Kat Edmonson – Dreamers Do

Dreamers Do
Kat Edmonson
Spinnerette Records
2020
Thierry Folcher

Kat Edmonson – Dreamers Do

Kat Edmonson Dreamers Do

C’est à la fois grippé et profondément diminué que je découvre le dernier album de Kat Edmonson intitulé Dreamers Do. Et là, le miracle s’accomplit. Je suis le sujet d’une drôle d’expérience où le réel et la rêverie se tirent la bourre et m’envahissent de sensations bienfaitrices plus efficaces que n’importe quel médicament. Je flotte, je survole le temps et récupère des images en noir et blanc et en technicolor. Bon sang, mais il y a que la musique pour procurer de telles émotions. N’ayons pas peur de le dire, on se trouve par moments plus de 80 ans en arrière mais avec une production et des arrangements actuels, ce qui ne gâche rien. Un voyage dans le passé profondément jouissif qui se transforme en pied de nez à la grande industrie formatée du moment. Ce « revival » n’est pas nouveau et trouve aujourd’hui un public de plus en plus nombreux et de plus en plus jeune. Que ce soit dans le swing (The Puppini Sisters), dans l’électro manouche (Caravan Palace), dans le rétro jazz (Pink Martini) ou comme ici dans la pop vintage, les exemples de formations branchées sur d’anciennes fréquences ne manquent pas. La recette est infaillible : dynamisme, exotisme, sensualité et parfums d’autrefois la composent. Mais attention, on n’est ni dans la pâle copie, ni dans l’intellect coincé, c’est tout l’inverse. Ce sont des musiques originales, modernes, audacieuses et pleines de trouvailles, qu’un terreau ancien et des engrais innovants ont aidé à pousser. Mais revenons à cette chère Kat Edmonson qui nous envoie aujourd’hui vers les étoiles avec ce magnifique album. Un voyage qui n’a rien d’étonnant pour cette native de Houston dont la carrière, débutée en 2009 avec Take To The Sky, va vite rencontrer un joli succès dans la sphère jazz américaine. La suite de sa discographie va confirmer un potentiel énorme et réussir à imposer une voix si particulière, mélange de Billie Holiday pour la fragilité, de CocoRosie pour la modernité et de Natalie Dessay pour la fougue et l’impétuosité. Tout comme notre cantatrice française, Kat possède un réel pouvoir pour accaparer l’image et donner à ses chansons de la consistance devant la caméra. Je vous encourage vivement à visionner les petites saynètes de ses clips vidéo où elle est absolument craquante.

Dreamers Do est un album à part. Composé en grande partie de vieilles chansons Disney du milieu du 20ième siècle, réarrangées pour l’occasion et sorties en grande partie de leur contexte cinématographique. Le reste est assorti de quelques standards indémodables et de deux compositions originales. Au total vingt titres pour cinquante minutes de pur bonheur. Kat aime les étoiles, les illustrations de ses pochettes en témoignent. Ici, elle est de dos face à la voûte céleste, empreinte d’une rêverie qui donne le ton sur ce qui nous attend. Pour découvrir son joli minois, il suffit de tourner l’objet et croyez moi, vous ne serez pas déçu. A l’intérieur, une citation : « For you, dreamers. Keep going ». Une invitation qui en vaut une autre, mais que je prends volontiers vu mon état fiévreux, déconnecté du réel. En fait, Kat se demande si l’audace et l’utopie des rêves de l’enfance restent pertinents tout au long de notre vie. Pouvons nous encore imaginer un monde meilleur sans être rappelé par la sombre réalité ? Les chansons de Dreamers Do sont faites pour nous aider à tenter un voyage nocturne éveillé, à vivre une expérience sensorielle capable de transformer nos certitudes. Mais dans un tel contexte, vous allez être surpris par la pétulance des arrangements, par la luminosité de l’interprétation ou par les illustrations exotiques sur quelques titres. Les véritables sensations oniriques viendront plutôt sur les nombreux interludes qui jalonnent le disque. Les premières notes de l’album sont éloquentes. « A Dream Is A Wish Your Heart Makes », cette chanson de 1950 tirée de Cendrillon est complètement revisitée en faveur d’un jazz sautillant où la guitare de Matt Munisteri et le piano de Roy Dunlap s’en donnent à cœur joie. On a vraiment du mal a reconnaître la bluette Disney tellement la voix de Kat est loin des standards romantiques. Une voix, par moments proche de la tessiture d’une trompette (mais oui!).

