Marillion – F*** Everyone And Run (F E A R)

Marillion FEAR

Un nouvel album de Marillion est toujours un événement, et F E A R  ne déroge pas à la règle, loin de là. Après l’enregistrement chaotique de Sounds That Can’t Be Made qui s’est pourtant révélé être l’un des meilleurs opus de leur carrière, il aura fallu près de trois ans pour mettre au monde le petit dernier, sobrement intitulé F E A R, mais qui, en fait, se traduit par un radical Fuck Everyone And Run. Un titre provocateur et inhabituel chez Marillion, certes, mais plutôt l’amer constat d’un Steve Hogarth désabusé, portant un regard sombre et sans concession sur notre société. Marillion aurait-il produit l’album de la maturité ? Peut-être bien que oui. H a ici clairement voulu écrire des paroles porteuses d’un message fort, développant un point de vue politique et sociologique personnel sur les dérives et les angoisses de l’époque. Des mots qui comptent, qui pèsent, qui interpellent, sans aucun superflu. Les cinq titres qui composent F E A R sont donc mûrement réfléchis, et musicalement admirables dans leur construction. On y retrouve l’inspiration sans faille d’un Marbles (ainsi qu’une certaine esthétique sonore ici et là), le souffle lyrique de STCBM, des bribes du meilleur de Somewhere Else, tout en constituant une nouvelle pierre angulaire à l’édifice du groupe. Car chaque sortie du combo est différente de la précédente, un fait assez rare chez ceux de la sphère “progressive” pour être souligné au crayon gras. Une force resserrant les liens entre les membres du groupe qui, contre toute attente, avait bien failli splitter lors de l’enregistrement de STCBM. Fort heureusement, il n’en est rien.

Avec 3 morceaux sur 5 de plus de 15 minutes, il va sans dire que Marillion vogue plus que jamais en pleine liberté créatrice, sans restrictions, et même si l’assimilation avec le courant progressif (re)devient de plus en plus prégnante, la musique, elle, demeure atmosphérique et résolument moderne. Et pour un groupe de ce gabarit, il faut être sacrément courageux pour offrir une telle proposition artistique à l’heure actuelle ! Les différentes parties qui interviennent au sein de chaque composition ne sont pas imbriquées artificiellement (même si certaines transitions sont parfois abruptes), elles se répondent, développent des paysages, accompagnent le voyage auquel H nous invite constamment. En ce sens, F E A R est bel et bien un album mature, ne cherchant pas forcément l’adhésion de l’auditeur (Non, cent fois non, F E A R n’est pas un remake de Brave !), ni à multiplier les morceaux de bravoure,  mais bien à exposer une vision, à imposer une tonalité, au détriment des grandes envolées de jadis. Rassurez-vous, celles-ci ne sont pas absentes du paysage, mais elles sont beaucoup moins mises en avant, car ce n’est vraiment pas à ce niveau-là que se joue et se mesure la puissance et la force émotionnelle de ce nouvel album.

Marillion Band 2016

H joue de sa voix envoûtante, belle comme jamais malgré les années qui passent, et le chanteur nous distille ses émotions avec subtilité, le jeu de batterie de Ian Mosley se diversifie enfin, et les interventions de Steve Rothery aux guitares sont époustouflantes de finesse pour les atmosphères, et toujours magiques lors des solos. Les sons de claviers de Mark Kelly se modernisent et amènent un nouvel univers sonore bienvenu. Quant à la basse de Pete Trewavas, ronde comme jamais, celle-ci s’ingénie à répondre à tous les instruments, et l’instrument n’est pas seulement là que pour assurer la rythmique. Les compositions, même si elles demandent plusieurs écoutes attentives et répétées, font ressortir le meilleur de chacun des membres de Marillion. La mélodie qui interpelle et qui ne s’efface plus, la fougue instrumentale qui emporte, la voix qui refile le frisson, les ambiances qui immergent dans un bain de mélancolie et d’introspection, tout est là, rien ne manque.

L’album fera date, du moins il ressortira comme une œuvre « phare » de la discographie du groupe, un peu comme la somme de ce que les Anglais peuvent faire et donner ensemble. Ici, pas de remplissage (exit les « Lucky Man », les « Cannibal Surf Babe », les « Drilling Holes », les « Most Toys » ou les « Hope For The Future » qui empêchent les disques dont ils sont tirés d’être totalement réussis), place à une musique furieusement immersive et impliquante d’un bout à l’autre, au même titre que des « Neverland », « Somewhere Else », « The Invisible Man », « This Strange Engine », « This Is The 21st Century », « The Sky Above The Rain » ou encore « Ocean Cloud ».

