Frédéric Delâge – Kate Bush : Le Temps Du Rêve

Kate Bush : Le Temps Du Rêve
Frédéric Delâge
Le Mot et le Reste
2017

Frédéric Delâge – Kate Bush : Le Temps Du Rêve

Frédéric Delâge Kate Bush

Finalement, on connaît peu Kate Bush – en France, ajouterais-je. Oh, bien entendu, on a tous des chansons, des albums ou des clips en tête – au hasard, « Babooshka », The Dreaming, la vidéo de « Running Up That Hill », le duo avec Peter Gabriel pour « Don’t Give Up »… Bien sûr, on ne peut oublier la danseuse, ni l’artiste décalée proposant une musique tellement à part qu’il est toujours compliqué de la faire rentrer dans une case. Mais que sait-on de Catherine Bush, de cette femme qui est devenue une icône tout en demeurant le plus souvent cachée ?

C’est un peu le pari de Frédéric Delâge avec ce Kate Bush : Le Temps Du Rêve : nous faire découvrir et comprendre la singularité d’une artiste qui n’a sans doute pas fini de marquer la musique contemporaine. L’auteur est connu pour ses chroniques et ses ouvrages sur le rock progressif (Genesis : La Boîte À Musique, Camion Blanc, 1998 ; Chroniques Du Rock Progressif : 1967-1979, La Lauze, 2002 ; Prog 100 : Le Rock Progressif, Des Précurseurs Aux Héritiers, Le Mot et le Reste, 2014). Mais déjà, un petit indice pouvait nous indiquer que Kate Bush pouvait faire l’objet d’une étude, l’album The Dreaming étant classé par notre spécialiste parmi les cent références du rock progressif (Prog 100, p. 166-167).

Frédéric Delâge Kate Bush Band1

Aujourd’hui, depuis la sortie du premier album de Kate Bush, The Kick Inside, on arrive à quarante ans de carrière, et pourtant, « seulement » dix albums studio, trois live, deux compilations et deux coffrets… Sur ce point, on donnera raison à Frédéric Delâge d’avoir sous-titré cette biographie « Le temps du rêve ». Kate prend son temps et elle le prend de plus en plus. Et elle rêve. Elle rêve à bien des choses, cette jeune Cathy qui ne sait pas trop ce qu’elle va faire de sa vie tout en égrenant les notes sur le piano familial (voir le chapitre « Cathy », p. 11-31). Comme souvent, il y a un titre et un mentor. Le titre, c’est « The Man With A Child In His Eyes ». Le mentor, c’est David Gilmour qui a repéré la très jeune Catherine et lui a donné les moyens de se faire découvrir, notamment en finançant des séances d’enregistrement aux célèbres AIR Studios de Londres en juin 1975.

Je pourrais reprendre de la sorte les nombreux éléments que Frédéric Delâge développe tout au long du livre. Mais là où l’ouvrage devient passionnant, c’est dans le détail des interstices de la volonté de Kate Bush d’être perpétuellement à contre-courant, de prendre le « show-biz » et le système « musico-médiatique » très souvent à contrepied. C’est dans cette faculté à suivre l’histoire linéaire dans la succession des albums – et l’impressionnante liste des musiciens qui les interprètent – autant que dans la justesse des assertions bushiennes qui les expliquent et les commentent – les explications relatives à la composition de « Wuthering Heights », mêlant littérature et télévision, en sont un parfait exemple (p. 39-41).

On commence à comprendre, au fil des pages, le va-et-vient permanent de la stratégie de Kate Bush, entre construction d’une œuvre différente – les explications sur le travail en studio sont à ce sujet éclairantes – et volonté de se situer par rapport au « marché » – là encore, « Wuthering Heights » est clarifiant. Kate Bush, notamment de The Kick Inside (1978) à Hounds Of Love (1985) et The Whole Story (1986), a suivi son instinct. Après la promotion de ces deux derniers, Kate est épuisée et confrontée à un paradoxe difficile à résoudre. Elle a à peine 30 ans et déjà, elle commence à ressentir la difficulté à composer. Le processus devient de plus en plus compliqué et les formidables avancées qu’elle avait connues grâce à la technologie (la découverte du Fairlight CMI, premier échantillonneur numérique dès 1980, voir p. 79) ne sont plus aussi stimulantes. Ainsi, la sortie de The Sensual World (1989) marquera un essoufflement dans l’inspiration et la réalisation…

