Kevin Richard Martin

Trilogie Kevin Richard Martin – Solitude, Sirens, Wrecked

Solitude, Sirens, Wrecked
Trilogie Kevin Richard Martin
Cosmo Rythmatic / Room40 / Relapse Records
2019
Jéré Mignon

Trilogie Kevin Richard Martin – Solitude, Sirens, Wrecked

Kevin Richard Martin

Trois sorties pour Kevin Richard Martin cette année avec King Midas Sound, un album sous son nom et le retour de Zonal. Décryptage en règle avec la plume inimitable de Jéré Mignon !

King Midas Sound – Solitude

King Midas Sound Solitude

C’est un soir, un parmi tant d’autres. On a (encore) été retardé au boulot méritant mais éreintant et sous payé. Après avoir fait dix minutes sous la pluie avec un parapluie trop fragile, on prend, enfin, le trajet métro, changement, attente, attente encore alors que le wagon peine à démarrer. Donc on garde son casque bien enfoncé dans les oreilles et on observe. Le minuteur sur un panneau, les gens plongés dans leurs notifications insignifiantes de leurs smartphones payés à crédit, les regards vides qui s’échangent le temps de quelques pas, le piétinement des pas, la démarche de l’un, le déhanchement d’une autre. Soupir et Solitude… Oui, la vraie, celle qui colle, suinte avec une odeur rance d’aisselle impropre à l’hygiène, celle dont on n’arrive pas à s’échapper. Peu importe les « ami(e)s », on reste seul(e) à observer la Solitude des autres tout en ressassant la sienne. Avez-vous pensé à regarder du coté de Celib Paris ou Tinder ? Je dis ça moi…

King Midas Sound Solitude band 2

Solitude, c’est la perte de l’autre. Affective. Une petite mort dans le grand cycle. La rupture, forcément misérable, frustrante et injuste. Celle qu’on aimait, ou qu’on croyait aimer, couper court à toute relation, sortir de notre vie et nous laisser seul sur un quai un soir de pluie et nous remémorer ce qui ne tournait pas rond, laisser sortir sa rancœur dans un regard médisant et imaginer… Ah l’imagination… Symptôme de la création ? Non ! Celui du doute, de la paranoïa et du voyeurisme. Que fait-elle maintenant ? Voit-elle quelqu’un ? Danse pré ou post-coïtale ? Et moi dans tout ça, putain !? Elle a liké quoi au fait dernièrement ? Merde ! Instagram ne permet même plus d’espionner ! Alors qu’est-ce qui reste ? Le squelette d’un dub reggae sucé jusqu’à la moelle où traînent seulement rythmiques étouffés et ralentis, drones autarciques, faux silences d’inquiétantes étrangetés et les spoken words de Roger Robinson, poète de son état. Ton monocorde, texte acéré, déclamant sans haine mais non sans émotions les pensées fictives (ou non ?) de cet être perdu dans sa solitude post célibat. Les lumières clignotent dans le métro comme écho au cerveau qui vrille avant que la réalité se déforme. Kevin Martin orchestre le tout avec distance, les basses y sont présentes mais subalternes, presque précieuses néanmoins nauséeuses et allégoriques. L’angoisse est végétative, croissante. Peut-on aller jusqu’au bout de Solitude ? L’écouter d’une traite ? Un trajet boulot-dodo n’est peut-être pas suffisant… Solitude est retors. Il force à l’écoute. On veut connaître le fin mot de l’histoire même s’il n’y a pas véritablement… de fin. C’est l’histoire de chacun. Une part de fiction, une autre morne réalité et de se laisser bercer par les constructions monolithiques et épurées de Martin qui semble s’affranchir des frontières pour ne laisser parler que d’un son brut, minéral mais comme étouffé avec la voix de Robinson quasi spectrale comme des bribes d’une pensée décousue.

