Ben Frost – Dark

Dark
Ben Frost
Invada, Lakeshore Records
2019 - 2020
Jéré Mignon

Ben Frost – Dark

Ben Frost Dark Cycle 1

En 2017 sortait sur la plate-forme Netflix une série allemande en trois saisons (le clap de fin s’étant fait cette année) au nom aussi simple que direct : Dark. Une série qui fut d’abord comparée à un décalque de Stranger Things, version allemande, donc glauque pour le reste du monde… Mais les plus attentifs auront seulement attendu un ou deux épisodes pour se rendre compte que la nouvelle série estampillée du grand N rouge n’entretenait aucun rapport avec le trip rétro mondialement connu et rentable.

Dark, s’il peut s’aligner dans un registre affilié au fantastique, est plus proche de la science-fiction. Ici, il est question de voyage dans le temps, de courbures de la réalité, de liens entre les dimensions. D’un enjeu généalogique devenant plus grand que celui proposé au commencement (une disparition d’enfant). Mais le tour de force de la série allemande, mis à part ses qualités de mise en scène et d’éclairage, est dans son écriture. Celui de nous faire naviguer entre différentes époques, différents personnages à différents âges, différents points de vue, de mêler l’immense, le questionnement existentiel (théologique et philosophique) et le nihilisme avec les secrets, la cachette de l’esprit humain, la déliquescence des relations sociétales et générationnelles au sein d’une même intrigue en forme d’hydre. Comme quoi, la relation entre une mère et son fils, un mari avec sa femme (ou sa maîtresse), entre différentes familles et cercles sociaux, peuvent tout autant influer, se côtoyer (et/ou se heurter), sur la maîtrise et la possible compréhension de la matière noire, du temps entre paradoxes, tunnel métaphorique, gémellité et jeu de miroir perturbant.

Ben Frost Dark Band 1

Programme vaste, demandant un certain investissement de la part du spectateur. Certes, on cherche des fois à se rappeler qui est à l’écran (Où ? Qui ? Quand ? Pourquoi ?) mais cette expérience immersive, assez inédite, si elle n’est exempte de quelques frustrations, est une réussite, avouons-le franchement. Et comme tout ce qui touche au labyrinthe (il n’y a pas que Christopher Nolan dans la vie, hein), les créateurs de la série, Baran Bo Odar et Jantje Friese, ont eu la bonne idée de faire appel à un compositeur contemporain aimant bien modeler la matière et la restituer dans un conglomérat d’impasses, tournants et lignes droites : Ben Frost.

Le compositeur australien, immigré en Islande depuis 2005 n’en est pas à sa première participation dans le domaine de la série ou du cinéma. Si certaines sont clairement dispensables, d’autres méritent plus l’écoute (Fortitude). Alors que les compositions de Frost, studios comme BO, tendent de plus en plus à se télescoper, difficile de ne pas voir dans les trois cycles composant Dark, une sorte d’état des lieux.

Le dernier album en date, avant les premiers croquis de Dark, se trouve être The Centre Cannot Hold, opus enregistré en l’espace de dix jours au studio de Steve Albini où ce dernier tentait de contrôler les embardées souvent sourdes, déchirantes et grinçantes d’un Ben Frost avide. En ressortira l’une des meilleures incarnations de l’australien/islandais où les mélodies s’échappent de tourbillons magnétiques, où un drone méticuleux donne tout son sens et son étendu sur les mots « crainte » et « catastrophe ». Un album qui donne l’impression de s’approcher d’un aimant sans toutefois l’atteindre tant il paraît chargé et qu’il déploie une intensité tout en contraste, travaillant tout autant ses distorsions qu’une certaine douceur donnant ainsi une beauté froide, cénobitique et pour tout dire, abrupte. Il n’est pas question d’espace ou d’amplitude mais de la création d’un espace en particulier, d’un hiatus pris au piège d’une centrifugeuse.

Ben Frost Dark Cycle 2

Et Dark de s’approcher de cette mise en état, de rendre cette impression d’emprisonnement temporelle et d’enfermement psychologique et multiple. Car oui, le challenge d’une telle bande-son, c’est de ne pas perdre ses personnages et leurs « versions » évoluant à différentes époques, c’est de rendre compte du caractère cyclique de l’univers présenté et des actes qui s’y déroulent. Et plus on avance dans les cycles, plus il est facile de se perdre dans cet enchevêtrement de liaisons/connections, morts/pas-tant-que-ça, de twists de dernières minutes et cela en y allant par tamponnements. On met, on retire, on ajoute, on laisse, on attend, on retire encore pour mieux en ajouter. Bref, tout du foutoir… Et de confier, tel Jonas le protagoniste principal, l’auditeur dans une bulle d’interrogation.