Kat Edmonson Dreamers Do Band 1

La balade dans la féerie des tubes Disney suivra à chaque fois cette démarche déstructurée offrant ainsi un nouvel éclairage à des compositions de grande qualité. Ce parti pris jazz vocal est délicieux et donne à Kat une merveilleuse opportunité pour s’essayer dans de nombreux registres différents. Comme par exemple, sur « In A World Of My Own » et son arrangement vocal signé Oded Lev-Ari. Une construction multiprise qui donne à cette chanson d’Alice Au Pays Des Merveilles une toute autre résonance. « When You Wish Upon A Star » est méconnaissable avec son parti-pris oriental et sa relecture vraiment originale. Une incontestable réussite. « Chim Chim Cher-Ee » est pour sa part plus conventionnel jusqu’à ce que le Steel pan de Victor Provost change la donne et nous amène vers des rivages exotiques. Comme je le disais, les petits « Interludes » servent à chaque fois de palier pour passer d’une rêverie à l’autre. La méditation s’installe, même pour peu de temps sur ces courtes séquences expérimentales pleines de charme. Puis on arrive à « Someone’s In The House » la première pièce composée par Kat. Un titre sur lequel elle endosse le costume assez classique des chanteuses de jazz moderne façon Diana Krall. Heureusement, un petit délire affolé fait sortir cette composition d’un ensemble assez académique. A noter, la très belle intervention au saxophone de Jaleel Shaw. Par contre, il faut absolument s’arrêter sur le second titre composé par notre sémillante américaine. « Too Late To Dream » est la pièce angulaire de l’album. Une petite merveille de justesse et de sensibilité que n’aurait pas renié l’ami Walt. On a affaire à du lourd et le propos reflète tout le cheminement intellectuel du disque en posant cette question essentielle:  « Est-il trop tard pour rêver? ». A ne pas manquer aussi, la ravissante version de « All I Do Is Dream Of You », un des tubes de Singin’ In The Rain. Dreamers Do est gorgé de trouvailles musicales qui ne peuvent laisser indifférent. On retient entre autres, la guitare en équilibre de « Be Careful How You Wish », le piano inspiré de « The Second Star To The Right », la belle participation de Bill Frisell sur « The Age Of Not Believing » ou encore la vision toute particulière de l’inusable « What A Wonderful World ». Un titre qui sonne comme une embellie face aux tourments de la nuit. La boucle est bouclée, l’album s’achève sur la reprise quasi à l’identique de « A Dream Is A Wish Your Heart Makes » et son message sans ambiguïté.

Kat Edmonson Dreamers Do Band 2

La nuit porte conseil et Kat possède enfin la réponse qu’elle pense pouvoir nous donner : «  Tout vient du cœur y compris les rêves ». Cela semble un peu usé mais il faut reconnaître que de temps en temps une piqûre de rappel peut être utile. Mais ce qui soulage vraiment, c’est cette incomparable artiste à la voix angélique et au regard plein d’étoiles qui vient chez vous et repart, telle une Mary Poppins moderne, une fois sa mission accomplie. Je peux vous assurer que son passage dans mes enceintes acoustiques m’a procuré plus de sensations bénéfiques que n’importe quel traitement chimique. Je garde ma grippe, pour l’instant, mais retrouve goût aux belles choses que le monde peut nous offrir.

http://katedmonson.com/

 

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