Tom Russell – October In The Railroad Earth

October In The Railroad Earth
Tom Russell
Proper Records
2019
Thierry Folcher

Tom Russell – October In The Railroad Earth

Tom Russell October In The Railroad Earth

Ici à Clair & Obscur, nous avons pour vocation de partager nos coups de cœur en étant nous-mêmes de véritables éponges à tout ce que l’on peut recevoir d’autrui. Alors, quand un pote me dit que October In The Railroad Earth de Tom Russell est son album préféré de 2019 et que le pote en question est une référence en matière d’americana, folk et country music, c’est le mot « fonce » que j’entends. Un empressement que je dois à mon tour propager tellement cet album est réussi. Tom Russell raconte des histoires d’hier et d’aujourd’hui avec ce besoin d’éclairer des parcours de vie simples, anodins et parfois tragiques. Qu’on soit au dix-neuvième siècle (« Isadore Gonzalez ») ou plus récemment (« Red Oak, Texas »), sa recette est la même, comme pour prouver que l’espace et le temps n’ont pas d’emprise sur ses chansons et qu’il suffit d’une voix chaleureuse (et quelle voix !), de quelques accords de guitare et bien sûr de beaucoup de talent pour nous envoyer en balade (ballade ?) avec délice. La force de Tom Russell est d’être totalement convaincant avec un style de musique ultra traditionnel et fortement estampillé U.S. Une musique qui fait naître en nous d’incroyables souvenirs de conquête de l’ouest ou de rêves américains hantés par les fantômes de Waylon Jennings, Johnny Cash ou Townes Van Zandt. La carrière de Tom Russell est riche avec près d’une trentaine d’albums studio, de nombreux témoignages live et de multiples collaborations. J’avoue humblement ne pas bien connaître le personnage et me trouver presque à poil face aux seules sensations que procurent la découverte de ce tout dernier album. Des sensations à la fois jubilatoires et profondément attristantes. Pourtant j’en bouffe des kilomètres et des kilomètres de musique, alors comment j’ai pu passer à côté du bonhomme ? Bien sûr, le nom de Tom Russell ne m’était pas inconnu mais comme pour beaucoup d’autres, il est resté à l’état de fantasme que l’on décidera (ou non), un jour, de transformer en réalité. Cette réflexion fait froid dans le dos. Combien de merveilles je vais devoir laisser derrière moi, une vie est bien trop courte pour tout écouter, lire ou regarder. Bon pour l’ami Russell, mieux vaut tard que jamais et si l’on positive à mort, on peut dire qu’il suffit de se baisser pour ramasser de véritables trésors. Une magnifique corne d’abondance à la portée de tous.

Tom Russell définit October In The Railroad Earth comme la rencontre de Jack Kerouac avec Johnny Cash à Bakersfield. Et c’est avec ce titre, tiré d’un texte écrit par le fondateur de la « Beat Generation », que l’album va s’élancer sur des rails souvent fréquentés par la musique country. Le rythme ferroviaire de Rick Richards, la Télécaster de Don Kirchner et la Pedal Steel de Marty Muse vont donner une belle allure à cet « October In The Railroad Earth » qui met en scène un homme (Jack) pris dans les tourments de son modeste quotidien et qui glisse doucement vers sa tragique destinée. La voix chaude et mature de Tom est bouleversante dans cet hommage à la fois poétique et plein d’amertume : « he was gone in october, sixty two dollars in the bank ». Le ton est donné. Pour les amateurs du genre on ne s’est pas trompé d’adresse et pour les autres, il faut rester et s’envelopper de sensations qui font battre le cœur et mouiller les yeux. Quoi qu’on en dise, le mythe américain est toujours présent dans notre imaginaire et la bande son qui va avec fait naître des images forcément idéalisées. Le train vient de s’arrêter et avant de continuer le voyage, juste une petite halte pour parler peinture, l’autre talent de Tom Russell. Son style inimitable croque avec intensité des sujets qui illustrent parfaitement son univers musical et servent souvent de visuel à ses pochettes. Ici, la locomotive s’impose assez schématiquement, mais ses toiles aux larges aplats colorés vont beaucoup plus loin et méritent que l’on s’y attarde (http://tomrussellart.com/). Le convoi s’ébranle à nouveau et nous voilà repartis vers d’autres rencontres pittoresques et touchantes. Une des plus intense est celle racontée dans « Red Oak, Texas », une chanson poignante sur l’impossibilité de se reconstruire après un long séjour sous les drapeaux. L’histoire de ces jumeaux texans revenus de l’enfer et incapables de se réadapter à la vie civile est universelle et finit souvent de façon dramatique. Le sujet est grave, mais la musique se veut douce et compréhensive. Le rythme, légèrement chaloupé amène le groupe sur des sommets de tendresse. A la première écoute, j’ai été subjugué par ce morceau et continu de le voir comme une des plus belles réussites de l’album.

