Special Deliverance – Deep & Exalted

Special Deliverance Deep & Exalted

On s’était donné rendez-vous en ces lieux marécageux, car ici on aime bien Arno Boytel. Perso, j’apprécie son feeling, sa démarche toute sauf opportuniste qui, mine de rien, fait mouche. Parce qu’il faut le souligner, Arno et ses acolytes ne sont pas du genre pressés. Ils enregistrent, prennent du temps et du recul, jettent ce qui n’a plus de sens et se resserrent sur des structures plus audacieuses, minimalistes voire casse-gueules. là, on entre dans de l’intime enfumé, de l’abstraction folk où les notes semblent se dessiner toute seules. Bref, on évite ici le tout venant et les amplis Orange fuzzy. On ose, on creuse, on recherche au plus profond de soi, on fuit le descriptif au profit de l’aléatoire. Alors, maintenant, on va jouer à un jeu. On va éteindre les lumières, fermer les volets et tirer les rideaux. Ensuite, on va allumer des bougies et se placer à l’aise sur le fauteuil. Là, on va enfourner « Deep & Exalted ». Touche finale, on ferme les yeux. Sois sans crainte. Maintenant, tu peux voir les flammes vaciller au souffle de ta respiration, tes muscles se relâchent. Dans ce « quelque part », on s’y sent bien. Oh, je ne dis pas que c’est easy mon pote, t’as quand même l’impression qu’un aigle vaporeux pénètre dans ta tête et observe ton esprit soumis à des mouvements saccadés.

Et toi ? Tu observes cet œil inquisiteur et neutre. Tu te laisses bercer à mi-chemin entre l’hypnose et le sommeil. Il y fait chaud, les sonorités sont légèrement étouffées, la ch’tite reverb qu’il faut, les percussions qui t’aident à trouver ton chemin, parce qu’on se sent vite perdu dans sa propre caboche. Quoi de pire… Et là, on se dit qu’on va se prendre un gros drone des familles. C’est d’usage, tu me diras. Et bien non mon p’tit gars, Arno et sa bande, ils préfèrent te cueillir avec des cordes pincées, des accords rallongés d’un blues introspectif. Ta tête, c’est une autoroute aux multiples embranchements déserts. La seule voiture qui circule, c’est la tienne, les escales, ce sont ces moments de réverbérations en paysages nocturnes, ces quelques grains analogiques à la Popol Vuh et ces instants volés aux traits lumineux.

Arno Boytel

Car, oui, tu y trouves des clairières dégagées, des moments apaisants et lascifs, les lignes droites d’un Ry Cooder se bataillant avec les effluves de Ben Chasny. Les rares voix qui perceront tes tympans endoloris seront fantomatiques (surprenant ?). Quand est-ce que tu comprendras ? Ici, on navigue dans le stoner sans électricité, la folk plus drone que sèche, un espace entre deux. L’arbitraire et le libertaire, la masse contre l’émanation, l’extérieur et l’intériorité. Pourtant, on ne nage pas dans le pensum chiant et pseudo-intellectualisant, ces notes, ces accords, ces glissements, on les ressent. Que ce soit sous l’emprise d’influences ou sans aucune contraintes, « Deep & Exalted » fait son effet. Il marche difficilement en plein soleil alors que tu bois ton café. Pourtant, il te réveille. Curieux…

Tu sens les ombres qui te parlent au creux de l’oreille et pourtant tu n’es pas bourré, même dans l’obscurité. Oui, oui, c’est ça, tu descends profond, aussi loin qu’un trip de Castaneda, et ce que tu ressens, c’est l’excitation. Oh, pas de quoi pratiquer une sodomie, mais une sensation de pesanteur, d’un bien-être sombre et feutré comme si tu te cachais derrière des devantures. Arno et ses camarades, ils la jouent fine, sur le rasoir, al dente. Et quand je vois que Six Organs Of Admittance se plante royalement sur leur dernière mouture, je me sens le droit d’apprécier davantage ce nouvel opus personnel de Special Deliverance.

C’était bel et bien un rendez-vous. Peut-être bien que mes doigts ont accusé un léger retard sur l’écriture mais, franchement, on s’en fout un peu.

Jérémy Urbain (8/10)

http://arnoboytel.jimdo.com/

Deep & Exalted
Special Deliverance
2015
Autoproduction

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