Archive – Call To Arms & Angels

Call To Arms & Angels
Archive
[PIAS]
2022
Thierry Folcher

Archive – Call To Arms & Angels

Archive Call To Arms & Angels

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai découvert Archive en 2002 avec You All Look The Same To Me, un album magistral qui fusionnait habilement le new prog avec le trip-hop et l’électro. Un coup de maître chez ce groupe dont la grande réussite sera de toujours progresser tout en gardant son identité et sa créativité. Noise en 2004, Lights en 2006 et surtout la série Controlling Crowds en 2009 feront passer Archive de formation prometteuse à solide pilier de la musique actuelle dont chaque sortie sera scrutée comme un authentique événement. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui avec Call To Arms & Angels, l’imposante nouveauté qui arrive six ans après The False Foundation et ses climats recueillis, pour ne pas dire cafardeux. A l’instar de la pochette (très belle), la musique de Call To Arms & Angels replonge dans ces mêmes abysses où l’homme hésite encore à s’aventurer. Et pourtant, je ne me suis pas fait prier pour accompagner la belle équipe londonienne dans ses nouvelles et déconcertantes pérégrinations. Ceux qui fréquentent Archive savent très bien que sa musique est loin d’être confortable. Et quelque part, en bon masochiste du son que nous sommes, c’est ce que l’on demande à chaque fois. Nous malmener certes mais avec de petites bulles sucrées aussi brèves que succulentes pour passer de l’ombre à la lumière en un clin d’œil. Cela dit, je pense que The False Foundation s’est un peu perdu dans la recherche trop systématique du compliqué et du volontairement fermé. L’album en devenait étouffant malgré quelques éclats comme le morceau titre « The False Foundation », plutôt bien rythmé. Alors, que penser d’une première écoute sérieuse de Call To Arms & Angels ? Ma réponse est toute simple : une seule écoute ne suffit pas, loin de là. Dix-sept titres d’Archive sortant du four, c’est bien évidemment très lourd à digérer. Mais d’un autre côté, on ne va pas se plaindre après cette longue séparation et toutes ces années d’attente.

J’ai donc passé du temps avec Call To Arms & Angels, album double dose, puissant, enveloppant et parfois traumatisant. Et je ne crois pas trop m’avancer en disant que l’on a affaire à un très bon cru, plein de trouvailles et dont certains passages sont d’une intensité rare (je pense notamment à « Daytime Coma », mais on y reviendra plus loin). Pour Archive, l’inspiration fut boostée par la pandémie, ses conséquences et sa brutalité. Il est même amusant (si je puis dire) de penser que les événements ont joué en leur faveur tellement les compositions du groupe s’abreuvent du glauque et de la noirceur. Dans le monde des Bisounours, Archive n’existerait pas, purement et simplement. Darius Keeler avoue même qu’avant tout ce marasme, il peinait à retrouver l’inspiration. La COVID 19 lui a rouvert les vannes et de façon intense. Archive est un groupe à part, ça on peut le dire et au-delà de ses centres d’intérêts assez particuliers, il fonctionne comme une famille où chacun amène sa pierre à l’édifice même si beaucoup de choses tournent autour de la paire Darius Keeler/Danny Griffiths. On retrouve avec plaisir les participations de Pollard Berrier, Dave Penn, Lisa Mottram, Holly Martin et Maria Q. La solide section rythmique composée de Steve Barnard et de Jonathan Noyce est toujours bien présente pour humaniser l’ensemble et contrebalancer les machines. Mais revenons à ce nouvel opus d’une densité et d’une richesse assez remarquables. C’est un oscillateur plutôt inquiétant qui nous accueille sur « Surrounded By Ghosts », le morceau qui ouvre l’album. La voix de Lisa Mottram, proche de la rupture, rajoute une impression de douleur renforcée par des propos pas vraiment joyeux. Heureusement, les claviers soufflent par moments de grandioses bouffées symphoniques très réussies. Cela dit, l’inquiétude s’est installée et le spectre de The False Foundation fait de la résistance. Pas de quoi paniquer car la suite va rassurer et nous rendre le Archive que l’on aime dans ses alternances de climats sereins et de décollages ébouriffants.

