Rheostatics – The Great Lakes Suite
Cordova Bay Records
2025
Thierry Folcher
Rheostatics – The Great Lakes Suite

Rheostatics est un groupe canadien de rock indépendant apparu à la fin des années 70 dans la mouvance alternative très en vogue à l’époque. Malgré la notoriété que connaît cette formation outre-Atlantique depuis plus de quarante ans, j’avoue ne la découvrir qu’aujourd’hui avec The Great Lakes Suite, une étonnante dernière publication qu’il sera bien difficile à étiqueter. Les seules indications que je pourrais lui donner sont celles d’un réel intérêt artistique et d’un voyage onirique vers des terres ancestrales longtemps restées préservées. La pochette est explicite, elle distingue la région des cinq grands lacs américains qui marquent, pour quatre d’entre eux, la frontière entre les États-Unis et le Canada. Une immense réserve d’eau douce qui a vu ses berges se peupler de populations natives depuis la nuit des temps. The Great Lakes Suite est une ode à la nature où la spiritualité et la poésie seront les deux moteurs des dix-huit titres qui composent cette belle heure de musique à rêver. À présent, je vous invite à prendre les rênes d’un chariot qui avance cahin-caha au rythme des pas d’un cheval docile. Car, voyez-vous, c’est à peu près à cette allure que les musiciens de Rheostatics vont nous promener tout au long d’un disque dont le seul but est de partager un agréable moment de convivialité. En comparaison avec leurs précédentes sorties, The Great Lakes Suite est assurément une des plus ambitieuses. Et pourtant, elle fait partie de celles qui ont été le moins préparées. Pour bien comprendre l’intérêt soudain du groupe pour la région des Grands Lacs, il faut remonter en 1995, lorsque la National Gallery Of Canada leur a commandé une œuvre musicale rendant hommage aux peintres paysagistes canadiens du début du XXe siècle. Music Inspired By The Group Of Seven fut donc une sorte de parenthèse artistique plutôt abstraite, mais qui avait marqué les esprits, surtout chez Dave Bidini, une des figures centrales de Rheostatics. Et l’envie de revivre cette liberté de création a été beaucoup plus forte que de donner un successeur classique à Here Come The Wolves, l’album précédent de 2019.
Ce sera donc un nouveau concept, dédié à la nature au sens large et porteur d’un message rassembleur, forcément bien accueilli dans le contexte politique actuel entre le Canada et les États-Unis. Sur cet album, Rheostatics reconduit le quatuor Dave Bidini, Dave Clark, Don Kerr, Tom Vesely et annonce les collaborations de Kevin Heard, Hugh Marsh et Alex Lifeson. Oui, vous avez bien lu, le guitariste de Rush fait partie de cet équipage très particulier qui verra d’autres invités venir se greffer au gré des climats et des séquences chantées ou parlées. Je pense notamment à la légendaire Laurie Anderson ou à la chanteuse inuit Tanya Tagaq Gillis. C’est donc un sextet très aguerri, mais complètement démuni qui s’installe dans le studio et commence à jouer. Ou plutôt, qui commence à « faire du bruit » (c’est le groupe qui le dit) sans aucun plan ni morceaux préparés à l’avance. Et c’est de cette façon que, petit à petit, vont se construire des « paix improvisées » de dix à vingt minutes chacune. Puis, chaque séquence sera retravaillée pour aboutir à des morceaux parfaitement structurés en durée et en intensité. Il est certain que la création d’un album hors du commun ne pouvait se construire que dans des conditions hors du commun. Et par là même, l’écoute se devait de suivre le mouvement et demander une certaine ouverture d’esprit. L’effort n’est pas bien méchant, ça je peux vous l’assurer, et l’envie de descendre du chariot n’est tout simplement pas envisageable.

