AmenRa – De Doorn

De Doorn
AmenRa
Relapse Records
2021
Jéré Mignon

AmenRa – De Doorn

AmenRa De Doorn

On peut légitimement reprocher à AmenRa de ne pas assez se renouveler au long de sa démarche discographique s’étirant pourtant sur plus d’une vingtaine d’années. Il est vrai que le groupe Belge de Courtrai n’a jamais brillé dans le bouleversement stylistique (c’est son choix), alignant, certes, des coups de massue écrasants post-hardcore/metal sur des montées progressives (tel le versant glauque du post-rock) et cathartiques mais qui prennent vraiment effet lors de leur représentations live. Parce que AmenRa en live, c’est juste… unique. Des performances ! De la scénographie millimétrée, projections à l’appui, de la présence du groupe, des hurlements meurtris de Colin Van Eeckhout semblant métaphoriquement se faire écorcher devant les yeux médusés de l’auditoire et de ce son monumental et architectonique à installer un état proche de la transe dans une communion/exorcisme sonique encore une fois… unique.

AmenRa De Doorn Band 1

Alors quand le nouvel album des belges se nomme De Doorn (aubépine en néerlandais), coupant court à la suite logique des Mass I , II , III, IV, V et VI (tous disponibles sur leur bancamp), qu’il se révèle entièrement écrit et chanté en flamand (alors que le groupe vient de signer sur le mastodonte Relapse), voilà bien une réelle prise de risque couplée à une surprise certaine. Cependant, revenons en arrière, sur l’excellentissime Mass VI dont on pouvait déjà ressentir la sensation que l’album pouvait suffire à lui-même et ouvrir son monde sans passer par le « truchement » du live. Sentiment décuplé à l’écoute de De Doorn. Car De Doorn c’est déjà une introduction, lente, sous forme vagues drone/ambient, prenant le temps d’immerger l’auditeur dans son ambiance, bien que le groupe ait toujours apprécié de jouer avec la temporalité dans ses ouvertures. Cependant, là, on touche à autre chose, perceptible, tangible, en suspens… le bout des doigts frémissent, la température corporelle oscille sans ordre entre froid et chaud, les spoken-words arrivent, aussi enivrants que délétères et la machine monolithique prend place, majestueuse, acérée, mutilée dans tout son mal-être. La lourdeur, elle, est bien là, suffocante tel un mégalithe mais bercée par ce sentiment de vent abrupt et dissonant s’interposant sur une nuque qui n’en demandait pas tant. Car Colin crie et éructe avec sa rage caractéristique. On en sentirait presque les cordes vocales vibrer parce que rien n’est bon en ce monde… La souffrance, celle-là, est partout dans les cellules qu’un corps biologique ne peut contenir que par restriction. De Doorn ressemble dès lors à un rituel en cinq litanies. L’épine, outre son rapport à la Passion et autres problématiques théologiques, renvoie à l’obstacle, la difficulté, la défense extérieure, et a, en conséquence, un abord acariâtre et désagréable. L’épine est après tout la défense naturelle de la plante… Et quand on sait que De Doorn était d’abord, aux prémices de sa composition, un hommage commandé par les instances culturelles belges sur les victimes de la première guerre mondiale… Je vous laisse faire le cheminement…

AmenRa De Doorn Band 2

Ces spoken-word, on y revient, prennent d’avantage d’espace, laissant une empreinte à suivre, alors qu’on se rend compte que Caro Tanghe, chanteuse du formidable groupe Oathbreaker, participe tout du long de l’album (étant créditée comme membre à part entière). Que se soit de ces chants clairs, vaporeux ou agressifs, cette dernière apporte la touche fragile, mélodique, voire spectrale mais plus viscérale et convulsive à ce nouvel album. Peut-être la touche d’humanité qui pouvait manquer ? Qui sait ? L’alternance entre les deux chants, comme leur superposition, donnent un surplus d’émotion et d’intensité. C’est voir un bûcher brûler et se consumer lentement alors qu’un corps mutilé et contusionné peine à enchaîner quelques pas sur des notes distantes mais lourdes de sens…

AmenRa De Doorn Band 3

De Doorn vous laisse sur une plaine vide, rocailleuse, aux ronces envahissantes, un lieu allégorique où la souffrance et les merdes inhérentes à notre existence se trouvent concentrées et compactées. AmenRa continue dans sa logique de catharsis aussi pesante que rédemptrice et poétique, car telle est sa démarche, le chemin en est seulement différent et donne toujours cette impression de forcer un passage symbolique qu’on arrivera, si ça se trouve, jamais à traverser.

Par les temps qui courent avec les changements sociétaux qui bouleversent nos vies, mettez vous une couronne d’épines… Et parcourez le chemin… Grand album…

https://amenra-official.tumblr.com/

 

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