Lou Reed – Coney Island Baby

Coney Island Baby
Lou Reed
RCA
1976
Thierry Folcher

Lou Reed – Coney Island Baby

Lou Reed Coney Island Baby

Je me souviens, c’était l’année du baccalauréat. Je dois avouer qu’à cette époque, mes centres d’intérêt étaient plus focalisés sur les sorties discographiques que sur les révisions. Mais tout n’était pas de ma faute. Je me rappelle que pour accéder aux salles d’études de la faculté, on était obligé de passer à côté d’un auditorium où l’on proposait d’écouter gracieusement une belle collection de vinyles. Si ce n’est pas tenter le diable ça ! C’est donc tel un Ulysse conquérant que je franchissais le seuil de l’établissement sans me douter que j’allais lamentablement succomber au chant des sirènes. J’étais là, face aux austères portes du labeur, alors qu’une attirante agitation m’appelait sur la gauche. Mon choix était fait, et sans aucun scrupule je me dirigeai à la rencontre d’un pote tout aussi envoûté que moi. Il connaissait mon penchant sévère pour le rock progressif mais sans hésitation il me montra la pochette de Coney Island Baby en me disant : « je pense que ça devrait te plaire ». Entrer dans l’univers de Lou Reed directement en 1976 sans avoir aucune affinité ni avec le bonhomme, ni avec son style de musique aurait pu être casse-gueule. Et pourtant…Ce jour-là, j’ai dû faire preuve d’ouverture à tel point que je me suis payé les deux faces d’un coup et à peine les dernières notes de « Coney Island Baby » (le titre) envolées, je savais que mon univers musical venait d’être chamboulé. Ce sont des choses qu’on n’explique pas et qui envoient de façon définitive des leçons à nos certitudes. Le premier vrai punk de l’histoire venait de transformer radicalement ma perception du rock et de ses nombreuses déclinaisons.

Lorsque Coney Island Baby paraît en janvier 1976, Lou Reed est un artiste reconnu mais toujours imprévisible. Pour preuve, l’année précédente c’est un Metal Machine Music en forme de coup de poing qu’il assène à la face du monde. On est loin des retentissants succès de Transformer (1972) ou de Sally Can’t Dance (1974) voire de Berlin (1973). Il faut savoir que notre gars de Brooklyn est resté toute sa vie marqué par une enfance balancée entre électrochocs et contexte familial tendu. Des blessures indélébiles qui vont influencer son comportement et sa production artistique. Ce fameux MMM inécoutable (on peut le dire) était un pied de nez à sa maison de disque et à tout l’entourage qui le pressait de sortir un nouvel album. L’accueil est catastrophique et mis à part quelques louanges marginales, c’est un flop retentissant. L’arrogant Reed a réussi son coup mais va rapidement s’en mordre les doigts. Peu de temps après, c’est un homme fatigué, excédé, pratiquement ruiné et accro à tout ce qu’il est possible de s’injecter qui va faire amende honorable et promettre à RCA de sortir un album plus…commercial. J’ai une tendresse particulière pour Coney Island Baby, peut-être parce qu’il s’agit du premier album de Lou Reed que j’ai écouté, mais pour beaucoup de fans ce rattrapage fut un sommet de sa carrière, toutes périodes confondues. Sans le savoir, j’avais certainement besoin d’autre chose. La plupart des monuments progressifs étaient déjà enregistrés et le mouvement commençait par se mordre la queue. Les huit chansons de Coney Island Baby transportent l’auditeur de nonchalance (« Coney Island Baby ») en tension maîtrisée (« Kicks ») sur les thèmes récurrents de l’amour (« She’s My Best Friend »), des rencontres (« Crazy Feeling ») ou même du narcissisme (« A Gift »).

Lou Reed Coney Island Baby Band 1

Lorsque j’écoute pour la première fois cet album, ma pratique de l’anglais est encore très scolaire et j’avoue humblement ne pas avoir tout compris. Les paroles sont bien sûr importantes mais je suis persuadé que, comme moi, beaucoup d’entre nous se sont contentés de la qualité musicale irréprochable du disque. L’enregistrement réalisé en collaboration de Godfrey Diamond est d’une souplesse diabolique et la voix de Lou incomparable. Sans comprendre ce qu’il dit, il nous touche profondément. Son succès, il le doit en grande partie à ce timbre unique, à peine chanté et qui va droit au cœur. Alors bien sûr, en s’intéressant à l’artiste d’un peu plus près, on pénètre dans un univers marginal, glauque et provoquant (le premier punk, je vous disais). On ne peut passer sous silence sa bisexualité largement présente dans son répertoire ainsi que ses dépendances à toutes sortes de produits dévastateurs. Du coup, avec le temps et un peu plus d’attention sur les lyrics, des chansons comme « Walk On The Wild Side » prennent une toute autre coloration. Coney Island Baby quant à lui n’échappe pas à la règle et les sujets sont particulièrement savoureux. On relèvera « Crazy Feeling » qui parle de sa rencontre avec Rachel, une drag-queen qui deviendra un de ses plus gros fantasmes. En terme d’ego, « A Gift » n’est pas mal non plus. Lou se présente carrément comme un cadeau fait aux femmes. Et pour finir, le très ambigu « Coney Island Baby » qui narre une relation équivoque avec un entraîneur de foot. En pénétrant en 1976 dans l’univers de Lou Reed, j’avais plus de dix ans de retard et une importante page du rock à découvrir. Tout en continuant à suivre sa carrière (l’excellent Rock And Roll Heart qui allait suivre juste après), un retour en arrière s’imposait. L’histoire du Velvet Underground et la relation de Lou avec Andy Warhol sont devenues légendaires. Une période riche, illustrée par quelques enregistrements fondateurs. Si vous voulez tout connaître sur ces années folles ainsi qu’un retour complet sur la carrière solo de Lou Reed, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de Lou Reed Electric Dandy de Bruno Blum. Un livre complet, bourré d’anecdotes et richement documenté.

Lou Reed Coney Island Baby Band 2

En découvrant Lou Reed, je suis retombé sur terre (peut-être même, sous terre) et sans renier mes premières amours, force est de constater que tout un pan du rock, jusque-là dédaigné, offrait tout autant de plaisir que les œuvres du Floyd ou de King Crimson. Cette aventure fondatrice ne fut pas vaine et allait porter ses fruits sur ma perception de la musique en général. Je quittais donc l’auditorium avec un peu de retard sur mes révisions, mais conscient d’avoir ouvert de nouvelles portes. Chaque histoire doit garder sa part de mystère, mais ce que je peux dire c’est qu’après cet épisode peu glorieux de ma vie estudiantine, je me suis retrouvé quelque temps plus tard avec un casque lourd sur la tête et des Rangers aux pieds pour d’autres expériences, d’autres rencontres, d’autres musiques…

http://www.loureed.com/news/

 

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