Puce Mary – The Drought

The Drought
Puce Mary
PAN
2018
Jéré Mignon

Puce Mary – The Drought

Puce Mary The Drought

Puce Mary ou l’œuvre d’une seule personne, Frederike Hoffmeier. Cette Danoise de naissance a fait ses armes tout d’abord au sein des beaux-arts de Copenhague puis dans la plongée d’une scène extrême et underground à l’esprit DIY. Cela fait plus de dix ans que cette tête blonde poursuit sans relâche une sorte de quête abrasive où larsens, crissements et imperfections ressemblent à des cris, râles et essoufflements alors que que le tapissage indus noisy en toile de fond donne l’impression de corps bloqués et entrelacés. On aura vite fait de comparer Puce Mary avec l’américaine Pharmakon. Normal, ce sont deux jolies femmes qui hurlent dans des micros sur un fond sonore virulent faisant naître le malaise dans le chaos même si on est loin des provocations bonasses rétro réacs dandy-mes-fesses habituelles au style power-electronics. Il est vrai cependant que les demoiselles ont pour thématique le corps en tant qu’amas de chair dépositaire aux instincts primitifs. Cathartique et éminemment personnel pour Pharmakon, Puce Mary aborde cependant le sujet sur un versant ouvertement plus sexuel, une sexualité libérée, s’affranchissant des dogmes, confrontant douleur et plaisir même si perso, je ne suis pas sûr d’y voir absolument une glorification du sadomasochisme à outrance.

D’abord encadré par l’artiste noise Dan Johansson (Sewer Election) où la Danoise laissait plus libre court à ses penchants les plus magmatiques et harshnoise, cette dernière s’est tourné vers le label expérimental fashion mais régulièrement de qualité, Posh Isolation, dont ressortiront les très bons The Female Form (en compagnie de Loke Rahbek) et The Spiral, expérience éreintante où Frederike laissait déjà passer des paysages plus contemplatifs et ambients au milieu de décharges brutes, plus tranchantes et acérées. Cependant Puce Mary a su s’attirer les oreilles d’une Inteligencia,  certes poseuse mais honnête, en l’institution de l’INA/GRM en étant conviée aux Présences Electronique (au studio Radio France). C’est alors que rentre en compte la signature du projet sur le très côté label berlinois PAN. Label surestimé en ce qui me concerne mais qui arrive à garder ma curiosité vivace. Une certaine forme de reconnaissance pour Frederike Hoffmeier laissant entrevoir un auditoire plus conséquent, moins de niche et enclin à l’ouverture, ce dont la frontalité du style peut rebuter.

Puce Mary The Drought Band 1

Disons les choses d’emblée sur le nouvel opus, la thématique, elle, est là. En partie… Cette sexualité, hybride, détachée entre art brut et dadaïsme, plane sur le disque en prédateur (jusqu’à sa pochette évocatrice) mais… Parce qu’il y a un mais, ce n’est pas le ressenti qui pope en tête. La cause en est peut-être son acmé comme sa faiblesse. La différence notable, et elle n’est pas moindre, c’est sur le processus de composition de l’artiste et de la spatialisation du son. The Drought en cela porte bien son nom, la sécheresse est de mise. Elle remplit chaque interstice de l’espace imparti voire même le construit en une architecture ciselée emplie de tension. La composition, elle est sèche justement, son rendu aride, il y traîne une affection du vide, une émanation de peur semblant presque retenue. Ce quelque chose qui peine à ressortir que sur le coup de la violence, quelque chose de larvée, tapie en chaque personne. La crainte existentielle, on la connaît, celle qui traîne, stagne, gonfle et convulse. Comme un trop plein de questionnements qui ne laisse qu’un corps paniqué, impuissant, tétanisé et embourbé dans l’angoisse, aussi appréciable qu’une goutte d’acide dans l’œil. The Drought est une réponse, ou du moins une tentative, à la dissolution de l’esprit, de l’âme en reflet.

L’album fourmille de détails aussi réservés qu’envahissants. Orgue, flûtes, field recordings, voix en spoken words (ce qui nous change des sempiternels hurlements ultra-réverbérés) s’ajoutent à la trituration d’instruments analogiques et autres saturations contenues. Contenues oui car jamais Frederike ne se laissera aller à la libération bruitiste salvatrice. On en perçoit les rivages, ses contours rugueux mais jamais celles-ci ne gicleront à la gueule faisant naître une frustration. Cette volonté, plus qu’un lissage, de ne pas aller jusqu’au bout d’une catharsis désordonnée dont on attend fébrilement l’explosion sauvage n’est pas à voir comme une défaillance mais plutôt comme un renforcement de l’angoisse qui imbibe The Drought. Et que cet album regorge d’angoisses… Bordel… Mais au lieu de l’expulser, la jeune danoise préfère nous faire barboter dans ce bain de crainte et de solitude, traitement aussi sadique que casse-gueule. Éprouvante, l’écoute n’en demeure pas moins prenante, voire addictive, à l’image de « Red Desert » titre hommage au film d’Antonioni Le Désert Rouge ou comment conjuguer l’extrême solitude de l’esprit dans un monde en déliquescence par une expérience auditive comme rappel à une autre cinématographique. J’y vois presque une timidité de la part de l’artiste qui paradoxalement rend son travail plus efficace et intense. Une timidité qui ne la rend que plus assurée (il suffit de voir les vidéos de ses performances live).

Puce Mary The Drought Band 2

Au contact avec d’autres (spécialement Loke Rahbek), Frederike se pousse dans ses retranchements les plus intimes jusqu’à atteindre une sorte de gnose volcanique et déferlante. Seule, elle joue, interprète, expérimente sur l’étendue spatiale de son rendu dans son coin, son cocon de création, refusant de se plier aux « règles » soit disant édictées. Finalement, Puce Mary, le projet, est plus libre que d’autres et The Drought touche et taquine par ses atmosphères pesantes, ses fragments proches de la poésie pour une écoute des plus intenses qui soit.

https://puce-mary.bandcamp.com/

 

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