Wardruna – Kvitravn

Kvitravn
Wardruna
By Norse Music
2021
Jéré Mignon

Wardruna – Kvitravn

Wardruna Kvitravn

Dire que Wardruna était attendu au tournant, c’est enfoncer une porte en mousse. Ayant gagné en célébrité, dépassant même le cadre dans lequel le groupe évolue, les norvégiens ont acquis une sorte d’aura copulant avec le mainstream. Forcément, quand on compose une partie de la bande-son de la série historique Vikings et qu’on participe à un jeu de la licence Assassin’s Creed tout en remplissant l’Olympia, ça impose un CV plus lourd qu’une encyclopédie sur une brouette. Résultat, Wardruna peut se « targuer » d’avoir lancé une sorte de « mode viking » malgré lui, dépassant même ce qui était espéré… À tel point qu’on appose dorénavant le qualificatif de « racoleur » à leur musique… N’oublions pas qu’à la base, Wardruna c’est le travail d’un seul homme, Heinar Seilvik, ancien batteur du groupe de black metal Gorgoroth, animiste féru de mythologie nordique et tout simplement d’Histoire. Il suffit de voir les annotations et interprétations nombreuses jointes aux albums. Franchement, niveau runes j’ai plus appris que dans n’importe quelle vidéo ou pseudo-explication éparpillées sur la toile. Et le bonhomme, qui plus est, se montre prolixe, ludique et particulièrement enthousiaste sur la question. Suffit juste de voir Seilvik expliquer avec entrain, souvent avec humour, tout en remettant dans un contexte plus contemporain, significations, contenus et sens de ces symboles appartenant au passé.

Wardruna Kvitravn Band 1

Après une parenthèse plus minimale et intimiste qu’était Skald, le groupe revient en cette année 2021 (alors que l’album était prévu pour 2020 mais pandémie oblige…) avec un album forcément attendu, voire redouté, surtout que les norvégiens s’envolent, tel le corbeau blanc, pour sa distribution avec les mastodontes Sony Music et Colombia… Autant dire que le groupe ne déçoit pas. On retrouvera au travers de Kvitravn ce qui a fait le succès des nordiques. Une ambiance solennelle, quasi muséal, une propension à tirer l’ensemble vers une atmosphère cinématographique entraînante, voire galvanisante (« Gra » tudieu…), entrecoupée d’instants plus chaleureux à base d’instruments d’époques ou fabriqués artisanalement, sans que la moindre connotation vienne à en parasiter l’écoute. C’est qu’avec le temps Seilvik à su accommoder ses envies avec les reliures stylistiques de l’entité Wardruna. Aussi ce nouvel opus apparaît comme plus accessible autant qu’il reste plongé dans cet éternel brouillard nordique et intouchable. Est-ce qu’il atteint, cependant, le niveau de Runaljod – Ragnarok ?

Il parait moins immédiat, oui, de prime abord, et certains titres demanderont d’avantage d’écoutes avant d’en saisir la pleine substance. C’est que le précédent opus était gorgé de titres exaltants et immédiats tels « Isa », « Raido » ou encore « Runaljod ». Morceaux de bravoures imposants et puissamment sensibles. Mais nulle méprise sur la marchandise, Kvitravn (Corbeau Blanc) nous replonge dès ses premiers pincements de cordes et chants, de plus en plus maîtrisés, dans cet environnement où l’Homme, en tant qu’entité spirituelle et physique, se questionne sur son rapport à la nature, et par là, à son époque et ses changements sociétaux marqués par le manque et l’absence. C’est que Seilvik est parfaitement conscient d’une chose : la mémoire, et, par là, l’identité, de son lot de changements géopolitiques et du caractère foncièrement changeant à l’être humain en tant qu’individu « survivant » dans un monde aux bifurcations perpétuelles. Le Monsieur est loin d’être passéiste et se garde bien de prêter allégeance à une forme de pensée aussi bien de « mode » (c’est pas une Greta Thunberg instrumentalisée quoi…) qu’archaïque et conservatrice. Imitation, apprentissage, intuition et créativité, la figure du corbeau est loin d’être anodine (blanc qui plus est, car rare et « mystique »).

Wardruna Kvitravn Band 2

Hugin et Munin étaient les deux corbeaux d’Odin qui survolaient le monde lui rapportant leurs visions. Hugin est le corps mental de l’Homme ou sa capacité à acquérir des connaissances et à s’en servir. Munin, quant à lui, renvoie à la mémoire, l’intellectuel et la spiritualité, sous forme d’oiseaux à l’intelligence et à la curiosité exceptionnelles. C’est donc tout un pan de la culture nordique que nous offre Seilvik, ainsi qu’une passerelle à une meilleure préhension du monde actuel, toujours aidé par la voix éthérée mais néanmoins puissante de Lindy Fay-Hella et avec cette même ferveur communicative sous le biais d’un voyage initiatique, déconnecté du temps et de l’espace, poussant l’auditeur sur des horizons métaphoriques lointains. Forcément symbolique et riche en panoramas hypnotiques et introspectifs, Kvitravn se révèle comme on découvre les œufs d’un nid de peur de les briser. Une fragilité conjuguée à une virilité des chœurs masculins semblant portés par le vent, jamais envahissante, prenant, comme souvent, son essor lors du titre final, ici « Andvevarljod », lente progression poétique, au milieu de fields-recordings. Tambours rituels, amplifications sonores des instruments et envolées vocales assurées tel un climax opératique (bonjour les frissons)…

Wardruna et sa musique révèle de l’Art nous emmenant loin, très loin, dans cet interstice où les repères se dispersent aux vents et où les émotions se conjuguent finement.

Riche, envoûtant… Magique…

http://www.wardruna.com/

 

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