rchive Call To Arms & Angels Band 1

La belle machine se met en marche et nous offre une série de plages typiques du style Archive où les cascades électro servies par un beat métronomique envoient valser nos appréhensions. Sur le portrait au vitriol de « Mr Daisy », Pollard Berrier retrouve le micro dans un genre scandé qu’il affectionne particulièrement. Tout comme « Fear There & Everywhere » dont le discours aux airs martiaux est lui aussi bien connu chez Archive. L’uniformité n’est pas de mise et le tempo s’accélère sensiblement (« Numbers »). La frénésie corporelle nous envahit et les mantras sonores percent nos neurones pour y faire leur nid. Après un « Shounting Within » superbement chanté par Holly Martin nous voilà donc aux pieds de l’Everest « Daytime Coma ». Quinze minutes de folie qui s’installent doucement aux sons des pianos de Darius Keeler et de Graham Preskett, dans une ambiance qui m’a fait penser au « Crystal Lake » du regretté Klaus Schulze. Ce morceau va nous surprendre et nous ballotter en tous sens avec un Dave Pen toujours aussi torturé dans son chant. La tête s’agite frénétiquement et le corps ne répond plus jusqu’à l’arrêt brutal et le doux bercement de claviers lointains qui fleurent bon le vieux Floyd. Mais il fallait s’y attendre, une fois l’œil du cyclone passé, la tempête reprend de plus belle et nous projette en morceaux (façon puzzle) aux quatre coins d’un espace que seul « Head Heavy » peut remettre en place. Sur ce titre salvateur Maria Q réapparaît et ce sont d’autres images anciennes qui refont surface. L’aventure se poursuit avec l’émouvant « Enemy » et son chant lointain (Berrier). La tension est malgré tout palpable et le calme se fissure inexorablement sous les assauts d’une violence maîtrisée mais bien présente. Superbe morceau, un de ceux que j’affectionne le plus et pour lequel « Every Single Day » devient son prolongement naturel. Une heure d’Archive vient de passer et croyez moi, la partie est déjà gagnée. La suite continuera de creuser le beau sillon d’une histoire qu’il faut écouter non-stop et dans son intégralité (dixit le groupe).

L’histoire, on l’a tous vécue et les traumatismes ne disparaîtront jamais. Ce disque d’Archive se veut comme la transcription musicale des sentiments qui nous ont animés pendant ces long mois d’isolement et de craintes. C’est pourquoi le sautillant « Freedom » surgit comme une résurrection, un retour à la lumière qui fait du bien, peu importe ce qui nous attend. Double titre en un seul avec une deuxième partie céleste à faire craquer les plus dures carapaces. Heureusement que Holly Martin enchaîne doucement avec « All That I Have » et nous maintient dans ce bien-être que l’on ne veut plus quitter. Mais bon, on est chez Archive et il faut bien reprendre la route. Au début, les hoquets de « Frying Paint » seront bien tendres avant que le titre ne se décide à opter pour un délicieux virage funky, témoin de la production soignée du fidèle Jérôme Devoise. Bien sûr, tout n’est pas au top et le bancal « We Are The Same » est à mon sens un cran en-dessous. Petit passage à vide histoire de mettre en valeur « Alive » et ses vocaux pleins d’effets. Pareil pour « Everything’s Alright » que ne renierait pas Radiohead mais qui ne peut rien contre la baffe « The Crown » que l’on prend en pleine figure et dont le séquenceur Floydien assure la mise sous tension. Call To Arms & Angels s’achève 1 heure 45 plus tard avec « Gold », un hymne musical très beau et témoin ultime d’une incontestable réussite avec certes, des moments plus forts que d’autres, mais vu la densité de l’œuvre, c’est presque normal. Comme si cela ne suffisait pas, une version limité (en CD) permet de prolonger la fête avec Super 8, la bande son d’une mise en images de ce nouvel album. Les fans seront ravis, ça c’est sûr et chez eux la question du côté dispensable ne se posera pas. Cela dit, on peut vivre sans, même si ces quarante minutes supplémentaires sont par moments bien agréables.

Archive Call To Arms & Angels Band 2

Le retour d’Archive ne déçoit pas. On retrouve tous les ingrédients qui ont fait sa renommée et qui se mettent au service d’une inspiration retrouvée. Le monde ne tourne pas très rond et le groupe en profite, même si sa musique peut s’apprécier sans trop se focaliser sur l’aspect sinistre des sujets traités. Au delà des paroles, ce sont les ondes qu’elle nous envoie qui sont le plus bouleversant. On peut même ajouter que les climats, les atmosphères et les vibrations intenses de ce nouveau répertoire font partie des plus belles choses que le groupe nous a proposées depuis longtemps. On ne connaît pas l’avenir mais quels que soient ses futurs centres d’intérêts, Archive saura toujours nous émouvoir et nous faire aimer sa musique.

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