Esthesis – Watching Worlds Collide

Watching Worlds Collide
Esthesis
Misty Tones
2022
Rudzik

Esthesis – Watching Worlds Collide

Esthesis Watching Worlds Collide

En l’espace d’un EP (Raising Hands) et d’un LP (The Awakening), Esthesis s’est fait un nom dans le petit monde du rock progressif ambiancé français et même au-delà. Le quatuor mené par Aurélien Goude était attendu au tournant pour Watching Worlds Collide, son troisième effort, d’autant plus que ce dernier avait astucieusement mis l’eau à la bouche de sa fan base fraîchement constituée en annonçant « des surprises ».
Ainsi, à la sortie du premier single « Place Your Bets », on notait immédiatement que les principaux guests du nouvel opus seraient le groove, les cuivres, les chœurs et une technicité plus aboutie. Pourtant, je faisais également le constat qu’Esthesis ne révolutionnerait quand même pas ses bases musicales. À ceci, il y a plusieurs raisons. En ce qui concerne l’évolution de style, on note la volonté de présenter en live des titres plus entraînants et complémentaires à ceux très ambiancés de The Awakening, la volonté de leur leader pour progresser en termes de performance technique et de spectre musical cependant toujours au service de l’émotion, la professionnalisation d’Esthesis avec la création de son propre label Misty Tones dont Watching Worlds Collide est la première sortie. Pour le côté conservation des bases, il y a le chant d’Aurélien très typé « Steven Wilson » qui renvoie régulièrement (et involontairement, car comme il le dit : « je ne peux pas changer ma voix. ») aux créations du mentor de Porcupine Tree, la dualité avec le monde cinématographique et les plages ambiancées mélancoliques avec un soupçon d’inquiétude.

Esthesis Watching Worlds Collide band1
Voilà, tout est-il dit ? Évidemment que non. Ce serait faire injure à la richesse et à la variété de Watching Worlds Collide ainsi qu’aux repositionnements qui ont touché le groupe. En premier lieu, Arnaud Nicolau, formé à la MAI de Nancy, a remplacé Florian aux fûts, ce dernier étant en difficulté pour suivre la professionnalisation d’Esthesis. Un peu à l’instar d’une Lee Douglas chez « feu Anathema », les chœurs de Mathilde Collet, la compagne d’Aurélien, sont beaucoup plus présents et, à mon avis, tempèrent le côté « wilsonien » précité. De plus, elle a concocté les jolis dessins illustrant chacun des titres. Le jeu de basse proprement épatant de Marc Anguill est devenu la colonne vertébrale du groupe sur tout l’album et Baptiste Desmares a troqué les slides pour des arpèges de guitare plus tranchants. Dans le même esprit, Aurélien Goude s’est passé de la lap steel et du moog pour parsemer plus résolument les compositions de sonorités électro (« Amber »). Enfin, cinq des sept titres font appel à une section de cuivres formée par Maceo Le Fournis (saxo), Axel Foucan (trombone) et Yannis Beugré (trompette). Il apparaît que, la confiance aidant suite au bel accueil ayant été réservé à The Awakening, Esthesis, attentif aux performances de Ferrari en F1 (OK, je pense qu’en vérité, ils s’en contrefichent) a voulu prendre un virage en douceur plutôt qu’une épingle à cheveux, apportant beaucoup de modernité à sa production. J’y mettrai un petit bémol tout personnel pour les cuivres qui, d’une façon générale, ne sont pas ma tasse de thé. Peut-être suis-je atteint par la maladie de Wilson ? Pour une fois, rien de polémique envers ce cher Steven puisqu’il s’agit d’une maladie génétique empêchant le corps d’éliminer le cuivre en excès. En tout cas, ceux qui aiment les arrangements cuivreux de John Barry (le compositeur des B.O. de James Bond) ne seront pas déçus (« My name is Bond… Esthesis Bond! »)
J’ai évoqué le groove et les sonorités électros, ils apparaissent directement dès l’introduction d’« Amber » et donnent le ton. La partie instrumentale enchaîne soli de piano, riffs solides, breaks sévères de batterie et solo de guitare nerveux, une vraie réussite. Les chœurs de Mathilde terminent de manière éthérée ce titre prometteur. Au jeu du « qui sera le prochain single ? », « Skimming Stone » ne laissait pas le doute planer comme le démontre son récent clip d’animation fraîchement publié. Il s’agit du morceau le plus dans la lignée de The Awakening (avec « 57th Street »), une très jolie ballade sur laquelle on retrouve notamment le sifflement à la Ennio Morricone si cher à Aurélien alterné avec, de nouveau, les chœurs de Mathilde, mais le must du titre réside dans le superbe solo de violon de Mathieu Vibert. « Wandering Clouds » nous emmène dans un clair/obscur pop-lounge qui se mue en une partie sombre éclairée par une rythmique de cuivres. Nous assistons alors à un étonnant redémarrage hyper groovy impulsé par la basse de Marc Anguill lors duquel s’ajoutent petit à petit le sifflement d’Aurélien (il adore ça! Sûr qu’un jour, on le retrouvera en haut d’une colline avec un bouquet d’églantines… Joe Dassin… si tu me lis ?), le banjo et le dulcimer de Vincent Blanot invité de Berlin Heart, des percussions puis des chœurs style Barclay James Harvest, wow ! Décidément, cet album recèle une richesse d’arrangements insoupçonnée et les surprises apparaissent une à une. D’ailleurs, « Vertigo » qui suit sonne la récréation pour Esthesis. C’est un instrumental qui semble tout droit sorti d’un bœuf de répétition à coup d’orgue hammond, de slaps de basse, de doubles frappes de caisse claire (on mesure tout l’apport du nouveau batteur au groupe), de solo de guitare frénétique puis funky sur le final. Y a pas à dire, Aurélien le perfectionniste a totalement lâché la bride à son quatuor et ça cavale dur pour une performance bandante et totalement inattendue chez Esthesis. Aurélien siffle virtuellement la fin de la récréation avec un « 57th Street » assagi et plus ambiancé, quand même dans le move de Watching Worlds Collide grâce à une section rythmique qui ne veut pas jouer les seconds rôles et se laisser endormir. Aurélien partage le chant avec sa compagne. Ceci, adjoint à quelques accords légèrement dissonants, contribue à donner un côté aérien voire inquiétant à la chanson sur une ambiance de film de cinéma noir. Je ne me risquerais pas à l’écouter en extérieur par crainte de me retrouver agressé par une nuée d’oiseaux façon Hitchcok. « Through My Lens » clôture l’album en faisant en quelque sorte une revue d’effectif de tous les ingrédients qui y ont été utilisés, avec des parties chantées apparentées au rock alternatif et des passages instrumentaux très contrastés. On assiste aux plus belles parties de guitare de Baptiste sur ces plages-là ainsi qu’à un solo de saxo un peu désincarné sur lequel Aurélien greffe quelque notes d’harmonica. En guise de bonus, Esthesis nous gratifie d’une version alternative de « Skimming Stones » avec un solo de guitare en lieu et place de celui de de violon, une façon de préparer le public à ce qui sera joué en live.

