Sarah Mary Chadwick – Take Me Out To A Bar / What Am I, Gatsby ?
Kill Rock Stars
2025
Lucas Biela
Sarah Mary Chadwick – Take Me Out To A Bar / What Am I, Gatsby ?

Si l’on compte ses albums avec le groupe de rock Batrider, Sarah Mary Chadwick, née en Nouvelle-Zélande mais établie en Australie, a déjà près de vingt ans de carrière dans l’industrie musicale. S’inscrivant dans un écrin le plus minimaliste possible, son dernier effort solo, Take Me Out To A Bar / What Am I, Gatsby?, nous secoue tout entiers. En effet, c’est seule avec son piano que l’Australienne nous invite à pénétrer dans son monde de désillusions. La vie ne l’ayant pas épargnée (rupture sentimentale douloureuse, tentative de suicide, décès de proches…), la musique semble être pour elle un exutoire et la mélancolie sa confidente pour panser les plaies. Cependant, la lumière est à portée de main dans ces saynètes d’une noirceur accablante. Ainsi, « Not Cool Like NY / Not Cool Like LA » tente de chasser les démons par son ton solennel et quelque peu entraînant, mais on sent une résistance dans les tremblements ainsi que dans cette forme de contrainte pour délivrer les mots. Alors que « What Am I, Gatsby ? » s’apparente à une marche funèbre, la malice s’invite dans certaines interventions des claviers et une lueur d’espoir jaillit des volutes gracieuses du refrain. Avec « The Show Mustn’t Go On », après avoir broyé du noir, la voix parvient à convaincre le piano de la suivre dans sa recherche du bonheur. Même si la mélodie fait entrer la lumière dans la pièce, une part d’obscurité persiste à travers la prudence des scansions hantées et les frissons des apartés épouvantés. Ailleurs, autour de notes crépusculaires, les mélopées pleines de vie de « Soundtrack » sont un autre exemple de perfusion d’enthousiasme dans un corps morose. Loin de confiner à la confusion, ce conflit entre apaisement et idées noires retient toute notre attention, symbole à lui seul des vicissitudes de la vie.

Quand les deux amis d’infortune se consolent l’un l’autre, le résultat est aussi des plus saisissants. Ainsi « Take Me Out To A Bar » présente le difficile exercice de rester en équilibre sur une corde séparant le spleen de l’allégresse. Le piano apporte toute son affection à la voix quand celle-ci peine à s’exprimer. Une fois que le chant a retrouvé le sourire, c’est lui qui réchauffe à son tour l’instrument alors engourdi. Nous assistons à un grand moment de complicité. Et quand il s’agit de s’accrocher à la vie (« I’m Not Clinging To Life »), l’aplomb de la voix parvient à entraîner le compagnon réticent dans son sillage, même si les tremblements poignants rappellent que l’entreprise n’est pas aisée. Dans « Fade Like Rain », quand la vivacité du chant se voit prise dans les griffes du chagrin, le piano accourt pour l’en délivrer. « Big Business » nous prend également aux tripes. Quand les lignes vocales naviguent sur des mers certes hostiles (quel flot d’émotions dans les petits cris de détresse) mais aux reflets éclatants (les tonalités changeantes), les claviers apportent réconfort à travers la chaleur de leur duvet. Dans « She Never Leant Upon A Bar », alors que la voix de Sarah sème ses graines de douleur avec force sensibilité, ce sont les aigus de son instrument qui sont sollicités, contribuant par là même à la consoler. En effet, même si le rythme est lent, il présente quelques sursauts qui finissent par faire battre ce petit cœur jusque-là faiblement irrigué. À la manière des scènes les plus émouvantes des drames au cinéma, ces instants d’assistance mutuelle n’arrêtent pas de remuer nos sentiments, tenaillés alors entre inquiétude et confort.

Dès les premières notes de Take Me Out To A Bar / What Am I, Gatsby ?, on s’attache à un univers cotonneux où affection et affliction se blottissent l’un contre l’autre. Cet opus intimiste de Sarah Mary Chadwick est une œuvre profonde, où lumière et ombre s’accordent pour offrir des scènes touchantes.