Lofofora – Simple Appareil (+ Interview Reuno)

Simple Appareil
Lofofora
At(h)ome
2018
Christophe Gigon

Lofofora – Simple Appareil

Lofofora fait figure d’exception dans la scène metal française. Groupe inclassable, rangé par paresse dans les commodes casiers « fusion ». Mais l’équipe de Reuno (chanteur du groupe) sait proposer une musique bien plus intéressante que ce que les étiquettes peuvent laisser entrevoir. Tour à tour, rock, punk, hard, metal ou chanson française, les Parisiens n’obéissent qu’à leurs envies. Ils nous l’avaient d’ailleurs prouvé de la plus belle des manières avec leurs reprises magnifiées de « Vive Ma liberté » (Arno), « Les Passantes » (Georges Brassens) et, plus que tout, « Madame Rêve » d’Alain Bashung, titre pourtant réputé intouchable. La puissance de la voix du leader et un intérêt jamais négligé pour la mélodie achèvent de forger un style unique dans le paysage sonore francophone.

Ainsi, le neuvième album studio de Lofora sera entièrement acoustique. Tel l’a décidé le quatuor. Mieux : Entièrement acoustique et sans aucune reprise ni auto-reprise ! Onze nouveaux titres créés et enregistrés tout exprès pour ce Simple Appareil sidérant. Pari risqué, pari gagné. Cette grosse dizaine de nouvelles chansons réussit le tour de force d’être tout à la fois une tentative audacieuse de renouveau tout en proposant tout ce qui fait le Lofofora classique. Ca commence très fort avec « Les Boîtes », titre astucieux sur les volontés d’étiquetage. Aucune distorsion, aucun tic de production qui rendrait « maousse » le son général. Et pourtant, Dieu que l’ensemble est couillu. L’impression de puissance tient dans la rigueur des exécutions, la qualité des textes et, naturellement, dans la pose de voix si typée de Reuno. « Theoreme » (et ses faux airs de Metallica.. acoustique !) servira de preuve par l’exemple. Puis vient « Les Anges », le slow qu’aucun fan de Lofora n’attendait ! Le regretté Bashung a-t-il soufflé au chanteur de Lofo comment poser sa voix dans les interstices ? Il semblerait que oui selon les dires du principal concerné (voir l’entretien qui suit ce compte rendu). L’aventure au pays des guitares sèches s’achève avec le très Plantien « Martyr », aux ambiances seventies assumées, la faute aux open tunings très typés utilisés par le guitariste, Daniel. Un album naturel, jusqu’à son illustration de pochette.

Lofofora n’a pas perdu son honneur en baissant son pantalon. Au contraire, cette volonté audacieuse de s’afficher tout nu, sans les atours habituellement usés dans ce genre musical, apparaît comme un acte de résilience, d’affirmation de soi et de futur ouvert à tous les enjeux. Le futur de Lofofora promet d’être radieux.

http://www.lofofora.com/

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Entretien avec Reuno, chanteur de Lofofora, à l’occasion de la sortie de l’album Simple Appareil.

 

Christophe Gigon : Bonjour Reuno. Je t’appelle depuis la Suisse, depuis la ville de La Chaux-de-Fonds que tu dois bien connaitre puisque Lofofora a joué à maintes reprises dans la célèbre salle nommée Bikini Test.

Reuno : Salut. Je me rappelle parfaitement nos mémorables concerts dans cette salle. On y a d’ailleurs toujours été très bien accueilli. Tout comme au Rock Altitude Festival, au Locle, où les programmateurs nous ont également invités plusieurs fois. L’ambiance y a toujours été très conviviale.

CG : Le dernier album de Lofofora, Simple Appareil, est constitué de onze nouveaux titres, entièrement acoustiques. Ce choix courageux mais « casse- gueule » (combien de disques labellisés MTV Unplugged, dérisoires et anecdotiques ?) s’avère une réussite totale. Cet album réussit le paradoxe de proposer des arrangements tout à fait inédits pour Lofofora tout en conservant une identité parfaitement familière. Comment avez-vous réussi ce tour de force ? Autrement dit : éviter de faire du Lofofora « classique » tout en ne perdant pas une once de vos qualités intrinsèques ?

R : Le bassiste du groupe, Phil, qui est avec nous depuis les débuts du groupe, souhaitait créer un album acoustique. On a d’abord compris ça comme une sorte de délire. Je dois admettre que c’était moi le plus frileux face à un tel projet. On a dû convaincre Daniel, le guitariste, et Vincent, notre batteur, qui était parti faire un tour du monde. Quand il s’est agi de créer de nouvelles compositions entièrement acoustiques, c’était un peu angoissant. J’écoute très peu de musique acoustique à part Johnny Cash ou John Garcia, membre-fondateur de Kyuss. J’aime pas trop la folk music dépressive et pas trop sexy, à mon goût. J’aime bien Sixteen Horsepower et ce qui est un peu « bluegrass ». Il y avait donc moyen, malgré tout, de me faire tomber dans le piège. Mais j’étais quand même réticent. J’ai dit : « Allez-y les gars, essayez de composer des morceaux et moi je vais vous dire si je suis capable d’écrire des chansons à partir de ça. » Et il s’est passé à peu près un an entre ce moment-là et la fin de l’enregistrement. Mes copains ont dû apprendre à jouer de ces instruments-là ! On a vraiment avancé à tâtons, sans briefings, sans recherches de concepts artistiques ou bla-bla. On a traversé le brouillard avec une lampe-torche. On n’était pas du tout sûrs d’obtenir quelque chose qui aurait de l’allure. Serge Morattel, notre complice – suisse lui aussi – qui a enregistré et mixé nos trois précédents albums, nous a vite rassuré et il nous a fait confiance.