Esthesis Watching Worlds Collide band2
C’est toujours bon signe de découvrir à chaque nouvelle écoute d’un album, des sonorités nouvelles ou des variations rythmiques qu’on n’avait pas remarquées. Watching Worlds Collide est de cette trempe-là et réussit à innover tout en restant dans la lignée de ses prédécesseurs, un exercice peu facile, il faut en convenir. C’est le signe qu’Esthesis est sur les bons rails pour se faire une place au soleil dans un genre où tout semble déjà avoir été fait, non pas qu’ils le révolutionnent, mais plutôt qu’ils l’abordent sous un angle assez spécifique pour être remarqué. Il leur faudra cependant encore poursuivre leurs explorations musicales pour être plus remarquables et remarqués. Voilà qui est encore moins facile à réussir. Toutefois, le potentiel du quatuor toulousain peut lui permettre d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixés et en particulier une reconnaissance internationale, certes encore débutante. En témoigne le récent concert en tête d’affiche à La Mecque du prog, le Poppodium Boerderij de Zoetermeer (NL) avec, excusez du peu, John Mitchell (set acoustique) en première partie. Bon OK, pour ce dernier, il s’agissait d’un concours de circonstances suite à la défection tardive de The Paradox Twin, mais cela a démontré la forte volonté de l’organisation à maintenir le concert de nos quatre frenchies, une certaine forme de reconnaissance donc.

https://www.facebook.com/esthesismusic/
https://esthesismusic.com/
https://esthesis.bandcamp.com/

 

2 commentaires

  • Patrick GUERIN

    Sympa effectivement mais comme tu le dit ,un style où tout semble avoir déjà été fait , difficile d’innover
    C’est bien ce qui me désole dans le prog actuel , l »impression de déjà entendu et pourtant j’adore cette musique depuis ma découverte des ténors il y a ……50 ans . Oh merde je vais passer pour un vieux con …. Mais j’écoute et apprécie quand même les derniers Marillion , Pendragon et Porcupine
    Bien amicalement à l’équipe

    • Rudzik

      Salut l’ami et merci. Oui, c’est très difficile de se démarquer dans le rock prog. Il faut prendre son plaisir sans se poser trop de questions quant à l’originalité des groupes dans ce genre musical. L’important est d’aimer ce qu’on entend.
      Amusicalement !

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