Arman Méliès – Roden Crater

Roden Crater
Arman Méliès
Royal Bourbon Records
2020
Fred Natuzzi

Arman Méliès – Roden Crater

Arman Méliès Roden Crater

Enfin ! La trilogie américaine annoncée l’année dernière prend vie en cette période de déconfinement, comme si Arman Méliès prônait la liberté du voyage. Voyage qui s’était transformé en utopie tellement le fameux virus avait terni les champs du possible. Il avait d’ailleurs réussi à annuler le concert du Théâtre de la Ville qui devait préfigurer la sortie de cette trilogie. Roden Crater débarque donc comme un coup de semonce, le second tir étant prévu à l’automne (le fameux Basquiat’s Black Kingdom qui officie dans le post-rock cinématographique), tandis que le dernier paraitra en début d’année 2021 (et portera des couleurs folks d’après les dernières infos). Roden Crater, lui, s’aventure dans l’électro et mélange les ingrédients aventureux de Vertigone avec les sons expérimentaux de IV. Alors que Vertigone avait placé Arman comme un chanteur avec une voix assumée, il décide de prendre le contre-pied avec un opus quasi instrumental. Il range les guitares également par la même occasion (afin de mieux les ressortir pour le prochain chapitre). Fougueux ou évocateur, puissant ou contemplatif, Roden Crater est un trip fait d’errances où l’on se perd avec bonheur, en défrichant ce chemin électrifiant bâlisé de références clairsemées. Roden Crater rejoint par son propos le projet Gran Volcano, paru en 2012, et le mélange au son électro de IV. Ce n’est pas par hasard d’ailleurs si un titre de l’album s’appelle « Gran Volcano » !

Arman Méliès Roden Crater Band 1

Le Roden Crater est un volcan éteint situé en Arizona, à une heure de route de Flagstaff. Le lieu fait l’objet d’une installation sensorielle unique initiée par l’artiste James Turrell qui a acquis le cône du volcan depuis les années 70. Le volcan devenu vecteur artistique n’est pas encore ouvert au public qui devra patienter jusqu’en 2024 (Kanye West a donné 10 millions de dollars pour permettre de finir les travaux monumentaux). Il mettra l’homme au cœur des sens, en lui inspirant des réflexions sur sa place dans la nature, en l’invitant à un voyage dans la lumière, le temps et l’espace. Ce volcan et sa transformation dans la perception humaine font l’objet de la première étape du voyage dans cette utopie des grands espaces. La musique créée évoque ainsi les grandes étendues désertiques de l’Arizona associées à l’inactivité du volcan devenu terre inerte. L’alliance de nappes synthétiques, parfois ambiantes, à des mélodies cinématographiques évite la sensation de froideur de IV en gardant un aspect aventureux propre au post rock. Roden Crater est un disque electro mais arrive à bâtir un pont entre ce genre et le post rock sans une note de guitare apparente. Arman Méliès a tout composé aux synthés et reste seul maître à bord (mais il a toutefois confié le mix à Sébastien Fouble, du duo electro Remote). A la fois transition entre Vertigone (dont les envolées fulminées sont totalement éteintes, comme le volcan, même) et route vers le post rock cinématographique du Basquiat’s Black Kingdom, Roden Crater se permet des plages de contemplation inédites dans la carrière d’Arman. On flotte, on accompagne, on fonce puis on ralentit, on regarde, on réfléchit, on prend de la hauteur, suspendu, puis on repart… jusqu’à l’ultime étape.

Arman Méliès Roden Crater Band 2

« L’Enfant Qui Marchait Dans La Couleur » ouvre l’album avec une posture électronique étrangement mélancolique avant de prendre une ampleur qui lui permet de s’envoler soniquement. La patte Méliès est là, dans les sonorités et la façon d’agencer ses mélodies. « Gran Volcano », premier grand temps fort, reprend la trame de la deuxième partie de « Le Volcan, Même », jouée exclusivement sur scène lors de la tournée précédente. Il démarre réellement le voyage, avançant méthodiquement dans un paysage à la fois désolé et vivant. Véritable bande-son, les images qu’elle crée, associées au thème de l’album, prennent vie découvrant un art de la création sublimé par un sentiment d’urgence. L’art humain et l’art de la nature, ces deux mystères insondables, se rejoignent dans une grande explosion fusionnelle. « La Nuit Majuscule » semble montrer comment les deux arts s’apprivoisent mutuellement pour travailler de concert. L’homme façonne la nature mais la nature a façonné l’homme. Comme un grand sculpteur du néant. « Le Bruit Du Temps » est un arrêt contemplatif, réflexion de l’homme par rapport à sa condition dans l’espace infini où il se trouve. Puis le son d’une voix revient, celle d’un Méliès semblant ressurgir d’un passé enfoui. « Dans La Mêlée », magnétique et mystérieuse, captive et fascine, pivot du disque. Direction « Roden Crater », objet de la création de Turrell et ancien lieu d’activité naturellement mortelle. Méliès y développe des sons de bâtisseur, une création en mouvement, une transformation, une construction, une addition de couches, de strates, de textures sonores, comme si le volcan se réveillait de sa nuit imtemporelle. Un sommet. « Flagstaff », ville la plus proche du cratère, est, elle, paradoxalement plus endormie que le volcan éteint. Un repos bien mérité avant de découvrir une création explorant à la fois la lumière et l’espace. « The Sun In A Hole », en deux parties atteignant quasiment les quinze minutes, est une expérience à vivre les oreilles ouvertes mais aussi en lâchant prise. Le voyage est gigantesque dans les émotions, suscite fascination et surprise, tout en étant familier dans les sons, évoquant « Le Volcan, Même » de Vertigone ou « Silvaplana » de IV par exemple. Il est par là-même un lien vers le second opus de la trilogie à venir. Une symphonie électronique tout simplement superbe.

Arman Méliès Roden Crater Band 3

Roden Crater est donc surprenant à bien des égards. Arman Méliès synthétise la mythologie des grands espaces américains et se focalise sur la création d’un artiste en sublimant le voyage dans la création artistique d’un homme, au coeur d’une nature déserte mais vivante, à la fois peuplée et vide, vers une utopie magnifique. Il prouve une nouvelle fois qu’il est capable de créer des œuvres très différentes les unes des autres tout en gardant une patte et un son identifiables. L’apanage des grands compositeurs. Vivement la suite.

https://www.facebook.com/armanmelies/

Photos studio: Yann Orhan.

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