le rythme s’impose, puis Lee accapare le joli motif à la guitare avant que Tatiana Parra ne le reprenne à son compte dans la plus pure tradition vocale brésilienne. Une batterie et des percussions (Edu Ribeiro et Marcelo Costa) au bon tempo, un soutien discret mais efficace de Dave au piano, plus une première apparition de Grégoire Maret à l’harmonica, et nous voilà en présence de quatre minutes de bossa complètement jouissives.

Lee Ritenour Dave Grusin Brasil Band 1

C’est vrai que ce titre de Nascimento est génial et se poser dessus doit être un réel plaisir pour les musiciens. Ça glisse tout seul et permet de lancer le très jazzy « For The Palms » dans d’excellentes conditions. La basse de Bruno Migotto chaloupe à merveille et Grégoire Maret nous fait revivre les plus belles heures de Toots Thielemans. Ce titre, écrit par Lee Ritenour en mémoire de l’incendie de 2018 qui a détruit sa maison de Malibu, est le parfait contrepoids méditatif au sautillant « Catavento » et au piano de Dave Grusin qui se distingue enfin. On en arrive à la perle « Vitoriosa (Victorious) », chantée de façon magistrale par le duo Ivan Lins/Tatiana Parra. Ivan Lins, déjà mentionné pour Harlequin, a été le grand inspirateur et le principal fédérateur de Brasil. Ce natif de Rio, toujours en activité à 80 ans, est, à coup sûr, un de ceux qui contribuent le mieux à faire connaître la nouvelle musique brésilienne à travers le monde. Autre sommité, Celso Fonseca nous fait frissonner avec son hypnotique « Meu Samba Torto (My Crooked Samba) », véritable vestige des parfums bossa d’autrefois. Le pari de Lee et de Dave de se fondre dans l’ambiance est amplement réussi. Leurs interventions devant être perçues comme des friandises déposées sur un lit très accueillant de rythmes et de chants exotiques. Et c’est peut-être pour cette raison que certains fans ont pu trouver à redire. Trop de distance, trop de respect et pas assez d’implication pour une musique forcément très connue.

Chacun se fera sa propre opinion, qu’il soit fan ou simple curieux. Pour moi, le plaisir ne se calcule pas, il est la conséquence d’un ressenti qui ne trompe pas. Lorsque j’écoute la reprise de « Stone Flower » de Carlos Jobim, il est évident que la samba emporte tout, mais l’art de Lee et de Dave est d’arriver à sublimer ce titre par leurs incomparables apports jazzy. Ce morceau est certainement le plus jouissif du disque et un de ceux qu’ils jouent fréquemment sur scène. Je pense que « Stone Flower » a le potentiel pour faire l’unanimité, d’autant que « Boca De Siri (Keep It Quiet) », qui suit juste après, retrouve un certain académisme, surtout dans l’interprétation vocale de Chico Pinheiro. Peu importe, moi, j’adore. Tout comme l’étonnant « Lil Rock Way » dont la production fait trembler les murs. Les vocalises de Tatiana Parra frisent le jazz fusion du « Birdland » de Weather Report (https://clairetobscur.fr/weather-report-heavy-weather/) et contrôlent la cadence d’un morceau en tout point remarquable. Le voyage au pied du Corcovado s’achève gentiment avec « Canto Ivierno (Winter Song) », un titre de Dave Grusin, symphonique et pianistique à souhait. Le genre de salut qui fait briller les yeux et remplir le cœur de souvenirs à se repasser en boucle.

Lee Ritenour Dave Grusin Brasil Band 2

Lorsque Lee Ritenour et Dave Grusin se sont attelés à la réalisation de Brasil, ils ne se doutaient pas à quel point ce voyage à São Paulo remplirait sa mission au-delà de toutes espérances. Au contact de musiciens très actifs et impliqués dans la transmission de leur patrimoine culturel, Lee n’a pas pu s’empêcher de déclarer : « La musique brésilienne continue de pénétrer le monde, c’était donc le bon moment pour faire ce disque ». Une décision saluée par la critique et par un large public qui se situe bien au-delà d’une fan-base réductrice. Brasil n’est rien d’autre que de la musique universelle, très accessible, qui se consomme avec plaisir et convivialité. Le futur album de Lucas Santtana sera sans doute différent, mais pour moi, cette escapade brésilienne, plutôt classique, fut un véritable bonheur que je devais partager.

https://leeritenour.bandcamp.com/album/brasil

 

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