Anne Paceo – S.H.A.M.A.N.E.S

S.H.A.M.A.N.E.S
Anne Paceo
Jusqu'à la nuit
2022
Thierry Folcher

Anne Paceo – S.H.A.M.A.N.E.S

Anne Paceo S.H.A.M.A.N.E.S

Le terme de batteuse m’a toujours déplu. Je préfère nettement percussionniste, une désignation plus large et qui ne renvoie pas au monde agricole. Bon, tout cela n’est qu’un détail qui n’enlève rien au talent de la grande Anne Paceo, percussionniste émérite et jazzwoman reconnue et honorée. S.H.A.M.A.N.E.S est son nouvel album studio personnel et se présente comme une célébration musicale de la pratique chamanique à travers le monde. Ces coutumes ancestrales vivent aujourd’hui un regain d’intérêt assez étonnant et accrochent un public de plus en plus assidu. Le courant nordique popularisé par Björk et surtout par Mari Boine Persen prend de nos jours une ampleur considérable avec des artistes de la trempe de Eivør, une chanteuse des îles Féroé capable d’enflammer un public pop rock tout autant qu’une assemblée mystique traditionnelle. L’exemple nordique est peut-être le plus visible actuellement mais la pratique chamanique n’a jamais cessé d’être présente dans toutes les régions du monde et le plus souvent, par l’intermédiaire des femmes. Cette connexion avec l’invisible se sert d’une évidente sensibilité féminine moins soumise à la matérialité et au pragmatisme des hommes. Avec S.H.A.M.A.N.E.S, Anne Paceo se lance dans une interprétation personnelle des rites chamaniques avec son jazz tapi en sous-sol, prêt à surgir au bon moment. Et c’est là le principal atout de ce disque qui voit des atmosphères extatiques se fissurer par instants pour laisser passer un saxophone, un Fender Rhodes ou un rythme jazz sans équivoque. S.H.A.M.A.N.E.S est une œuvre exigeante que les passionnés de jazz trouveront à leur goût. Il y a en effet des approches similaires que ce soit en terme de construction, de divagation ou de magnétisme. J’irai même plus loin en disant que le jazz est lui aussi une musique chamanique faite de transe et de communion avec l’irréel. La part laissée à l’improvisation est une possibilité évidente pour s’évader et ressentir la musique différemment.

Sur S.H.A.M.A.N.E.S, les vocalises sont omniprésentes et bien incarnées par un joli trio jazz constitué d’Anne Paceo, Marion Rampal et Isabel Sörling. Anne a composé tout le matériel à partir de ses expériences, de ses rencontres et de sa fascination pour le passage vers l’au-delà. Elle raconte notamment les derniers instants de son grand-père qui seront pour elle, aussi douloureux que fondateurs. Son titre « Here And Everywhere » (ici et partout) est en quelque sorte le résultat de ce moment intime et peut-être, le sens caché de tout l’album. Sur ce morceau, le piano prend la forme d’un mantra souterrain destiné à garder l’auditeur bien concentré. Les voix virevoltent au-dessus, prennent le pouvoir et ne s’effacent que devant le saxophone de Christophe Panzani, très jazz et très beau. La fin est dans le recueillement mais sans lâcher le rythme, forcément précieux. Et ce sont ces rythmes que maîtrise si bien Anne Paceo qui seront les outils de la réussite de S.H.A.M.A.N.E.S. Dés « Wide Awake », l’auditeur est plongé sans retenue dans un rituel physique qui transforme un corps inerte en machine ondulatoire. La voix pleine d’émotion d’Isabel Sörling s’en sort très bien au milieu d’une danse électro/pop où les vocalises féminines et les claviers de Tony Paelman (quel solo!) se taillent la part du lion. La musique de S.H.A.M.A.N.E.S est à la fois complexe et évidente. Les ingrédients chamaniques sont bien là mais enrobés des arrangements alambiqués du jazz, et cela fait toute la différence. La partition de « Reste Un Oiseau » est assez remarquable pour nous faire vivre un réel moment de communion où des images primitives s’assemblent avec bonheur à la modernité de la composition. Le kamélé n’goni d’Anne Paceo trouve ici une place de choix pour entretenir le rêve et la méditation. Cette version malienne de la harpe donne une réplique savoureuse au metallophone de Benjamin Flament et aux vocalises de plus en plus aériennes. Parfait moment en suspension qui porte très haut un début de disque déjà éblouissant.

