Jay-Jay Johanson – Rorschach Test

Rorschach Test
Jay-Jay Johanson
ART/29 Music
2021
Thierry Folcher

Jay-Jay Johanson – Rorschach Test

Jay-Jay Johanson Rorschach Test

2022, année paire et année creuse pour Jay-Jay Johanson. En effet, depuis 2009, notre sémillant dandy se cale sur les années impaires pour publier, de façon systématique, un album en tout point conforme à son univers musical fait de smooth jazz, de trip-hop, de soft rock et de chansons de charme. Alors, en attendant 2023, pourquoi ne pas revenir sur ce Rorschach Test de 2021 qui aurait pu faire partie de ma sélection de fin d’année dernière. Maintenant, la difficulté sera de rameuter le plus grand nombre autour d’un genre assez sélectif et dépourvu des bruyants décibels que certains affectionnent particulièrement. Tout d’abord, ceux qui me connaissent savent que je n’ai rien contre une bonne galette pleine de testostérone et de directs dans la gueule. Mais voilà, selon les circonstances ou en fonction de l’état d’esprit du moment, des artistes comme Michaël Franks, Richard Hawley, Gordon Haskell ou Jay-Jay Johanson seront toujours les bienvenus pour apaiser les petites tragédies du quotidien. C’est ce que l’on appelle de l’éclectisme, maître mot chez Clair & Obscur. Jäje Johanson est né près de Göteborg en Suède dans un environnement où l’omniprésence du jazz constituera l’orientation majeure de ses débuts. C’est d’ailleurs en référence au célèbre tromboniste américain Jay Jay Johnson qu’il changera son prénom en Jay-Jay. Même si le jazz classique le passionne, il sera rapidement tenté par des sonorités plus modernes tournées vers l’électronique. En 1994, le choc Dummy de Portishead va définitivement influencer sa musique en lui donnant une couleur hybride partagée entre des sons du passé et des bidouillages avant-gardistes. Mais c’est surtout sa voix, d’une grande douceur, qui va marquer les esprits et devenir sa carte de visite. Jay-Jay est un chanteur de charme proche du crooner qui possède cette capacité, tout à fait unique, de faire chanter les mots. C’est assez remarquable pour sortir l’auditeur d’une écoute ordinaire et de l’amener vers une expérience sensorielle hors du commun. S’il faut s’en convaincre, je vous invite à écouter « When Life Has Lost Meaning » sur Rorschach Test et de voir comment il enveloppe certains mots. C’est savoureux, sensuel et d’une grâce qui fait de ce titre un des grands moments du disque.

A tous ceux qui me diront : « mais c’est un peu toujours pareil chez Jay-Jay ! », je leur répondrai que c’est le cas chez la plupart des artistes qui ne veulent pas dérouter leur public. Ce rendez-vous bisannuel est attendu comme la visite d’un être cher dont la mémoire et les souvenirs seront à chaque fois remis à jour sans pour autant les trahir, surtout pas. En écoutant JJJ, je ne me suis jamais ennuyé, bien au contraire. C’est comme pour toutes ces œuvres minimalistes où les détails se distinguent et deviennent d’évidentes prouesses. La seule condition pour vraiment apprécier Rorschach Test est de passer du temps avec lui et de façon intime. Sous une apparente sobriété, c’est un foisonnement de trouvailles et d’arrangements subtils qui vont changer de simples chansons en voyages où l’émerveillement sera toujours de mise. C’est le cas dès les premières notes du délicat « Romeo » qui ouvre le disque. L’ambiance est à la rêverie même si le sujet développe sans ambiguïté une absence pleine d’interrogations. La voix est posée et le beat, légèrement tapageur, n’est pas forcément en adéquation avec ce genre de romance. Et pourtant cela fonctionne, permettant d’extraire la musique de JJJ d’une case bien trop prévisible. C’est exactement pareil avec l’entêtant « Why Wait Until Tomorrow » qui enchaîne juste après. Une ode à la nuit superbement mise en images dans un Paris vidé de sa population lors d’un confinement. Vision surréaliste mais malheureusement bien réelle (voir le clip vidéo en fin de chronique). Et puis, Jay-Jay a toujours su bien s’entourer. Dans toute sa discographie on voit poindre ça et là les jolis filets de voix d’invitées telles que Jeanne Added sur Kings Cross (2019) ou Lucy Belle Guthrie sur Bury The Hatchet (2017). Ici c’est Sadie Percell, déjà présente sur Poison (2000), qui vient nous offrir un duo démoniaque à faire fondre la banquise. « I Don’t Like You » sera sans nul doute une chanson qui viendra hanter durablement votre corps et votre esprit. La preuve par mille que le trip hop s’accommode parfaitement de la sensualité féminine et des voix plus ou moins androgynes.

Jay-Jay Johanson Rorschach Test Band 1

Le test de Rorschach, vous savez certainement de quoi il s’agit. Je dirais simplement qu’on peut le résumer à une histoire de libre interprétation. En écoutant ce treizième album, chacun y trouvera sa propre perception des choses. C’est un livre blanc qu’il suffit d’écrire en s’inspirant des paroles et de l’ambiance musicale très ouverte à l’introspection. Prenez par exemple le cas de « Amen » qui voit dans les offrandes d’autrui rien d’autre que du superflu. L’essentiel n’est pas matériel et chacun de nous, dans sa propre vie, peut évidemment se poser la question de savoir ce qu’il attend du partage. Ce morceau, comme beaucoup d’autres, bénéficie d’une félicité quasi religieuse pour nous aider à méditer sur le sujet plus facilement. Et puis, le piano, les claviers aériens où les rythmes exotiques (« Vertigo ») vont enrichir une partition pas si linéaire que ça. Les histoires ne sont pas obsédantes, juste quelques réflexions incapables de venir heurter la magie du chant et des orchestrations. Des mots quasi absents sur « Andy Warhol’s Blood For Dracula » dont le titre fait référence à un obscur film des années 70 produit par Andy Warhol. Ici, le piano et ses réverbérations rappellent le travail d’Alexandra Stréliski, autre enchanteresse de notre époque et de notre monde qu’il faut absolument croiser un jour dans sa vie. La fin de Rorschach Test sera jazz ou plutôt club de jazz façon La La Land avec un sax soyeux (Joakim Milder) sur « How Can I Go On » et des percussions légères sur le splendide « Cheetah ». Un dernier titre qui rivalise sans peine avec le « How Wonderful You Are » de Gordon Haskell, ni plus, ni moins.

Jay Jay Johansson Rorschach test band 2

Jay-Jay Johanson est un faiseur de bien-être comme il en existe peu. Un thérapeute de l’âme qu’il faut consulter sans crainte et dont on doit faire la promotion. Cette chronique prend le parti (le pari?) d’aller chercher ceux qui rêvent de souffler un petit peu et qui espèrent retrouver le doux confort des berceuses de leur enfance. Les chansons de JJJ sont faites pour des adultes avec des histoires d’adultes mais leur écoute procure exactement les mêmes sensations. Si vous entrez dans le monde de Rorschach Test, il sera très difficile de vous en extraire. Jusqu’en…2023.

https://www.facebook.com/jayjayjohanson/

 

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