Diamanda Galás – Broken Gargoyles
Intravenal Sound Operations
2022
Lucas Biela
Diamanda Galás – Broken Gargoyles

Avec une musique qui intrigue autant qu’elle dérange, Diamanda Galás réussit là où d’autres pourraient se fourvoyer. Comme elle ne se fie pas à des schémas conventionnels ni à un style particulier, on se lance à corps perdu dans un inconnu qui nous paraît inhospitalier mais que la curiosité nous pousse à explorer jusqu’à ses confins. Oubliez tout concept de mélodie ou de structure en couplet-refrain : ici c’est un aller simple vers l’enfer, vers les tréfonds d’une âme tourmentée. Composé à l’époque où la covid-19 battait son plein, Broken Gargoyles fait référence aux visages déformés des soldats de la Première Guerre Mondiale (nos fameuses « gueules cassées »). Il suit à travers des tableaux sombres de l’Allemagne du début du vingtième siècle le calvaire d’un soldat, puis celui de figures rejetées par la société.
Et quoi de mieux pour donner un souffle sinistre à cette épopée que de l’émailler des écrits emplis de désarroi du poète expressionniste Georg Heym. Dans la première partie de ce récit, « Mutilatus », sont mises en musique les souffrances d’un appelé, d’abord en proie à l’angoisse dans les tranchées, puis pendant son « rafistolage » dans un hospice. Autour de sons horrifiants et de voix accablées, la douleur prend forme dans les intonations maléfiques de la Diva des Possédés. Les graves d’un piano désorienté se marient avec des vocalises effrayantes tandis qu’un voile noir assombrit les pensées. Pour mieux appuyer l’inhumanité du sort subi par le soldat, qui n’est alors plus qu’un simple code informatique que l’on peut manipuler à sa guise, les vers déclamés sont traités par ordinateur, avec un résultat des plus saisissants. Autour d’effets percussifs funestes, de mouvements d’air troublants et de crissements d’herbe inquiétants, des grognements et des cris stridents accentuent la douleur. Il s’agit pour la Grande Prêtresse des Ténèbres de nous mettre dans la peau de cette victime. Grâce à de nombreux artifices et en passant par différents stades d’épouvante, ce voyage de 23 minutes à travers l’angoisse et la souffrance est moins éprouvant qu’il n’y paraît.

Après les mutilations vient le rejet. À travers les humiliations que subissent un aveugle, un homme privé de nourriture, mais aussi des malades de la fièvre jaune, cet « Abiectio » saura-t-il nous captiver autant que le « Mutilatus » ? D’emblée, les archets tranchant comme des rasoirs et les vociférations abominables nous glacent le sang. Autour des déclamations toujours aussi effroyables, des gémissements marquent le quotidien insupportable de nos protagonistes. Les cordes stridentes résonnent tel le metal en cours d’aiguisement de l’instrument de la Grande Faucheuse prêt à emporter l’âme des pauvres hères. Voix étouffées et piano sourd interviennent comme pour mieux taire la douleur. Mais les cris sont toujours là, ils s’intensifient même avec une démultiplication à rendre fou. Le traitement par ordinateur des vers a raison des corps, qui sont alors acheminés à travers un tunnel sombre vers un au-delà aux contours flous.

Chacun des deux volets qui composent Broken Gargoyles parvient à sa manière à susciter l’interrogation et l’attention. Toutes ces voix horrifiques et horrifiées traversent notre esprit, permettant ainsi de suivre le cheminement des tourments aussi bien physiques que psychiques des êtres décrits. À l’image des premiers opus de notre Américaine comme The Litanies Of Satan en 1982 ou The Divine Punishment en 1986, les lamentations de Broken Gargoyles s’engouffrent dans de longs abîmes et s’y déforment. Ce faisant, elles appuient le martyre que souffrent les victimes d’oppressions, de guerres et d’injustices.