Anne Paceo S.H.A.M.A.N.E.S Band 1

Anne nous indique que S.H.A.M.A.N.E.S s’est fabriqué à partir de mélodies qui lui sont venues toutes seules et de façon évidente. Nul doute que le processus chamanique faisait déjà son boulot. L’apport des voix et des vocalises n’est pas une nouveauté chez Anne Paceo. Déjà très présentes sur Bright Shadows (2019) et Circles (2016), c’est plutôt la manière de les appréhender qui diffère. Sur S.H.A.M.A.N.E.S l’organe vocal est beaucoup moins funky et plus empreint d’une profondeur qui vient de l’âme. Cela dit, ce n’est pas aussi révolutionnaire qu’on pourrait l’imaginer. Le style, l’amour du rythme, l’instrumentation et en définitive les intentions sont malgré tout les mêmes. La frénétique danse « Piel » met en scène et en espagnol une histoire de sorcellerie bien dans le thème. La première partie assez calme va vite s’effacer pour lâcher à tout berzingue les codes et les instruments jazz, saxo en tête. C’est du Anne Paceo pur jus que tous ses admirateurs reconnaîtront et aimeront. « From The Stars » est pour sa part beaucoup plus hypnotique et dans les schémas de la transe incantatoire. « Mirage » qui enchaîne juste après s’installe dans la continuité et prend même le parti de se la jouer flamenco pour accentuer la note ibérique. Nous sommes à la moitié du disque et la mélancolie atteint ici son paroxysme. Heureusement, le très beau « Wishes » se pointe en offrande musicale débridée pour écarter les nuages. Les vocaux tout d’abord puis le tambour, le piano et le saxophone vont se structurer pour former une chanson solaire libre de toute contrainte. Même si l’arrêt est un peu brutal, c’est du grand art à consommer avec avidité. La guérison se confirme avec « Healing » et son chant possédé proche du registre Sami, cette peuplade lapone où le mirage chamanique n’a jamais pu être corrompu. Ce titre va remettre l’album dans la profondeur du sujet même si le chant en anglais de « L’Aube » surprend un petit peu. L’envolée mystique gomme tout cela et le saxo s’installe, une fois de plus, en puissant partenaire des percussions.

Les frontières sont abolies et le court « Travellers » nous promène sur les plaines amérindiennes avec exaltation et recueillement. On est sur un basique voix/tambour sûr de sa force et de son absolue suffisance. Morceau prélude à « Dive Into The Unknow », une superbe prière apte à faire frissonner une statue de marbre. Tout se déplace sur la pointe des pieds en autorisant seulement quelques projectiles vers des divinités cachées mais à l’écoute. Cet étonnant S.H.A.M.A.N.E.S s’achève par le très mélodique « Marcher Jusqu’à La Nuit » comme un clin d’œil au nouveau label d’Anne Paceo. La musique prend ici une dimension cinématographique, certes moins profonde mais tellement belle. Quelle félicité de terminer de la sorte et de se sentir aussi bien.

Anne Paceo S.H.A.M.A.N.E.S Band 2

Anne Paceo vient de commettre un autre coup d’éclat qui s’ajoute à la liste d’une discographie sans réelle fausse note. Alors bien sûr, notre charmante niortaise est auréolée de nombreuses victoires du jazz amplement méritées mais seulement reconnues par un certain public. Même si je pense que cela suffit à son bonheur, notre beau pays pourrait, une fois n’est pas coutume, la mettre en lumière et faire tomber des cloisons ridicules. La musique n’est qu’une succession de notes que certains savent harmoniser quel que soit l’agencement utilisé. Ces artistes se destinent à tous les publics et doivent être descendus d’étagères trop hautes. Déjà, si cette chronique remplit sa mission de partage auprès des lecteurs de Clair & Obscur, ce ne sera pas si mal. Le bouche-à-oreille fera le reste.

https://www.annepaceo.com/

 

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