Estas Tonne – Internal Flight

Estas Tonne Internal Flight

On se demandera toujours quel est l’ »objectif » d’un musicien vis-à-vis de son public, s’il en a un (on parle ici d’objectif, non pas du public !). Générer l’émotion ? Surprendre par un truc « jamais vu/jamais entendu » ? En mettre plein la vue ? Un peu d’esbroufe, parfois ? Allez, avouez, on vous voit faire ! Rien de tout ça avec le guitariste Estas Tonne ; on a l’impression qu’il joue avant tout pour lui-même et son propre « voyage intérieur », qu’il fait s’écouler de ses doigts et nous livre ainsi sa propre émotion et que, lorsqu’il se déchaîne parfois sur ses six cordes, et que la vidéo à 6×4 images/seconde ne suffit même plus à suivre son jeu (ou sa frappe ?), il le fait avant tout pour lui. Car le moment est venu de « changer de niveau d’énergie » (comme disent les physiciens), bien plus que pour capter ou scotcher son public, parce que, à ce stade, c’est déjà fait. « Internal flight », c’est un peu de tout cela, une guitare acoustique (amplifiée) dont la musique apparaît simple et si naturelle qu’elle parle à tout le monde, tenant de divers courants voire d’un peu tous : le flamenco bien sûr, de même que les musiques tsiganes plus à l’est de l’Europe, le jazz (celui un peu brumeux que propose souvent le label ECM avec des artistes atypiques et inclassables comme Terje Rypdal, Egberto Gismonti, Bill Connors ou Anouar Brahem).

On ne peut pas non plus exclure une esthétique New-Age, genre musical capable du pire (le vide absolu derrière les notes). Ici, rien de vide ni de creux mais, si l’on accepte le parallèle avec un genre un peu fourre-tout, le meilleur du New-Age ; on pense à celui d’un Ralph Towner des temps de sa splendeur solitaire (comme le sublime « Diary », chez ECM) ou d’un Stephan Micus première période (le superbe « East Of The Night » chez Japo). Bref, un style de guitare « passé de mode » ou plutôt, intemporel et hors de toute mode, car il les dépasse toutes. Et lorsque le guitariste accélère le tempo jusqu’à la folie, on ne peut que penser aussi à un Paco de Lucia ou un John McLaughlin de l’époque de leurs duos et trios acoustiques avec Al Dimeola (le mythique « Friday Night In San Francisco » du tout début des années 80, avec ses deux prolongements). Hormis que notre guitariste Estas Tonne est tout seul quant à lui, et parvient malgré tout à emplir l’espace comme s’ils étaient deux, voire trois.

Estas Tonne

Estas Tonne est donc un peu de tout cela (hormis la pop ou le rock, sans doute, dont sa musique s’éloigne juste-ce-qu’il-faut pour ne jamais être confondu avec un guitar hero, malgré ses acrobaties). Et pourtant, sa musique nous offre une intensité et des ruptures de tempo telluriques, d’incroyables montées, voire « redescentes » en puissance, breaks ou suspensions rythmiques d’une « brutalité » que seule s’autorise en général la musique dite Contemporaine. Mais, aussi flamboyante soit-elle à l’occasion, sa technique impeccable se met plus souvent au service de la plus grande douceur proche de l’ambient, d’une berceuse d’un Granados ou d’un Castelnuovo-Tedesco, plongeant l’auditeur dans une sorte de rêve impressionniste grâce aux subtils effets de profondeur et de reverb que permet d’obtenir une guitare amplifiée (on parle de guitare électroacoustique).

Pour éclairer la face flamboyante du musicien, rien de mieux que son mini epic « The Song Of The Golden Dragon », une petite dizaine de minutes de folie enregistrée sur l’album « Bohemian Skies », mais disponible aussi dans des versions live assez époustouflantes (voir Youtube), notamment ses variations improvisées en pleine rue lors du « Stadtspektakel Landshut » en 2011, devant un public captif et médusé. Depuis ces années qu’il voyage en Europe et que le public peut le découvrir en concert ici ou là, souvent en solo et en pleine rue, sa technique virtuose (et presque sans effort, dirait-on) a bluffé même les « pros » de la guitare technique, bien que là ne soit pas le plus important pour ce musicien.

L’album « Internal Flight » est donc d’une tout autre teneur, et l’objectif tout autre que d’éblouir par sa pyrotechnie digitale, comme l’indique son titre. Juste captiver, mais bien moins par le bruit et la fureur que par une profondeur quasi mystique (celle des artistes déjà cités, car il plane sur tout cet album l’ombre d’un Towner ou d’un Micus en solo, celle de leurs opus les plus lyriques déjà cités). L’artiste se définit en effet (ou est défini par ses fans ?) comme un nouveau troubadour, universel et sans port d’attache défini (on notera qu’il est russe, ce que ne laisse pas forcément entendre son nom).