CG : C’est vrai que le résultat est assez bluffant, chose pourtant très rare dans ce genre d’exercice.

R : Oui, d’où mes doutes, au début du projet. Même des personnes que je trouvais plutôt talentueuses avaient, à mon avis, foiré leur projet quand il s’est agi de passer à l’acoustique. Et réadapter des morceaux électriques en acoustique, c’est très difficile, mais on a bien dû le faire pour compléter notre set-list en live car les 11 titres de l’album ne suffisent pas pour assurer tout un concert. Et il y a très peu de morceaux de Lofofora qui sont réadaptables en acoustique. Je ne vois que tes compatriotes des Young Gods qui ont réussi le test avec brio. Eux, ce sont vraiment des gens que j’estime et que j’admire énormément. Et donc, ils nous ont prouvé que l’exercice pouvait s’avérer fructueux.

CG : Quand, en 1966, Bob Dylan troqua ses arrangements folks pour un rock électrique et plus bruyant, il fut traité de Judas. Les fans « purs et durs » de Lofofora ont-ils accepté votre « traîtrise » ?

R : Oui, en grande partie. Ceux qui savent que Lofofora n’est pas qu’un groupe de bourrins bruyants qui font pogoter. Lofofora a un propos, des émotions qui ne sont pas forcément basés sur la colère. Il s’agit d’un Lofofora plus réfléchi. Peu sont restés dubitatifs. Et même ceux qui l’étaient ont changé d’avis après nous avoir vu en concert. Certains, malgré tout, nous ont traités de vendus ! Alors que ce projet est anti-commercial et agirait même plutôt comme une épine dans le pied puisque certains programmateurs de festivals nous ont évité car ils avaient peur que l’on ait pas assez la patate ! On est donc passés à côté de pas mal de festivals d’été. Comme si cela ne suffisait pas, les programmateurs de concerts davantage axés « chanson française » ne voulaient pas non plus de nous à cause de notre image de groupe de metal. C’est donc une expérience étonnante. Si notre but avait été de faire du fric, on ne ferait pas cette musique-là et j’aurais la voix laminée à  l’autotune  (rires). Notre démarche artistique nous permet de vivre de notre musique, même modestement. Ce n’est que cela qui compte. C’est un vrai luxe. On ne veut donc pas faire n’importe quoi même si on aime prendre des risques.

CG : Mais votre démarche peut être également l’occasion de faire connaitre votre musique à une frange du public différente qui pourrait être rebutée par le reste de votre discographie, plus musclée. Simple Appareil pourrait servir de porte d’entrée pour un nouveau public, non ?

R : Tout à fait. Certains de nos fans nous ont même remercié car ils pouvaient enfin faire écouter Lofofora à leurs amis ! (rires).

CG : Peut-être que ce qui fait la force de ce superbe album reste, bêtement, la qualité du songwriting. L’identité de Lofofora résiderait-elle donc davantage dans une qualité d’écriture reconnaissable que dans des tics de production, cela doit être rassurant, voire éthiquement valide pour vous, non ?

R : Je le vois comme ça, vraiment. On reste un groupe de rock, on propose de la musique pour le corps même si j’essaie d’écrire des textes exigeants. Ce disque m’a fait progresser car je savais que chaque mot serait compréhensible. Des phrases-choc ou des slogans ne suffisaient plus. Même si j’aime bien rédiger des punchlines de temps à autre. Je me suis permis des textes plus contemplatifs. Cela m’a poussé à devenir poète (rires).

CG : Le titre de votre album joue sur les multiples sens de l’expression « simple appareil ». Avez-vous eu l’impression de vous être mis à nu avec ce disque ? Comme si l’électricité et la distorsion pouvaient faire figure de paravent aux textes, aux émotions, à la vie, en fait. Un disque impudique ?

R : C’est exactement ça. Tu as parfaitement bien saisi le pourquoi du comment de ce choix de titre. Simplicité de l’appareillage également : plus de gros amplis à lampes et de grosses guitares ! Juste quelques gars dans un salon, on ne pouvait pas faire plus simple au niveau du matos. Et donc ma voix et mes textes se retrouvaient drôlement mis en avant. Et là, contrairement à avant, on entend toutes les fausses notes ! (rires) Plus de brouhaha ni de mur du son. C’est vite la cata ! Sans fioriture aucune.