Frédéric Delâge Kate Bush Band2

Là où Frédéric Delâge retient encore notre attention, c’est dans l’explication de l’importance de l’entourage de Kate Bush. Que ce soit son père, ou ses compagnons (et musiciens), la femme Cathy n’est jamais complètement séparée de la star Kate. Et la perte de sa mère, Hannah, en 1992, emportera l’artiste dans un tourbillon de changements dans sa vie et son art. Kate se séparera de son compagnon – qui restera cependant son ingénieur du son – Del Palmer, et entamera une idylle avec le musicien Danny McIntosh, tout ceci jusqu’à la sortie de The Red Shoes (1993). L’autre événement important sera la naissance de son fils, Albert McIntosh, en 1998. Comme je l’ai déjà souligné, Kate Bush, au fur et à mesure, prend son temps, de plus en plus de temps… Cette vie de mère, à quarante ans, change la donne. Ce que Frédéric Delâge parvient à réaliser, c’est à nous faire comprendre pourquoi et comment l’artiste/femme fait ses choix, en dépit de la notoriété ou du qu’en-dira-t-on – on pourrait d’ailleurs faire un parallèle masculin avec le John Lennon des dernières années…

Pourtant, c’est peut-être lorsqu’elle tentera de se renouveler qu’elle sera le moins bien comprise par certains. L’hydre à deux têtes que représente Aerial (2005) – vingt ans après son prototype Hounds Of Love – recevra un accueil enthousiaste. Bush prendra encore son temps pour ses deux dernières productions studio à ce jour, toutes deux sorties en 2011 – Director’s Cut, réenregistrement de titres de The Sensual World et de The Red Shoes, et 50 Words For Snow – et son retour sur scène (une série de vingt-deux concerts au Hammersmith Apollo de Londres qui se termine le 1er octobre 2014). Before The Dawn – juste avant l’aube, comme une pirouette à la manière si caractéristique de Kate Bush – sortira en triple album live en 2016. Comme le souligne avec justesse Frédéric Delâge (p. 199-200) : « [A]près avoir effacé son image des pochettes, la voilà qui y supprime jusqu’à son propre nom, seul un autocollant indiquant tout de même qu’il s’agit bien d’un live de Kate Bush. »

Peut-être sommes-nous près de la fin de la carrière musicale de Kate Bush – ce qui pourrait ne pas nous surprendre. Néanmoins, elle fait bien partie de ces artistes – Frédéric Delâge y associe David Sylvian, Roy Harper, Robert Wyatt et Peter Hammill – pour lesquels liberté et prise de risque sont les deux moteurs du pouvoir laissé à l’imaginaire de l’artiste. Génie féminin, Kate Bush est une remarquable bizarrerie doublée d’une icône anglaise incompréhensible de ce côté de la Manche. Grâce à l’ouvrage de Frédéric Delâge, on arrive à mieux appréhender le personnage, à cerner les contours fuyants et sans cesse renouvelés de sa musique. La meilleure des preuves de la réussite de ce livre c’est que, à peine après avoir fini de le dévorer, on se jette sur les albums de Kate Bush, espérant y retrouver tout ce que l’on y a aimé mais souhaitant aussi y découvrir ce qui nous a échappé et dont Frédéric Delâge nous propose certaines clefs…

Henri Vaugrand

https://lemotetlereste.com/

http://www.katebush.com/

2 commentaires

  • Merci pour ce précieux billet sur Kate Bush et sur ce livre qui lui est consacré et qui m’interpelle tant j’aime cette chanteuse atypique et incroyable dont la voix m’envoûte littéralement à chaque écoute .Il est vrai de dire que l’on connaît peu Kate Bush mis à part ses tubes « Babooshka » et » Wuthering Heights  » notamment . Une Artiste qui tente toujours d’innover davantage un peu comme son complice des années 80 , Peter Gabriel . La Classe !

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