Sur « Internal Flight », suite interrompue se rapprochant plus en cela des codes de l’ambient que des pièces virtuoses du classique ou du jazz, on pourrait reprocher à Estas Tonne d’exploiter un peu trop les variations et les arpèges, sur très peu de thèmes. De fait, aucun d’entre eux ne se détache véritablement des autres dans cette longue suite de 64 minutes (format inhabituel dans le répertoire de la guitare solo). De même, on notera aussi qu’il joue avec l’écho (et en abuse ?), pour démultiplier son jeu et ses arpèges, et en multiplier les effets. Mais tout cela n’en reste pas moins magnifique. Après tout, l’ambient aussi, voire le jazz déjà cité (ECM et sa signature) usent d’échos, parfois de loops et autres artifices de studio, pour obtenir un « beau son » ; alors pourquoi une guitare acoustique n’y aurait-elle pas aussi le droit, à cet embellissement qu’apporte la réverb et un peu de technique bien utilisée pour doper le son des cordes nues ? Dans tous les cas, le son de guitare très clair est superbe, et le résultat s’éloigne de ce fait d’un récital de flamenco ou de guitare classique, où l’on ne dispose que d’une réverb naturelle de salle, et de très peu voire pas du tout d’effets ajoutés en studio.

Estas Tonne 2

Si on aime ce son, et cette ambiance, on peut retrouver Estas Tonne dans cette même veine quelque peu mystique, calme et intériorisée (quoique : attendez le final du morceau… !), sur un titre semi-improvisé et « enregistré à la maison » : « The Song Of The Butterfly », en quatuor, cette fois. Un mix d’ambient acoustique et de New Age de grande classe, digne à nouveau de Micus ou Towner (en quartet avec le groupe Oregon). Voire de groupes psychédéliques cool des seventies (une sorte de constante, cette référence à une époque à la fois révolue et inspiratrice ?), notamment pour l’usage dans cette petite formation d’un assortiment de percussions et d’une vînâ (instrument à cordes indien). On y trouvera même des échos du Steve Roach « ethnique » de la période en trio Suspended Memories (l’album « Forgotten Gods », avec Jorge Reyes et Suso Saiz), ou des concerts ethno-ambient de notre ami Ujjaya chroniqué sur ce site, toujours actif et toujours curieux (que je remercie pour avoir attiré mon attention sur cet artiste hors des sentiers battus).

Les albums « physiques » ne semblent pas disponibles à la vente, pas même sur Internet. Ils existent, cependant (il y en a trois ou quatre, dont un ou deux live), car il semble que l’artiste les vende lors de ses concerts de rue ; peut-être même est-ce le seul moyen de les trouver ? Mais, CD ou pas, lorsque la vie se précipite et que l’on ressent pour un moment un besoin d’ »ailleurs », il est utile de se plonger dans un album comme celui-là, le plus apaisant qui soit, mais sans facilité ni délaiement (avec delay !) de trois notes étirées sur un CD entier. Cet album plane largement au-dessus de toutes ces musiques de soi-disant « Relaxation » autoproclamée, qui inondent le marché mais qui (comme un placebo frelaté ?) nous font serrer les poings par leur pauvreté et leur indigence, plutôt que de nous relaxer. « Internal Flight », c’est tout le contraire : ici, pas de bluff, et une paix intérieure communicative ; on n’y échappe pas.

Faute de CD « en dur » à glisser dans la platine, votre chroniqueur C&O s’est permis un bref survol d’un artiste aux multiples facettes, dont au moins une (voire toutes ?) devrait pouvoir vous séduire par sa profondeur et son intensité, très loin de toutes les modes.

Jean-Michel Calvez (10/10)

http://www.estastonne.com/

Internal Flight
Estas Tonne
2013
Autoproduction

7 commentaires

  • Maisiat

    Tout d’abord, Jean-Michel, je tiens à te remercier pour cette découverte hors du commun.
    Estas Tonne, musicien russe, bardé seulement de sa guitare, propose une musique sensible, hypnotique et spirituelle qui plonge l’auditeur dans une sorte d’ivresse introspective, dont in fine, il est bien difficile de s’extraire.
    Fermez les yeux, Estas Tonne est un pilote étourdissant !

  • Merci pour ce bel article à propos d’Estas Tonne!
    On peut acheter ses albums sur Bandcamp!
    Encore merci! With love!

  • Herve

    Je ne croyais pas qu’un moment aussi intense puisse m’arriver aujourd’hui en écoutant, que dis-je, en m’émerveillant devant autant de sensibilité.
    Merci Estas Tonne de nous emmener aussi loin dans ce fabukeux voyage guitaristique

  • favray monica

    J’adore c’est tellement beau…

  • giardino richard

    quel artiste ,comment faire pour avoir l’ immense privilège de le voir qu’une foie dans sa vie au detour d’une rue s’assoire comme pour un zazen ,méditer devant les enseignement du maitre si gracieusement dispensés

  • comme vous le soulignez justement « profondeur et intensité » qui nous amènent loin, très loin ; Monsieur Estas s’il vous plaît venez à Nice, nous sommes nombreux à vous y attendre.

  • Denis

    J’ai eu la chance d’assister hier au concert d’Estas Tonne à Genève. Tout simplement éblouissant, encore plus en live que sur les vidéos. Quel sentiment de fusion, de liberté et d’authenticité. Effectivement, les albums physiques étaient à vendre sur place suite au spectacle. Vraiment grandiose !

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