Après la courte introduction d’Anne Carson (poétesse canadienne) sur « The Moon Dream », c’est au tour de « Huron » de dévoiler, en un peu plus de trois minutes, les premières indications et sensations d’un album bien parti pour prendre son temps et chérir les aspects fraternels d’une musique rassembleuse. Le rythme est parfait pour permettre aux uns et aux autres de venir se caler sur cette « paix » qui installe d’emblée un décor méditatif aux réels pouvoirs bienfaiteurs. « Homes » qui suit juste après gardera le même aspect grâce à un chant posé, presque entêtant, sur lequel Laurie Anderson placera quelques coups d’archet et Kendel Carson sa voix diaphane. La musique est très atmosphérique et se marie très bien à ces paysages grandioses abritant un foyer commun dont il faut prendre soin. Vu le contexte, la part d’improvisation était bien sûr inévitable, mais à aucun moment on ne ressent une impression de tâtonnement ou d’absence de maîtrise. Bien au contraire, les titres semblent parfaitement calibrés tout en offrant de l’espace à chaque invité. C’est le cas pour la chanteuse Maiah Wynne (l’actuelle complice d’Alex Lifeson au sein d’Envy Of None) qui, sur l’intriguant « Lake Michigan Triangle », flottera au-dessus d’un patchwork de guitares acoustiques, de percussions tribales et de claviers aériens. Ensuite, c’est au tour de l’accordéon de Kevin Heard et du violon d’Hugh Marsh d’accompagner le discours d’Uncle Neil O’Donnell sur « Geology ». Puis, une guitare lointaine viendra alimenter celui du regretté Gord Downie sur « The Drop Off ». Les témoignages parlés sont nombreux et servent à donner de la consistance à une musique qui se veut, avant tout, contemplative. « Thunder Bay » en est le parfait exemple et sert aussi de transition à « She Walks Forever », un titre offert à Chief Stacey LaForme pour nous décrire son errance poétique vers l’eau. Superbe évocation, sublimée par le piano de Kevin Heard et les percussions de Don Kerr et de Dave Clark.
Dit comme ça, on pourrait trouver ce disque un tantinet redondant et manquer de peps. Sur ce second aspect, je dirais qu’effectivement il ne faut pas s’attendre à une spectaculaire montée d’adrénaline, les sensations sont ailleurs, plus profondes et largement plus apaisantes. Ce voyage vers les Grands Lacs est un présent qui vaut bien certains déchaînements corporels et je peux vous certifier que la succession des titres n’est jamais ennuyeuse, loin de là. J’en veux pour preuve cette partie centrale commençant par « Friday 4 :20 am Swimming » et se terminant par « Thursday 12 pm Swimming », deux témoignages d’Anne Carson encadrant les petits joyaux que sont « Mishipeshu » et « Tasiq ». Le premier mettant en évidence la guitare électrique d’Alex Lifeson et le second l’extraordinaire performance de la chanteuse de gorge inuit Tanya Tagaq. S’il fallait garder en mémoire un événement marquant, je pense que la prestation de cette habituée des festivals folk canadiens remporterait haut la main la palme de la découverte et de l’exotisme. Après ce grand moment de musique, le disque reprend sa nonchalance avec les douces spirales vocales de la chanteuse danoise Abøn sur « Erié » ainsi que les nouveaux documents parlés de Uncle Neil O’Donnell sur « Mammals », de Liz Howard sur « A Wake », de Chief Stacey LaForme sur « Water Wisdom » et de Pat Hearn sur « Ode To The Great Lakes ». Je m’empresse d’ajouter que chaque narration trouve son attrait et sa profondeur grâce à de superbes illustrations musicales qui vont du folk au jazz en passant par des sensations prog ou world. Le merveilleux voyage autour des Grands Lacs se termine en beauté grâce à « The Inland Sea », une superbe chanson écrite et interprétée par Kevin Hearn. Le genre de mélodie qui ne s’oublie pas et que l’on fredonne durablement.

L’aventure que vient de vivre Rheostatics est édifiante et donne à réfléchir. À priori, je n’ai rien contre l’habituel format pop-rock, mais il faut que ce soit bien fait pour rester intéressant. Et surtout, il faut éviter de reproduire une recette qui tôt ou tard deviendra indigeste. En revanche, prenez ces mêmes personnes et dites-leur : « allez-y, faites du bruit, en toute liberté et sans plan prévu à l’avance ! » Il y a de fortes chances pour que vous obteniez un résultat équivalent à ce The Great Lakes Suite parti de nulle part et façonné avec une belle dose d’insouciance et de talent. Je ne suis pas assez au fait des quarante-cinq ans d’histoire de Rheostatics pour me mettre à la place des fans et connaître leur ressenti vis-à-vis de ce dernier album. Mais les premiers retours que j’ai pu lire sont pour la plupart élogieux et font passer le groupe dans une tout autre catégorie. Repartir à zéro est un défi que beaucoup de faiseurs de hits à rallonge devraient tenter (Coldplay, par exemple) et je suis sûr que le résultat serait nettement plus accrocheur que leurs kilomètres de bavardage musical sans intérêt. Mais qu’en pense l’industrie du disque ? La prise de risque financière est-elle envisageable ?
https://www.rheostaticslive.com/discography.shtml