Ben Frost suit à la trace ses personnages, ses orchestrations dessinent des courbes répétitives comme ces destins auxquels on ne peut fuir. Tel ce leitmotiv lancinant revenant dans chacune des trois saisons. Une manière de rappeler l’univers, sa teinte, son atmosphère lourde et pesante, son environnement vide et d’y apposer de légers décalages. Ce thème aussi amer que cruel et emphatique, marque de fabrique du compositeur mais aussi un moyen de rattachement, déjà à l’univers diégétique, est une continuité malgré la multiplication des « situations » et alarme émotionnelle.

Le premier cycle est peut-être la partie qui a le plus fait grincer des dents. Si les critiques et les spectateurs étaient accrochés par la série, certains l’étaient beaucoup moins sur la bande-son de Frost jugée inadaptée, sur-présente et industrielle. En effet, la première saison est celle qui se base avant tout sur les comportements humains, l’excavation existentiel et les différentes strates d’un cocon temporel tout juste esquissé. Ben Frost le dira lui-même, il a commencé à composer les segments de Dark après l’annonce de la mort de Mika Vaïnio, un des derniers maîtres du son comme matière en fusion. Il en donnera des morceaux épurés, vaporeux et minimalistes où le silence peut se faire aussi tendu que les cordes des violons qui vibrent. À cela s’ajoutent parasitages, pulsations sourdes solitaires ou squelette désarticulé d’une techno lyophilisée. Le tout donne l’impression d’une déambulation amère, secouée par des notes de mélancolie, comme si une mélodie pouvait s’extraire d’une brume tout en restant coincée. Ce qui marque, c’est le côté fataliste. Les arcs existentiels des personnages semblent planer sans discontinuer durant l’écoute. Comme une « loi de Murphy » mis sur bande pour une série à mi-chemin de la science-fiction quasi apocalyptique et du drame sociétal avec une pointe de romance nihiliste.

Ben Frost Dark Band 2

Alors, oui, Dark, ça ne rigole pas, à aucun moment, jamais. Aucune échappatoire, la série comme les segments opaques de Ben Frost dévoilent un aspect de plus en plus désespéré sans toutefois rentré dans le pathos. Ce côté, « ça ne peut pas être pire ? Ah tiens si… ». Les bandes-sons sont autant de portraits inconsolables de personnes perdues qu’un cycle immuable où tout semble déjà joué. On remarquera d’ailleurs que dans le deuxième cycle, la musique de Frost commence à se faire plus aérée, plus cinématographique et orchestrale quelque part, même si le compositeur se maintient dans ce minimalisme techno parasité et distant, hérité de Mika Vaïno et Pan Sonic. Bien sûr, Frost, tout au long des trois cycles de Dark, gardera ce leitmotiv aussi récurrent que lancinant et n’en déviera pas, l’attachement et le respect de l’australien pour les œuvres épurées de l’estonien Arvo Pärt semblant sauter à la figure.

Cependant, c’est dans sa ténacité et sa durée que le travail de Ben Frost prend toute son ampleur au sein de ces fragments éclatés qui en rappellent d’autres pour les perdre et peut-être les retrouver, ou pas. Ces fragments, ces pièces, ce sont autant de taches formant au final un tableau dont on ne connaît pas le sens. Des morceaux choisis, parfois éloignés, parfois si proches faisant de Dark, une véritable projection sonore, une fresque pas si éloignée des travaux les plus minimalistes et hypnotiques de Coil.

Ben Frost Dark Cycle 3

Au final, il n’y a pas de Dark, Cycle 1, Dark Cycle 2 ou 3, mais plutôt un assemblage qui s’étire, une trilogie qui se soutient. Des pièces qui rappellent peut-être une scène, une personne, une émotion, un événement… Une bande-son qui revient face à certaines images de la série et dont on peut se surprendre à écouter en dehors du contexte, juste pour ce qu’elle est. Par exemple :

Cycle 1 tire les questionnements d’être humains,

Cycle 2 rappelle les villes vides du confinement,

Cycle 3 fonctionne parfaitement durant un trajet anxiogène en métro passé 22 heures,

L’être humain a trois vies. La première s’achève lorsqu’on perd sa naïveté. La deuxième, lorsqu’on perd son innocence. Et la troisième, lorsqu’on perd la vie.”

Martha Nielsen (Saison 3)

Dark est son association, la fresque d’un cycle qu’on cherche à briser…

https://benfrost.bandcamp.com/

http://ethermachines.com/

 

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