CG : Les parties de guitare, très fluides et très mélodiques, font ressortir encore plus la dynamique des lignes de chant et la force des paroles. L’exercice étant parfaitement réussi, ne redoutez-vous pas le retour à l’électricité ?

R : Non, pas du tout. Cet exercice va nous faire concevoir la composition de manière différente. On va peut-être devenir plus progressifs ! (rires). On aime bien les envolées mélodiques aussi. Et la puissance et l’harmonie. On aime ce qui prend de l’ampleur. Les groupes de prog sont spécialistes de ça. Je pense à King Crimson par exemple. On adore le son épais et les envolées. Notre futur sera probablement encore plus riche. Un Lofofora moins terrien, plus aérien mais toujours très puissant. Je n’avais jamais imaginé notre futur comme ça ! (rires). C’est ta question qui m’a fait penser à ça.

CG : Le titre d’ouverture « Les Boîtes » (qui commence exactement comme le titre « Jungle Ride » de Fish, ndlr) développe un point de vue très pertinent sur les volontés d’étiquetage de notre société. Simple Appareil est-il une tentative d’éviter d’être classé dans la boîte « metal fusion » ou « metal français » ?

R : On a toujours un peu joué avec les étiquettes. Personne ne comprenait alors notre musique avant que l’on nous colle cette étiquette de « metal fusion » un peu naze. En effet, la fusion, pour moi, c’est le jazz de Miles Davis, pas notre musique qui reste du rock des années 90, tout simplement. On a toujours essayé d’éviter les étiquettes. Quand on a commencé à toujours nous coller l’étiquette « metal », on s’est mis à produire des albums plus punk. On a toujours voulu casser l’image de Lofofora même si on n’est pas schizophrènes. On n’a pas qu’une seule facette. Ce serait un peu triste, sinon.

CG : Et c’est peut-être bien cette volonté qui a permis à votre carrière de durer.

R : C’est ça. On accepte bien qu’un acteur ou qu’un réalisateur touche à plusieurs genres. On a plus de peine avec un groupe de rock. C’est agaçant ça. Ceux qui me disent que notre meilleur album est le premier, ça me rend dingue ! On dit ça pour presque tous les groupes ! Quand un fan me dit ça, je lui rétorque toujours que ce qui le rend nostalgique n’est pas notre premier disque mais le renvoi à la personne qu’il était quand il entendait cet album. La nostalgie d’une époque révolue : son âge. Un groupe évolue souvent plus vite que son public.

CG : Quand on écoute votre album, l’ambiance qui s’en dégage peut faire penser à d’autres disques mythiques du rock français produits par des artistes qui paraissent évoluer dans d’autres sphères musicales. On pense à Bleu Pétrole du regretté Bashung. On pense également à Arno, Gaetan Roussel ou même Dick Annegarn. Aviez-vous en tête des idées d’artistes qui vous ont inspiré quand vous vous êtes lancés dans ce projet ou avez-vous voulu plutôt décider de créer un disque inattendu et, surtout « inentendu » ?

: Bashung et Arno sont mes maîtres absolus. Quand j’essayais de placer ma voix sur le titre « Les Anges », je me suis inspiré de la manière qu’avait Bashung de poser la sienne. Ambiance très Melody Nelson également (Serge Gainsbourg). On va peut-être me le reprocher mais je m’en fous. Je préfère avoir ça comme influence que Pascal Obispo ou Calogero ! (rires). C’est aussi ce qui fait la force de Lofo. Contrairement à pas mal d’autres groupes metal étiquetés « hardcore » ou « fusion », Lofofora a toujours revendiqué une filiation avec la chanson française. (Lofofora a produit de superbes reprises des titres « Madame Rêve » d’Alain Bashung ou « Vive Ma Liberté » d’Arno, parmi d’autres, ndlr). On n’a jamais nié avoir des racines (presque) franchouillardes. Le rock peut aussi très bien sonner en français.

CG : Le dernier titre « Le Martyr » propose des grilles d’accords particulières que l’on peut entendre dans la folk music des années 70 ou dans les premiers albums de Led Zeppelin. Était-ce un choix stylistique délibéré de proposer un clin d’œil à cette époque ?

R : Ce morceau-là est joué en open tuning. Du coup, si tu ajoutes à cela une rythmique un peu « shamanique », tu es en plein « trip Robert Plant » ! Le texte est né de la musique. J’adore le dernier album de Robert Plant.

CG : Vous êtes en tournée en ce moment. Interprétez-vous toute la setlist dans une relecture acoustique ou proposez-vous un concert plus classique, plus rock ? L’audace s’arrête-elle à la scène ou pensez-vous qu’un concert doit être électrique, dans tous les sens du terme ?

: On tient bon. Le disque est sorti en avril et jusqu’à la fin de l’année 2018, on ne va tourner qu’en configuration acoustique. On ne va pas laisser le choix aux programmateurs. Ils auront seulement le choix de ne pas nous prendre ! (rires).

Propos recueillis par Christophe Gigon (Septembre 2018)

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