Les compositions de F E A R  arrivent-elles à la cheville des morceaux cités ci-dessus ? Là encore, avec Marillion, il faudra un peu de temps et de recul. Par exemple, Somewhere Else est un album majeur (n’en déplaise à ses nombreux détracteurs qui n’en ont jamais saisi ni la sincérité, ni la substance désenchantée), alors que le double Happiness Is The Road est bien sympathique, mais au final anecdotique de par son agaçant matériel superflu. Et STCBM nous direz-vous ? Pas le chef-d’œuvre escompté, mais proche, si proche ! Quoi qu’il en soit, les développements du très nuancé « El Dorado », de l’implacable « The New Kings » (et son final tout simplement renversant !) ou du fascinant « The Leavers », les plus longs morceaux, sont absolument magnifiques, totalement dans la lignée de ce Marillion peut produire de plus abouti, mais différents, une fois n’est pas coutume.  

Pour évoquer les titres les plus courts, « Living In Fear » restera la chanson la plus dynamique du lot (et franchement géniale aussi), tandis que « White Paper » (avec sa conclusion un poil trop “brusque”) résonne comme un moment suspendu, aérien, mais qui révèle ses trésors d’émotion au fil des écoutes. Rien à redire, chaque titre est une réussite, aucun temps mort dans les epics, galvanisants à souhait, et une multitude de petites références musicales au passé proche d’un groupe en état de grâce (les classiques cités en amont). Une cuvée de haute volée, impressionnante de maîtrise sur tous les plans, sans oublier une production claire et dynamique qui en impose. Alors, le chef-d’œuvre de Marillion ? Patience, l’avenir nous le dira…

Fred Natuzzi & Philippe Vallin

Coup de Coeur C&Osmall

http://www.marillion.com/

F*** Everyone And Run (F E A R)
Marillion
2016
Earmusic

17 commentaires

  • animal

    Oui, mais pas si fascinant que ça..

    • As-tu écouté l’album en entier ?

      • animal

        Bien évidemment. Des temps forts, très forts (à partir de la neuvième minute de el dorado entre autres) mais perso, l’ennui pointe parfois le bout de son nez. Beau papier tout de même!

        • Thomas

          Ce fameux passage à la 9ème minute d’el dorado me fait penser à la chanson « Everybody’s got to learn sometime » de Beck ^^

          Pour donner mon avis, je trouve que FEAR est un bon album mais n’atteint pas MARBLES ou STCBM : on y retrouve de très bons passages, variés et inspirés, et une très bonne qualité de son. Cependant, ils sont accompagnés de passages moins « prenants » qui peuvent paraitre un peu longuets. Cela est principalement dû au fait que le groupe suit un fil rouge narratif dans ces longs titres et la musique suit ce développement.
          Si l’on découvre ces titres sans vraiment connaitre leur histoire (et donc leur structure), il est vrai que l’on peut être largué.
          Après avoir lu les paroles, on comprend mieux pourquoi la musique est structuré de cette façon et on apprécie mieux l’album.

          Si ce disque est pour moi un peu moins bien que les autres, c’est justement car le développement de ces longs titres suit trop ce fil rouge narratif.

          • Fred Natuzzi

            C’est tout le problèmes des albums « concepts » que tu décris là. Fear n’en est pas un, mais il a effectivement un fil rouge comme tu dis. Et oui, c’est ce qui peut perdre certains auditeurs…
            Merci de ton commentaire et à bientôt !

  • Christophe Maisiat

    Pour évoquer cet album, il convient d’être nuancé, car il ne s’aborde pas aussi aisément que son prédécesseur. En effet, très progressif dans sa feuille de route, fear est un album qui s’appréhende patiemment afin de s’immerger dans cet océan de mélodies tour à tour caressantes, languissantes et hélas régulièrement ennuyantes. Parsemés de moments superbes, les longs morceaux (toutefois incomparables aux classiques « this strange engine », « ocean cloud » et autres) manquant de cohérence et de dynamisme, n’ échappent pas toujours à l’effet collage, plongeant l’auditeur dans une cotonneuse torpeur pas réellement désagréable mais manquant singulièrement de passion pour un album de Marillion.
    En dépit de ses notables réserves, Fear ravira les fans de l’ère Hunter avec son cortège de sons si particuliers. Quant à moi, touché par le splendide « the new kings » et l’enivrant « white paper », je laisse la porte entrebâillée, prompt à attraper l’insaisissable. Sera-ce possible ?

  • ZeN

    Entièrement d’accord avec cette chronique. Ce F E A R est magistral. Marillion, album après album, ne cesse de surprendre et captiver

  • TRAMBERT

    Pour moi, c’est un chef d’oeuvre au même titre que Brave, Afraid Of Sunlight et Clutching At Straws. Pour ne pas dire qu’il les surpasse. Le temps nous le dira….

  • Laurent

    Perso je suis déçu. Il est trop Pop pour moi. Aussi je trouve les morceaux décousus. On dirait du collage. J’aimerais aussi que mister Hogart chante moins. Pas assez de place aux instrumentaux.

