Roly Porter – Kistvaen

Kistvaen
Roly Porter
Subtext Records
2020
Jéré Mignon

Roly Porter – Kistvaen

Roly Porter Kistvaen

Depuis Third Law, son dernier et passionnant album, le britannique Roly Porter avait laissé sous cache ses déflagrations grésillantes et profondes, ainsi que ces instants épars de silences en suspension, là où meurent et se distordent les étoiles. Les yeux levés au ciel où dans chaque pupille il était possible de voir la naissance et la mort d’un univers si on y prêtait suffisamment attention, Porter avait laissé des traînées de comètes telle celle de Neowise se déplaçant du côté de la Grande Ourse, mais c’est à ce moment-là que le compositeur a « ramené » les yeux sur Terre. Le regard a quitté l’horizon du ciel pour mieux raser forêts, roches millénaires (d’où le titre de l’album qui tient son nom des tombes formées de dalles de pierre découvertes notamment à Dartmoor et datant de plusieurs millénaires) et lumière d’un ciel rougeoyant sur une mégalopole, là, à la limite des mondes.

Cette frontière, c’est celle de la mémoire, qu’elle soit infinie, stellaire, numérique et inqualifiable ou bien mythologique, culturelle, cachée sous des plaques minérales funéraires. Il y a l’an-amnésie sonore de particules en réactions en chaîne, attraction des pôles opposés selon les lois des mouvements d’Isaac Newton dans une grandiloquence autant héritée de Beethoven que de Vangelis (on pense à L’Apocalypse Des Animaux) sous un filtre noise abrasif et harmonique taillé au burin. Kistvaen, s’il ne renonce pas à cette interrogation mémorielle liée à un mouvement, semble plus plonger dans les entrailles de la Terre que dans les errements cosmiques. Ce qu’on y ressent, c’est la chaleur et l’interrogation de ces blocs de pierres, cette incapacité autant physique que documentaire de les déplacer. Peur d’un savoir enfoui à jamais ? Crainte d’une libération plus néfaste que bénéfique ? Roly Porter se garde bien d’y poser une réponse et préfère jouer de ses errements. Qu’il commence son album par un chant amérindien plaintif, qu’il décuple ce semi-fouillis de particules jusqu’à ce que pointent ces déchirements corrodants, parfois brefs, parfois envahissants, Porter joue habilement des tensions et attentes présupposées pour accoucher d’un magma (pas si éloigné dans le fond d’un Third Law ou d’un Aftertime). Mais, il le fait dans une forme plus concrète, moins évanescente et par là-même, plus frontale, obligeant le regard à se pencher vers ce qui abrite la boue, la poussière, une multitude d’écrans et la nature (société ?) en décomposition. Une interrogation… Peut-on profaner impunément une sépulture ? Est-il possible de percer certains secrets enfouis ? Peut-on toucher le savoir d’un doigt en balayant un écran ? C’en est presque une étude anthropologique dans un contexte post-apocalyptique. Si l’être humain n’est plus, sa mémoire et sa connaissance sont à portée de main, à condition de savoir où chercher… Et comment l’approcher…

Roly Porter Kistvaen Band 1

L’anglais préfère un chemin narratif pour un rendu expressionniste. La réalité se déforme mais ce n’est pas dans le ciel que ça se passe: c’est à vol d’oiseau, sur la surface d’un immeuble éclairé, d’une forêt en Finlande en plein brouillard ou dans les secousses sismiques d’une confrontation. Il construit une histoire rappelant son amour pour la science-fiction, par accents modulaires, à la limite d’un Blade Runner virevoltant sur des surfaces polies, et où à d’autres moments grondent les plaques, des sources qui ne demandent qu’à surgir hors du sol et une hantise palpable, viscérale qui semble s’extirper avec violence et angoisse. On reconnaît bien là la touche du Bristolien à manier la saturation et la modeler dans une harmonique délétère mais pas dénuée de sensibilité et de mélodie, arrivant à conjuguer des strates jusqu’à arriver à des points d’acmé proprement ébouriffants (« Burial » ou le très progressif « Passage »). Transformer la dureté en horizon aussi bien sismique que sensible, amener à toucher la rugosité de la tranche de pierre comme on caresse une vitre de plexiglas et cela dans un seul mouvement, angoissant, agressif des fois mais jamais avec facilité. Aussi, je rapprocherais volontiers Kistvaen du chef-d’œuvre du Norvégien Biosphere avec Substrata. Plus fouillis et intense, oui… Mais toujours dans une optique de panoptique, scrutant, évaluant, questionnant une humanité en pleine restriction et ne sachant pas où poser son regard. Roly Porter touche là un point essentiel, celui d’une subjectivité corrompue, d’un œil biaisé par illusions et simulacres pour finir sur un vide terrassant…

Roly Porter Kistvaen Band 2

Aussi, si Third Law permettait de revoir le final hallucinant de 2001, l’Odyssée de l’Espace par le prisme d’une radio grésillante, Kistvaen, de par son approche plus « terre à terre » et anthropologique, ramène un questionnement universel à son niveau le plus simple et âpre. Sommes-nous prêts ?

PS : À la base Kistvaen a été conçu en partenariat avec l’artiste visuel Marcel Weber, offrant une immersion tout aussi contemplative que sidérante, angoissante qu’immersive. L’album se suit individuellement mais l’apport de certaines images peuvent transformer l’expérience en cette « autre chose » qui peut mettre l’imagination en ébullition.

Faites votre choix…

http://www.rolyporter.com/

 

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