Tom Russell October In The Railroad Earth Band 1

Alors, tout n’est pas sordide sur cette galette, loin de là. Et si d’aventure vous aimez les indispensables petits riens du quotidien, Tom Russell peut vous parler de son GPS tyrannique (« Back Streets Of Love ») qu’il reconnaît ne pas faire partie de son monde. Avec beaucoup d’humour, si on lui demande : « his global position ? »  il répondra : « Artist and musician sir ». Belle poésie avec trois fois rien, si ce n’est une guitare acoustique et cette voix magnifique secondée ici par la talentueuse Eliza Gilkyson. Il peut aussi vous narrer l’histoire de ce gars qui a réparé sa tondeuse à gazon (« Small Engine Repair »), une chanson ancienne exhumée pour la circonstance et sur laquelle un simple dépannage devient la chronique de toute une vie. Là encore, la musique est sans surprise mais n’a pas d’égal pour accompagner ces petites saynètes de l’ouest américain. Une musique que l’on se surprend à fredonner comme si elle faisait partie de notre patrimoine. Sensation étrange de familiarité, à tel point qu’on aimerait être nous aussi dans ce « Steak House » californien en train de boire du vin espagnol (« T-Bone Steak And Spanish Wine »). Sur ce titre, la voix et la guitare de Tom se drapent de nostalgie en souvenir d’une époque révolue où tout semblait beaucoup plus simple. L’album ne faiblit jamais et change souvent de direction. Passage obligé au Nouveau Mexique avec les Texmaniacs Josh et Max Baca sur « Isadore Gonzalez », évocation tragique et exotique d’un vaquero mexicain mort lors d’un spectacle de Buffalo Bill en Angleterre. Poussée d’adrénaline bienvenue sur « Hand-Raised Wolverines » avec un Bill Kirchen inspiré à la manœuvre. Sa Télécaster durcit le ton et fait se lever la foule avec quelques belles envolées en solo. Eliza Gilkyson revient sur « Highway 46 » (la fameuse route sur laquelle James Dean trouva la mort), pour cet hommage à la musique des années 50 et 60 et à la belle brochette d’artistes qui peuplaient les radios et les juke-box de l’époque. Les paroles sont importantes bien sûr, mais on peut tout aussi bien se contenter de la voix et des compositions pour s’évader très loin. Cette musique est universelle et quoi qu’on en dise, fait partie de notre culture.

Tom Russell October In The Railroad Earth Band 2

Les 45 minutes de October In The Railroad Earth passent en fait très vite. Ce périple en onze chansons recèle bien d’autres rencontres qu’il vous faut découvrir absolument. Tom est un conteur hors du commun, capable de donner à ses chansons le souffle et l’intensité nécessaire pour que l’auditeur le suive sans retenue. Tout est sincère, vécu et parfaitement rendu. Voilà, pour ma part il me reste à remonter le temps et reprendre la belle carrière du troubadour de Los Angeles avec des étapes toutes proches comme celles de Folk Hotel de 2017 ou du titanesque opéra folk The Rose Of Roscrae de 2015. Ce que je retiens avant tout, c’est la chance de pouvoir encore compter sur des artistes comme Tom Russell pour maintenir à ce niveau un genre musical aussi fascinant. Ce sont des rêves de gosse qui en dépendent.

http://www.tomrussell.com/

 

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