Sufjan Stevens – The Ascension

The Ascension
Sufjan Stevens
Asthmatic Kitty Records
2020
Fred Natuzzi

Sufjan Stevens – The Ascension

Sufjan Stevens The Ascension

Au fil des années et des sorties d’albums, Sufjan Stevens s’est imposé comme une figure majeure de la musique contemporaine américaine. Chaque opus est attendu avec impatience par les fans et la presse et, il faut le dire, la curiosité qu’entraîne cet artiste est justifiée tant il enchaîne les surprises et se diversifie dans les genres qu’il explore. Dans les années 2000, il inventait sa folk, unique, émotionnelle, fulgurante d’intensité et de beauté. Il a réussi à faire le pont entre les artistes Son Lux et Serengeti avec l’inventif Sisyphus et s’est tourné vers l’expérimentation électronique avec le surprenant Age Of Adz. Récemment, avec Bryce Dessner, entre autres, il livrait un Planetarium de très haute volée. Depuis, il est allé dans une galaxie voisine mêlant expérimental et new age avec le projet Aporia, sorti en début d’année. Et voici qu’arrive The Ascension, avec quatre-vingts minutes de musique encore plus surprenante qu’Age Of Adz ! Exit la folk de Carrie & Lowell et les dernières chansons plus douces comme les réussies « Love Yourself » et « With My Whole Heart », retour à la création sonore à base de machines essentiellement. L’album est donc dense, inspiré par moments, mais pèche par auto-complaisance. Et que dire de l’émotion ? Peu présente, sans doute par manque de mélodies vocales marquantes, même si souvent la magie opère quand même, comme on le verra un peu plus tard.

Quatre-vingts minutes, c’est clairement trop. De nos jours, plus personne ne s’assoit et écoute attentivement un album pendant tout ce temps. Encore moins le jeune public. Et il existe un titre supplémentaire de dix minutes, « My Rajneesh », fabuleux mais très éloigné de l’ambiance de The Ascension, uniquement dispo en face B du single de douze minutes, « America » (et en-dessous de cette chronique). Bref, beaucoup de musique pour cet album composé de quinze titres. Je diviserais l’album en trois parties. La première permet d’entrer doucement dans cet univers assez demandeur et installe le propos en étant à la fois accessible (Sufjan Stevens parle de l’état de notre société et de celle de l’Amérique en général) et brouillé par certaines références religieuses, ce qui n’est bien sûr pas nouveau chez Stevens. Elle contient parmi les meilleurs titres (hasard ?) avant de laisser la place à une seconde longue partie expérimentale et sonique pour enfin retrouver une dernière partie plus familière et émotionnelle.

Sufjan Stevens The Ascension Band 1

The Ascension commence donc très bien avec le surprenant « Make Me An Offer I Cannot Refuse » où l’on retrouve avec plaisir cette façon de chanter unique de Stevens et son timbre de voix chaud. De suite, la musique se fait plus electro tout en étant nuancée par la basse et les différentes idées qui parsèment le titre. Le travail d’Emil Nikolaisen sur ce titre n’est sûrement pas anodin. On pense au projet Sisyphus mais également au Planetarium, avec la présence de Bryce Dessner à la guitare. « Run Away With Me » est un de ces morceaux où l’on aime se laisser emporter. La voix de Stevens, associée au paysage sonore, est divine et le propos, en temps de Covid, est frappant. Les notes de guitare finissent d’emmener la chanson vers les sommets. « Video Game » est un single qui tire presque sur la pop ! Des sons quasi 80’s, une mélodie vocale entraînante, un titre qui avance rapidement, propre à plaire et à faire connaître Stevens au-delà de son cercle de connaisseurs et à ceux qui le suivent depuis le sublime « Mystery Of Love » sur la B.O. de Call Me By Your Name, film non moins magnifique. « Lamentations » enchaîne ensuite et apporte un premier exemple d’expérimentation sonore peu convaincante même si les parties vocales sont belles. « Tell Me You Love Me » ferme, pour moi, cette première partie. Le titre est délicat, magnifique et monte en puissance divinement. Saluons encore le travail à la basse, tenue par Casey Foubert.

Sufjan Stevens The Ascension Band 2

La seconde partie, plus expérimentale, plus sonique, commence avec « Die Happy » et son mantra dépressif « I wanna die happy ». Stevens ne serait pas Sufjan s’il ne parlait pas de la mort, n’est-ce pas ? Le titre est minimaliste, aérien, étrange, plein de réverb, avant de s’envoler soniquement vers quelque chose de plus … joyeux ? Je ne sais pas en fait… Une transition qui laisse pensif. « Ativan », un médicament qui combat l’anxiété, convainc peu et désinstalle l’atmosphère créée par la première partie. On dirait presque que la musique qui accompagne Sufjan en remplace une autre, comme si elle était décalée. Au fur et à mesure que la chanson se développe, on s’habitue et on rentre un peu plus dans le propos, mais, malheureusement, la fin de celle-ci achève de me renvoyer à ma première impression. Stevens nous avait habitués au collage de sons avec son deuxième album, Enjoy Your Rabbit, ou même sur quelques titres de ses Songs For Christmas. Sur The Ascension, ces collages de sons electro interpellent, interrogent, mais, malheureusement, à la longue, lassent. Ce n’est donc pas « Ursa Major » qui rattrapera le coup avec ses sons pseudo world, ni « Landslide » foutoir lounge qui, cependant, possède une belle partie instrumentale, ni « Gilgamesh » où la recherche electro commence à fatiguer, ni « Death Star » qui laisse indifférent. Sa suite, « Goodbye To All That », retrouve la facette mélodique de Stevens et marque le début d’une dernière partie plus portée vers l’émotion. Du foutoir electro, certes maîtrisé, surgit enfin quelque chose qui va au-delà du collage de sons. « Sugar », autre single, est réussi, intelligent et bien construit et possède une intro instrumentale formidable. L’émotion culmine avec le minimaliste « The Ascension » ou Sufjan Stevens chante avec ce timbre si angélique et envoûtant. Une beauté désespérée comme il sait si bien le faire, un must. Enfin, le fameux « America » finit d’entériner le propos sur la décadence de l’Amérique aux yeux de Sufjan Stevens. Douze minutes prenantes où l’on retrouve toute la virtuosité du musicien.

Sufjan Stevens The Ascension Band 3

The Ascension est donc un album touffu et exigeant, qui demande un certain effort pour pouvoir entrer dans son univers. Il rassemble pourtant toutes les qualités de Sufjan Stevens: le compositeur de génie, l’expérimentateur de sons, l’assembleur d’atmosphères, le chanteur à la voix d’ange, le propos engagé, actuel et teinté de religion, l’emphase et la démesure de certains titres qui donnent cette personnalité hors du commun. Cependant, à trop vouloir en faire, on se perd et trouver la lumière dans ce labyrinthe qu’est cet album peut être ardu. Il reste donc un opus extravagant, démesuré, radical. Où se dirigera Sufjan Stevens ensuite ? Nul ne pourra le prédire…

https://sufjan.com/

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