Emma Ruth Rundle – Engine In Hell

Engine In Hell
Emma Ruth Rundle
Sargent House
2021
Jéré Mignon

Emma Ruth Rundle – Engine In Hell

Emma Ruth Rundle Engine In Hell

Autant revenir sur un souvenir, car Engine In Hell est déjà en soi une plongée dans un passé existentialiste. Là, je parle de moi, cet instant, cette réminiscence, où assurant la première partie de Chelsea Wolfe, Emma Ruth Rundle, seule sur scène, armée uniquement de sa guitare, face au public du Trabendo, a littéralement ensorcelé l’assistance. Un coup de massue émotionnel dans un mur fracassé, une façade invisible, détruite, à me faire oublier le concert (pourtant très bon) de sa compatriote, à serrer ma glotte et transpirer de mes deux yeux. Un moment inoubliable dont je me surprend, encore à ce jour, à avoir pu capter cet instant (disponible ici:https://www.youtube.com/watch?v=MEXGDxHdsNg)… C’était ces quelques minutes d’intimité, humbles, simples et tout simplement belles, vivantes. C’était la gestuelle de la chanteuse, ses intonations, silences, présence, cette timidité magnétique. Ce caractère indescriptible… Ce « quelque chose » , semi-électrique, semi-liminal qui vibrait dans l’air… C’était en 2018…

Autant que je me souvienne, jamais depuis la création de Clair & Obscur je n’ai vraiment posé mots et ressentis, pensées et émotions sur Emma Ruth Rundle. Il y a bien eu un article sur la collaboration entre la chanteuse et le groupe de sludge poissard qu’est Thou sur le plus qu’excellent May Your Chamber Be Full, mais c’était plus la confrontation affective et l’assemblage d’un puzzle passionnel entre deux entités aux personnalités fortes. Emma, il y a en elle ce petit je-ne-sais-quoi qui fait que je me tiens à l’écart. De peur de brusquer, peut-être. De crainte de fragiliser un cocon dans ce corps ébranlé par la vie, va savoir. Mais le fait est là. Je me suis toujours tenu inconsciemment à une distance respectueuse, pouvant seulement faire partager mon ressenti tout simplement en fermant ma bouche. À l’écoute des albums de l’américaine, il se forme comme une cavité de chaleur, une fièvre tactile faisant office de caresse, même dans ses instants les plus électriques sur On Dark Horses.

Emma Ruth Rundle Engine In Hell Band 1

Engine In Hell, ça en est presque curieux que j’en parle, tant il paraît confidentiel. L’écouter c’est rentrer effrontément dans cette intimité qui prend à la gorge sans filtre. C’est une sorte d’adieu à un pan du passé de la chanteuse. Un retournement de ses souvenirs, souvent les plus tristes, affectueux et douloureux, dépouillés jusqu’à une ossature extrême. Débarrassée du superflu, misant sur une apparente simplicité clairsemée, la chanteuse rend ses nouveaux titres d’une beauté déchirante. Plus perceptible que lacrymale, Engine In Hell joue sur l’imperfection, l’hésitation, souffles et chuchotements, respirations et silences. N’utilisant qu’un piano ou une guitare acoustique (jamais en simultané) comme accompagnement (si l’on excepte les interventions subtiles, mais bienvenues, de Jo Quail), l’américaine joue des glissements sur les cordes, des fausses embardées, aussi mélodiques que rythmiques, des effleurages, des pincées, de notes appuyées ou esquissées dans un espace qui semble trop étroit et se rétrécir. L’émotion, elle, est tellement palpable qu’on semble vivre les souvenirs d’Emma dans une sorte de danse partagée ou cette dernière semble guider nos pas maladroits. Car cette dernière opère une mise-à-nue émouvante voire éprouvante (addiction, perte d’un proche, solitude).

Emma Ruth Rundle Engine In Hell Band 2

La pochette sur ce gros plan photographique quasi pixelisée digne d’un Persona de Ingmar Berman en dit plus que facéties et facilités graphiques… Ce sont ces instants où je me terre dans un coin en observant un ciel chargé, c’est la vision d’une accolade fortuite mais chaleureuse, c’est la buée sur ma fenêtre alors que ma respiration suit un rythme connu de lui-seul, c’est la fumée d’une cigarette qui s’élève où je me permets le luxe d’une paréidolie visuelle. Des instants fragiles mis sur bandes sans artifices et à l’imperfection voulue jusqu’au déchirement émotionnel. Une vision tout aussi posthume d’un passé, que la chanteuse exhume telle une Kate Bush, qu’il se découvre dans sa forme la plus organique et chaude où mime et chorégraphie forment un tout suspendu. Puis viennent d’autres images, remuant mes tripes, me remémorant un passé pas si lointain, un présent incertain et un futur tenant plus d’une toile vierge dont on n’ose y apposer la première tache ou tracé. L’épure de Engine In Hell tient autant d’un équilibrisme habile qu’une décharge calfeutrée d’émotions brutes aux détails éparpillés, fractionnés voire troublants. Et la chanteuse de finir cette odyssée par ces paroles d’une fragilité déconcertante où on ne sait si on doit y voir une lumière poindre ou une angoisse envahir cet espace exigu…

A distant star there was laughing
Said you were funny and now we’re free

And now we’re free

And now we’re free…

Peut-être y vois-je plus

I’m free now…

Bouleversant…

https://www.emmaruthrundle.com/

 

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