King Midas Sound Solitude band 1

Solitude est glauque, très… C’est la plongée dans un esprit perdu en manque de repères jusqu’à en perdre son identité. Identité mise à mal par la désillusion et la colère même si, ici, elle prend une forme retorse, sous-jacente et atmosphérique. L’écoute en devient étouffante. On s’arrête en plein milieu pour mieux la reprendre ensuite parce que, quelque-part on veut connaître le fin mot qu’on aura pas… Sur ce nouvel opus, King Midas Sound (dont ce n’est pas le coup d’essai) rappelle les errances d’un Dälek plus qu’un Moodie Black, avec ses rythmiques asthéniques et son ambiance crépusculaire de cité urbaine. C’est la nuit qui prédomine, ses lueurs, ses silhouettes, son odeur, son goût et ses frissons… Solitude a tout de la promenade par un soir d’insomnie. C’est la découverte de rues adjacentes, d’un mec endormi sur un banc au milieu des poubelles et pourtant… C’est juste pour notre gueule. Les textes (à tenir en main lors de l’écoute) lus par Roger Robinson occultent volontairement la réalité pour se pencher uniquement sur notre ressenti hypocrite et peu importe le reste. Une sorte de Dälek ostracisé qui se renferme sur lui-même et juste pour lui-même. Le reste n’est qu’une descente culminant au titre final « X » où le narrateur se présente comme tel. Une simple lettre, anonyme dans un groupe de parole de célibataires masculins, se présentant contre une féminité qu’il n’arrive pas à comprendre. Le son se fait alors plus emphatique, quasi ambient et cinématographique. Les battements n’ont plus lieu d’être, seules restent les nappes anxiogènes mais non dénuées d’une solennité mordantes et pinces-sans-rire. Un rictus se dessine en creux. La perversité n’est pas loin. « X » n’est qu’une silhouette parmi d’autres, point d’amarrage d’un voyage sous les lueurs des néons et des ampoules pas chères, voyage qui n’a aucun but si ce n’est la résignation, sèche et sans appel. Solitude porte bien son nom. Il est « conseillé » aux âmes en peine et autres Joker à qui la société a tourné le dos. Mais pour l’instant, je me demande juste si mon putain de train va enfin se mettre en marche… Chier !

Kevin Richard Martin – Sirens

Kevin Richard Martin Sirens

La peur d’être parent. La peur de devenir père. Ce questionnement Kevin Martin ne se l’est pas seulement posé mais il l’a vécu, de plein fouet. Sans aucun recul possible dans ce sentiment d’observateur impuissant ne pouvant que subir ce qui devrait, à la base, donner lieu à un heureux événement. Car pour Kevin Martin le voyage fut long, douloureux et a bien failli être tragique… Et si la pochette de l’album peut donner une esquisse d’un sourire face au rapport d’amour mais aussi de crainte que peut entretenir un père avec son rejeton, il n’en n’est rien quand à la teneur musical de ce Sirens. À ce titre, la photo (véritable), innocence, fragilité et sentiment de « prendre soin » mêlés dans ce noir et blanc figé, apporte toute l’angoisse qu’a traversé Martin.

