Tindersticks – « Distractions »

"Distractions"
Tindersticks
City Slang
2021
Thierry Folcher

Tindersticks – « Distractions »

Tindersticks Distractions

Quand on pénètre dans la maison Tindersticks, il faut s’attendre à tout. On a beau connaître les lieux et les gens qui l’habitent, on est jamais complètement rassuré ni même en confiance. Mais paradoxalement, c’est cette plongée dans l’incertitude qui nous attire et fait de ce moment un rendez-vous que l’on ne manquerait pour rien au monde. C’est sûr, on va se retrouver dans des pièces sombres et peu confortables, mais aussi découvrir des endroits merveilleux que l’on aura du mal à quitter. Le décor de « Distractions » ne déroge pas à la règle et va demander de nombreuses visites pour en apprécier toute la beauté. Avec cette nouvelle partition, le soleil d’Ithaque qui éclairait les notes de No Treasure But Hope (2019) va se laisser envahir par une épaisse brume poétique tout aussi réconfortante et chaleureuse. Confinement oblige, la tournée de 2020 a été amputée de plusieurs dates et mis le groupe à l’arrêt forcé. Un temps mort vite exploité par l’écriture de nouvelles compositions où l’atmosphère sera bien sûr empreinte de nostalgie et de douleur. Cela dit, Stuart Staples se défend de nous présenter un album d’enfermement. La plupart des titres de « Distractions » étaient en gestation bien avant les contraintes imposées par la situation sanitaire et le changement de nos habitudes. A l’image de ses grands frères, ce nouvel album va naviguer entre ambiances feutrées et truculences indispensables. « Man Alone (Can’t Stop The Fadin’) », le morceau qui ouvre l’album fait partie de ces truculences capables de vous hypnotiser pendant plus de 11 minutes de transe. On y reviendra, car ce titre est véritablement la grande attraction du disque.

Stuart nous révèle que ces « Distractions » ont été répétées et mises en boîte pendant le déconfinement estival. Une période d’enregistrement brève mais intense achevée par le mixage au mois de septembre. Une opération de haute voltige bien gérée par la formation de Nottingham du haut de ses treize albums studio et ses presque trente années d’existence. Pour cette nouvelle aventure, le personnel de No Treasure But Hope est reconduit à l’identique. La production porte la marque Staples et l’écriture est partagée entre chansons originales (Staples, Dan McKinna) et reprises (Neil Young, Dory Previn, Dan Treacy). Chose promise, chose due, je reviens à grands pas sur cet étonnant démarrage intitulé « Man Alone (Can’t Stop The Fadin’) ». Cela ressemble à une longue litanie soutenue principalement par une boîte à rythme et une basse funky. Le tempo s’accélère par moment et la voix de Stuart se transforme alors en cri de désespoir. Difficile de ne pas ressentir de malaise face à ces « Can’t Stop The Fadin’ » scandés avec hargne et frayeur. Qu’à cela ne tienne, la tête dodeline et les jambes se mettent en action, preuve que le mantra s’incruste petit à petit dans toutes les parties du corps. Stuart nous explique qu’il trouvait ce titre trop long mais à chaque amputation, le voyage devenait selon lui, incomplet. C’est donc onze minutes d’hypnose qu’il nous envoie et croyez moi, une fois le décollage accepté, on aura du mal à comprendre ce qu’il s’est passé. Une chanson étrange, superbement illustrée par le clip londonien (ci-dessous) où se matérialise un voyage en taxi aussi inquiétant qu’envoûtant.

Tindersticks Distractions Band 1

Pour nous remercier de ne pas avoir lâché l’affaire, « I Imagine You » va nous rassurer et nous bercer doucement comme sait le faire cette satanée bande de sorciers du son. Ce morceau, coécrit à distance par Stuart et Dan McKinna, est basé sur le principe de la perception de l’autre au-delà de la présence physique. La poésie, à la fois parlée et chantée, est précise mais ouverte à la compréhension de chacun. C’est à nous de fabriquer nos propres images avec tendresse et nostalgie. Ensuite, c’est la reprise du fameux « A Man Needs A Maid » de Neil Young que nos amis de Tindersticks nous servent avec beaucoup de conviction. Ce titre de Harvest (1972) est parfaitement mis en musique grâce notamment à la participation vocale de l’adorable Gina Foster (Swing Out Sister). Une présence féminine surprenante pour un texte ambiguë sur la relation amoureuse. Les deux interprétations sont très différentes surtout d’un point de vue technique. Presque 50 ans d’écart, ça s’entend à coup sûr. Des chansons incomparables et à ne pas comparer, mais la version 2021 de Tindersticks est fantastique. Puis c’est l’emblématique chanteuse américaine Dory Previn qui signe « Lady With The Braid », une ode country ornée de cordes délicieuses et parfaitement acclimatée à la voix de Stuart. Un petit bijou dont la deuxième partie instrumentale est une merveille d’écriture.

Comme souvent chez Tindersticks l’alternance est de mise. Après ces moments en suspension un petit coup d’accélérateur est toujours le bienvenu. « You’ll Have To Scream Louder », écrit en 1984 par Dan Treacy (Television Personalities), s’y emploie avec seulement deux accords de guitare, une rythmique diabolique et quelques effets aériens. La voix de Stuart et les arrangements sont superbes et mettent du corps à cette évocation acerbe des années Thatcher. On poursuit avec « Tue-moi », un cri de souffrance qui nous renvoie aux attentats de Paris et de Manchester au son d’une formule piano/voix particulièrement poignante. Une évocation dans la langue de Molière qui permettra au plus grand nombre de bien appréhender les tournures poétiques de Stuart Staples. La dernière « distraction » (si l’on peut dire) referme l’album sur une autre longue pièce fantasque intitulée « The Bough Bend ». C’est un climat serein qui s’installe au son d’une flûte champêtre (mellotron) et d’une poésie chuchotée. Un texte alambiqué, presque imperméable mais qui nous offre une résonance universelle grâce à la voix chaude et grave de Stuart. Dix minutes de bonheur à savourer note après note à la manière d’une promenade où les surprises peuvent surgir à tout moment. Lorsque la tension monte, on pense que le décor va se fissurer mais le calme reprend vite le dessus et remet l’auditeur dans son bien-être rassurant. Extraordinaire voyage qui passe très vite et que l’on quitte à regret.

Tindersticks Distractions Band 2

Avec « Distractions » Tindersticks casse la baraque une fois de plus. Je voudrais crier haut et fort de ne pas passer à côté du privilège de connaître ces gens insensés et talentueux. Chez eux, rien n’est commun, facile ou convenu. Chaque vadrouille en leur compagnie est une découverte qui devient vite addictive et nous fait espérer d’autres sorties, encore et toujours. Pour ma part, je n’ai pas fini d’arpenter les couloirs de la maison Tindersticks et d’ouvrir les portes au hasard de mon plaisir.

https://tindersticks.co.uk/

 

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