Mandolin Orange – Such Jubilee

Such Jubilee Yep
Mandolin Orange
2015
Roc Records

Mandolin-Orange-Such-Jubliele

Le temps est une énigme. Tous, nous le sentons s’écouler, inexorable et majestueux. Il avance, insensible, inconscient même des hommes et des civilisations qui se font et se défont. Il n’a pas de début, pas de fin, pas de but. Il est. Impossible de le freiner, impossible de le stopper, impossible de l’inverser. Pourtant avec « Such Jubilee », le duo originaire de Caroline du Nord réussit l’exploit de capturer le temps, de l’apprivoiser, de le suspendre au bout de leurs instruments. Telle une corde supplémentaire, invisible qui vibre et résonne sans bruit tout au long de l’album. La chanson d’ouverture « Old Ties And Companions » vous propulse directement en orbite autour d’un monde dont le duo serait le centre de gravité. Le tempo se ralentit à « Settled down », désormais vous êtes un objet céleste décrivant une ellipse lente et régulière. Vous tournez tel le diamant d’une platine sur un vinyle. Attiré inéluctablement par cette planète massive peuplée de riff de mandoline, de violons délicats et de banjo emmenés par la voix omniprésente d’Andrew Marlin, votre vitesse de rotation s’accélère. Vous tourbillonnez. Le passé, le présent et le futur se mélangent tandis que « Rounder » résonne au loin.

Des images vous reviennent. Vous ne faites pas que vous souvenir, vous revivez les scènes et ressentez exactement ce que vous avez ressenti à l’époque : La fois où vous l’avez attendue des heures sur ce banc, un repas de famille au soleil, des éclats de rire, quand vous êtes parti sans vous retourner… Les scènes se succèdent de plus en plus vite, vous vous découvrez enfant, parent et grand-parent, dans des endroits inconnus. Vous ne savez plus si ce ne sont que des fantasmes ou des visions du futur. Votre corps n’est plus qu’une météorite de chair et d’émotions qui chute de plus en plus vite. A l’instant où s’élève la voix d’Emily Frantz sur « From Now On », vous atteignez les premières couches de l’atmosphère. Vous les traversez comme le diamant parcourt les microsillons du disque.

Mandoline Orange Band

Vous vous consumez de plus en plus au fur et à mesure que la distance entre vous et le sol diminue, vous réduisant en une poussière, un grain de sable virevoltant entre les vents comme les pages d’une partition s’échouant d’un vieux piano poussiéreux. Les premiers reliefs apparaissent et se dessinent progressivement sur le rythme de « Jump Moutain Blues ». Une légère brise vous dépose enfin sur l’herbe humide d’une vaste plaine éclairée par les rayons d’un soleil couchant, tandis que résonnent les dernières notes de « Of Wich There Is No Like ». C’est le silence.

Puis ils reviennent dans un maelstrom de visages hideux : la violence, les cris, la haine et la bêtise. Le quotidien de plus de six milliards d’êtres humains. Cependant le temps d’une poignée de chansons, tous ont vieilli. Mais pas vous. Alors, tels des pionniers d’un nouveau genre, Emily Frantz et Andrew Marlin se sont construits un monde apaisé et bienveillant exempt de tous les vices de l’ancien monde. « La terre est bleue comme une orange » disait le poète Eluard, et j’ajouterais en toute humilité : en espérant qu’elle ne vire pas totalement au rouge… sang.

Pascal Sain (10/10)

http://www.mandolinorange.com/

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