The Body – I’Ve Seen All I Need To See

I'Ve Seen All I Need To See
The Body
Thrill Jockey Records
2021
Jéré Mignon

The Body – I’Ve Seen All I Need To See

The Body I've Seen All I Need To See

Avec The Body c’est toujours une sorte d’engagement. Celle de passer de l’autre côté, dans cet interstice souillé, crasseux, où les instruments se mélangent, se confondent et parfois semblent muter, comme un certain virus. Parce que The Body, c’est une espèce de contagion qui va perturber les sens, détruire les codes d’écoute et influer sur notre psyché. Le duo, composé de Chip King (guitare/voix/électronique) et Lee Buford (batterie/électronique), installé dorénavant à Portland, s’évertue depuis maintenant plus de vingt ans à brouiller les frontières dans une mélasse glauque à souhait, mélange de fange et de distorsion poussées à leurs paroxysmes. Une sorte d’électrochoc au ralenti qui déstabilise les repères perceptifs, les compositions du duo semblant par instant cahoter passant sous le filtre d’un crépitement parasite disloquant une réalité fondue. Le groupe aurait pu s’enliser dans ce style mais ce serait oublier les multiples projets et collaborations avec, entre autres, Thou, Uniform, ou Full Of Hell. The Body a toujours su trouver un angle d’attaque. Une manière de prolonger une souffrance tout en la renouvelant dans une promesse sadique. De son sludge/doom déjà pesant et accablant, le duo y insuffle une dose d’expérimentation à renfort d’instruments parfois incongrus (je préviens y’a du piano sur cet album), de rythmiques électro, de chœurs féminins tout en gardant une ligne de conduite claire soulignant des textes abstrus, obscurs de Chip King, et cette ambiance mortifère stridente.

The Body I've Seen All I Need To See Band 1

La peau, la chair, l’âme en sont des concepts liés, manipulés et torturés pouvant rappeler Hellraiser et ses juges des enfers cloutés mais toujours sous couverts d’un aspect abrasif, brûlant épiderme et terminaisons nerveuses. Si les derniers albums dévoilaient un aspect plus électronique du duo, I’ve Seen All I Need To See semble revenir à des fondamentaux plus épurés, « simples » et frontaux (absence de chants chorals féminins, peu ou disparition d’une forme électronique, climat sentant la stérilisation non validé par l’ARS). Et ceux-là, ils exhalent… Ça hume, ça sue une saturation prégnante, collante, des drones de guitares physiques et haptiques, ces tambourinements intempestifs qui laissent la place à la « voix » d’écorché vif de King me donnant toujours l’impression d’assister à la performance vocale de la mouette rieuse de Lagaffe à qui on arrachait les plumes du derche… Un côté plus instantané donc, du moins direct, mais qui ne signifie pas facilité d’écoute pour autant. Écouter The Body c’est être dans une banalité affligeante et déformante. C’est le quotidien qui devient plus monstrueux encore, l’imagination, les errements prennent une tournure autre, malaisante, tout en maintenant un pied dans cette réalité. Une réalité boursouflée, volontiers maladive et gangreneuse qui suinte tout au long de ce I’ve Seen All I Need To See puant le collapsus. Ça grésille, ça fouette, ça grimace, ça convulse semblant même ne plus avoir de prises, avec ces soubresauts, ces entrechoquements, ces hoquets venant directement de la production de l’album. Quelque chose perce, peut-être, à moins que ces agrégats semblent échapper à la prise d’enregistrement.

The Body I've Seen All I Need To See Band 2

Difformité. Toujours. The Body c’est une malformation, une dysmorphie, le tout c’est sans doute être capable de le mettre sur bande. C’est comme imaginer un Neurosis décharné qui serait définitivement passé d’un côté obscur bien saumâtre à la frontière du dégueulasse. Une ambiance de friture travaillée à mettre au profit de Seth Manchester, producteur anglais ayant déjà travaillé avec Lingua Ignota et participé à l’album anniversaire du groupe Remixed. On pourrait même parler d’application vigilante de la distorsion pour un résultat impressionnant, puissant et paradoxalement maîtrisé… The Body donne l’impression d’avoir accoucher d’un album d’un autre monde. Celui d’après, celui qu’on attend mais qu’on devine dans la rage et la résilience.

I’ve Seen All I Need To See fait vibrer les corps, LE corps ! Bienvenu dans ce nouveau monde à la malformation trop réelle, désespérante et proche…

https://thebody.bandcamp.com/album/ive-seen-all-i-need-to-see

 

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