Kevin Richard Martin Sirens band 1

Et cette angoisse, elle se véhicule dans ce qui sera l’album le plus sombre que l’anglais (exilé à Berlin) a composé à ce jour. Si vous connaissiez Kevin Martin derrière les projets Techno Animal, King Midas Sound ou encore The Bug, jamais on ne se serait douté que cet album, le premier sous son vrai nom, tomberait aussi profond dans les abysses existentielles. Pourtant, le bonhomme est un maître dans la maîtrise et le mixage des basses écrasantes et immersives. Sirens est une plongé dans le subconscient, voire ce qu’on pourrait peut-être appeler « l’âme », de Martin que ce dernier a exorcisé durant presque une année. De l’annonce de la grossesse, à l’observation de la transformation du corps de sa compagne, des complications inévitables, à l’inquiétude grandissante d’une paternité timide qui vire à la terreur lorsque le pire scénario arriva. Ici, Martin abandonne tout rythme, si on excepte quelques pulsations, pouvant tout aussi évoquer la première écoute du cœur de l’enfant que de l’affolement grandissant face à une situation qui échappe au contrôle déjà précaire du futur père. Sirens est un ensemble de drones, nappes angoissantes et autres silences gênants qui semblent s’étirer. Vision de couloirs d’un hôpital sous-éclairé, chaise clinique vide, personnels para-médicaux qui courent, sonnettes accompagnées de leur cris stridents, le vécu semble prendre vie dans une masse abstraite, les neurones cogitent et s’affolent dans une danse amorphe. Rien ne sera épargné durant l’écoute de Sirens. La solitude d’un être dépassé par les événements, son angoisse légitime du futur incertain qui s’annonce alors que mère et bébé ont subit un accouchement plus que difficile suivi d’une série d’opérations où l’existence des deux était en jeu… Un mois suspendu dans la crainte… Mettez vous à sa place. Cette panique qui irrigue jusqu’à créer des tremblements nerveux. C’est ce qu’il a vécu Kevin. L’instabilité. Peut-être est-ce là la rémanence de son enfance misérable, en tout cas sa peur est palpable durant l’écoute de Sirens.

Kevin Richard Martin Sirens band

Les drones sonnent comme des avertissements, les sirènes deviennent celles de l’urgence, de la vie qui peut être perdue le temps d’un fil, les pulsations peuvent faire penser au dernier souffle de l’enfant mort-né alors que Kevin semble seul, désespérément seul, entendre des termes qu’il ne connaît pas, sortant de la bouche de personnes qu’il ne connaît pas, suivi de l’attente… Imperturbable, sans faille, cruelle telle un mauvais rêve… Sirens est à prendre comme un journal intime dont le langage appartient plus à celui qui l’a composé qu’à l’auditeur. À ce dernier de trouver les traces et les embranchements et pourtant jamais Kevin Richard Martin ne s’est autant confié « musicalement » sur sa vie et ses craintes. On pouvait très bien en décrypter des taches sur les albums de The Bug, Techno Animal et consorts mais jamais Sirens n’est apparu aussi frontal dans son propos qu’évanescent dans sa forme. Tout ici respire l’angoisse, la mort, à tel point qu’on s’imagine que le pire scénario a, effectivement, eu lieu. Il n’en est rien mais le climat, lui, reste. C’est acerbe. Dur d’entendre ces sirènes se répercuter, dur d’entendre ce que le compositeur n’a pas su extérioriser au moment opportun et qu’il ne peut mettre que sur une plage de sons, presque une esquisse d’une colère intérieure bouillonnante. Tellement dur qu’on se rappelle avoir tourné la tête durant l’écoute de cet album tellement l’atmosphère s’y fait cafardeuse, sombre, quasi glauque… Et pourtant, rien n’y paraît superflu ou exagéré. C’est juste là, des bribes de conscience traduit en nappes de drones, ambients, jamais monocordes toujours sur une frontière ténue. Mais surtout ce qu’on en retient, c’est une sincérité profonde, maladive et puissante. Et là, je me retrouve comme un gland.

Que rajouter ? Prends bien soin de ton enfant ? Un peu naze comme conclusion, non ?

Zonal – Wrecked

Zonal Wrecked

On le savait. C’en était inespéré pour les fans pleurant la fin terminale de Techno Animal, entité regroupant Kevin Richard Martin (The Bug, King Midas Sound) et Justin K Broadrick (Godflesh, Jesu). Ayant offert dans les années 90 des sueurs abondantes avec son mélange de musique industrielle, de dub et de hip-hop crasseux (Ghosts, Re-Entry), le duo avait culminé avec Brotherhood Of The Bomb, terrifiant album de noise-rap aussi définitif qu’ouvrant une nouvelle voie pour le genre (Dälek, Moodie Black, Death Grips, Ho99o9 pour ne citer qu’eux…). Techno Animal, c’était le hip-hop comme je me devais (et souhaitais) de l’entendre. La véritable incarnation de l’urbanité, sa froideur, son aspect cauchemardesque, ses bruits stridents et cette angoisse latente, lourde et vertigineuse.