    • christophe

      es-tu le laurent alias zoom qui était chanteur du groupe myriade ?
      je demande ça car à ta façon d’écrire je jurerais que c’est toi, sinon désolé pour le dérangement !

  • Christophe MOYON

    A chaque nouvelle album, je suis scotché. Et n’en déplaise à certains, une fois de plus, ils nous ont fait un disque magistrale.
    Envoutant, dynamique, planant, que d’adjectifs pour un disque qui surprenant encore, autant dans le texte que dans la musicalité Marillionesque.
    Ce que je regrette sur cette album, ce sont ces coupures entre les parties qui nous font perde le pied.
    Mais, il reste un album magistrale, avec une musicalité instrumentale impressionnante et une tessiture de voix qui m’étonne toujours un peu.
    Depuis l’album « Marbles », le groupe a bien repris son avenir, avec « Somewhere Else », « Happiness is the Road » et le non moins attrayant « Sound That Can’t Be Made ». Cette monté de qualité, nous promet encore de beau résultat pour les futurs album (I Hope).
    Juste un point négatif : Quand vont-ils revenir sur un format de double album ?
    Donc en un mot, j’adore Fear. Et Fxxx si vous n’aimez pas. 😉

  • denis

    Depuis le temps que j’attendais, je ne pouvais pas être déçu. A chaque nouveau album, c’est toujours une découverte. La première écoute est tjs compliqué tant de choses sont à découvrir. Pour apprécier, il faut prendre son temps. La voix,les claviers, la basse,les percussions et comme toujours les guitares sont en total harmonies. J’attends avec impatience leur passage à Lille et la 5ème écoute.

  • denis

    Précédemment j’ai fait une erreur dans mon adresse mail

  • Aotus

    Non, sérieux ?? Je suis le seul à être à ce point déçu ?
    Je m’efforce à l’écouter, le ré-écouter, sans arriver à accrocher.
    Pour l’instant, cet objet reste désespérément hermétique pour moi.
    h parle plus qu’il ne chante (quand il ne part pas dans de grandes envolées lyriques), et j’ai du mal à retrouver les superbes compositions musicales de Marillion.
    Franchement, on est bien loin de Marbles ou de Happiness.

    Mais bon, je ne baisse pas les bras, je vais l’écouter encore, et encore… et j’aurais peut-être l’illumination, la nouvelle jonction neuronale qui me permettra soudain de l’apprécier pleinement.
    Je plaisante, mais ça m’est déjà arrivé… comme si une boucle logique devait se créer dans ma petite tête pour que soudain, de ce bruit un peu confus, émergent des mélodies évidentes.

    Bon, et sinon, je n’ai pas trop compris ce que les chroniqueurs avaient contre Drilling Holes ou Lucky Man.
    Et franchement… Happiness Is The Road serait selon vous « bien sympathique, mais au final anecdotique » ???
    Merde alors, c’est peut-être mon 2ème album préféré après Marbles.

    • Fred Natuzzi

      D’après les commentaires, tu n’es pas le seul rassures toi !
      Perso, Drilling Holes et Lucky Man sont des exemples de morceaux qui « affaiblissent » la portée de l’album d’où ils proviennent. ça ne veut pas dire que ce soient de mauvais titres (quoi que « Most Toys » hein …), mais ils sont un peu en dessous du reste. Quant à Happiness, c’est vrai que pour Phil et moi, l’album a été une déception à l’époque. Mais les goûts et les couleurs ….
      En tout cas, merci de ton commentaire et à bientôt !

      • Aotus

        Ce qui est bizarre, c’est que Happiness m’avait plutôt déconcerté à la première écoute, une certaine dissonance dans les notes, et puis d’un coup, ça a été le déclic.
        C’est maintenant un de ceux que j’écoute le plus (le must de l’ère Hogarth restant, de mon point de vue, Marbles).
        Mais là, j’ai beau essayer, y mettre de la bonne volonté, ça ne vient pas.

        PS: Most toys est, à mon avis, une grosse bouse indigeste. Je ne peux vraiment pas l’écouter (je zappe systématiquement See it like a baby, Thankyou whoever you are et Most toys à l’écoute de l’album, dont j’aime plutôt les autres titres)

  • Jacques

    Pour moi, Marillion est un groupe unique, ne serait-ce que pour une chose : la richesse des mélodies et la variété des intonations de la voix exceptionnelle de Steve Hogarth. Il serait d’ailleurs intéressant de les dénombrer dans un seul de leurs albums, on serait étonnés ! La magie opère dans Fear comme dans leurs précédents opus, le plaisir augmente encore et encore avec le nombre d’écoutes et personnellement je ne m’en lasse pas. Hâte de les retrouver en concert, comme dit mon épouse, c’est une secte !

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