On le savait, les deux compères allaient remettre le couvert, on s’en doutait, ce petit quelque chose dans l’air vicié. Ressortir l’artillerie de leur rythmiques dub et illbient, la puissance des basses suffocantes dans cette atmosphère claustrophobe. Mais, peut-être pas sous le pseudonyme de Zonal… Zonal, à la base, un simple side-project du duo dont l’unique sortie, très limitée, remonte il y a quasiment vingt ans. Mais c’est sur cette incarnation que le duo prolifique entame son come-back. Alors, peut-être que le hip-hop donne à certains et certaines des envies de se masser les oreilles avec du fil barbelé en y jetant des incantations d’une civilisation disparue mais le fait est que le style opéré par les deux anglais se démarque complètement de ce que l’auditeur lambda peut imaginer du hip-hop. Bon, disons-le tout de suite, Wrecked est le retour gagnant et en force, tellement qu’il en paraît évident et ce dès les premières secondes. Zéro suspense. Si le temps a passé et fait son office depuis Brotherhood Of The Bomb ce nouvel opus en démontre sa capacité à se renouveler tout en maintenant sa continuité.

Zonal Wrecked band 1

L’ambiance est d’un gris saumâtre et fluctuante, l’écoute, elle, se révèle poisseuse, lascive voire obsessionnelle. Commençant sur un trip quasi ritualiste porté par la voix décalée de Camae Ayewa, alias Moor Mother (https://moormother.bandcamp.com/) (poétesse et activiste dont le style peut autant varier du hip-hop au free-jazz en passant par la noise et l’électronique), la première partie de Wrecked suit une logique de densité se matérialisant par tension rampante ne faiblissant à aucun moment. Sombres, groovy et portés par des nappes mélancoliques aussi efficaces qu’éthérées et perverses, les premiers titres, toujours portés par le flow désynchronisé au timbre mutant de Moor Mother, donnent cette impression torve de se sentir à l’étroit, perdu entre la cage d’escalier, la ruelle sous-éclairée et un espace mental au ras du sol. Si on peut rapprocher cette première moitié de Solitude de King Midas Sound en plus maculé, taché et abrasif, le duo va se permettre d’entamer dans sa seconde moitié une épuration des formes narratives tout en complexifiant son propos anxiogène. C’est comme un délitement, un raclage besogneux et abscons. Wrecked prend un virage purement instrumental, ce qui n’enlève rien à son austérité. D’une lenteur cataleptique digne d’une descente difficile de shots enflammés au crack, Zonal se tourne vers une sorte de techno/trip-hop noircie de saillies ambient et noise semblant sortir d’un sound-system spectral. Si les interventions de Moor Mother ne sont plus, on n’y ressent quand même une sorte d’empreinte fantôme. Son silence rend les interventions du duo plus pesantes et corrosives, les beats perdent une couche de leurs filtres brumeux, les percées bruitistes se font plus prégnantes et vindicatives telle une mise en boucle accablante, sans issue…

Zonal Wrecked band 2

Wrecked est une empreinte d’humidité, ou de chaleur, sur un mur. Quelque chose qui a été inscrit dans des coulures au milieu des fissures, une silhouette qui semble baver sur les côtés de son support, vision d’un réveil opaque qui nous sors pas d’un rêve mais nous plonge dans le cauchemar exigu de la réalité. Un onirisme poissard et poisseux qui culmine dans les deux derniers titres (« Alien Within » et « Stargazer ») où même les pulsations s’évaporent. Dark ambient éclairé au néon clignotant pour l’un, drones agonisants pour l’autre, minimalisme de rigueur et rigoureux, Wrecked a suivi sa logique jusqu’au bout. La ruine. Bousillé, foutu… Un râle d’agonie à peine audible.

La messe est dite, leçon donnée, claque sur le joufflu.

https://kingmidassoundmusic.com/

https://room40.bandcamp.com/album/sirens

https://zonal.bandcamp.com/

 

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