Jade Warrior – Last Autumn’s Dream

Last Autumn's Dream
Jade Warrior
Vertigo/Repertoire Records
1972
Thierry Folcher

Jade Warrior – Last Autumn’s Dream

Jade Warrior Last Autumn's Dream

Chose promise, chose due. Lors d’un précédant « oldies but goldies » je vous avais dit tout le bien que je pensais de Repertoire Records et de leurs exhumations grand luxe à ne pas louper. Eh bien, c’est avec Last Autumn’s Dream, le troisième album de Jade Warrior, que je reviens fouiner dans leur catalogue et peut-être vous faire découvrir un groupe étrange, un peu foutraque mais très intéressant. Car il faut bien reconnaître que le monde de ce combo britannique ne ressemble à aucun autre. Une situation qui n’a pas l’avantage de ses inconvénients, mais plutôt l’inconvénient de ses avantages. Pour être clair, je dirai qu’il est difficile de le situer tellement sa musique part dans tous les sens. C’est une impression d’assemblage hétéroclite qui en ressort, un peu comme si on avait mis bout à bout une succession d’idées ne demandant qu’à être organisée. Mais une fois cette constatation faite et acceptée, vous pouviez être sûr et certain d’emprunter des chemins à peine débroussaillés par la concurrence. Au tout début de leur carrière, King Crimson, Jethro Tull ou Supertramp ont peut-être mis les pieds dans de pareilles contrées pour en ressortir avec un son et une identité incomparables. Et à l’instar de ces illustres groupes naissants, c’est une marque de fabrique totalement originale qui illustrera la musique de Jade Warrior. Au début des années 70, Tony Duhig, Jon Field et Glyn Havard vont concrétiser leur besoin d’évasion en créant un « guerrier de jade » à la fois puissant et poétique. Un projet à la ligne directrice pas très définie se présentant comme un assemblage de décharges psychédéliques pop/rock dans des atmosphères contemplatives assez jolies. Trois albums plus tard, après un brutal coup d’arrêt artistique, c’est uniquement vers ces univers en flottaison que le sampan de Jade Warrior reprendra sa navigation avec le bien nommé Floating World (1974), un quatrième ouvrage entièrement instrumental resserré autour de la paire Duhig/Field.

Jade Warrior Last Autumn's Dream Band 1

Last Autumn’s Dream est donc l’achèvement prématuré d’une première époque où peu de choses ont manqué à Jade Warrior pour se diriger vers une carrière prometteuse qui lui tendait les bras. Car par la suite, la nouvelle orientation musicale va complètement changer la donne et plonger le groupe dans un style ethno/ambient ne représentant qu’un aspect restreint de son écriture et de son auditoire. Last Autumn’s Dream était un disque fondateur qui laissera la carcasse d’une étrange bâtisse se faire envahir par une végétation luxuriante certes, mais étouffante. Que de regrets donc ! En écoutant ce « rêve de l’automne dernier », on se dit que tout était en place pour se projeter, pourquoi pas, vers un avenir au niveau d’un Crime Of The Century ou d’un Aqualung. À l’image de nombreux musiciens de l’époque, ces gars-là étaient poussés par un besoin viscéral de porter la musique populaire vers ce qu’il y a de plus imaginatif et d’inexploré. Cela dit, Last Autumn’s Dream commence de façon on ne peut plus classique avec « A Winter Tale », un single d’une efficacité et d’une justesse remarquable. Une introduction faussement conventionnelle pour appâter le quidam et ne pas mettre la galette en péril d’entrée de jeu. Car juste après, les choses seront moins faciles, pour ne pas dire délicates. « Snake » va débouler furieusement et nous sortir d’un confort aussi agréable que bref. La basse de Glyn Havard se retrouve dans une situation d’agressivité telle, que seule la guitare incisive de David Duhig (le frère de Tony) arrivera à compenser. Et puis, après ce coup de chaud, c’est le son typique de Jade Warrior que l’on découvre avec « Dark River », un morceau sur lequel Jon Field fait virevolter une flûte à la tonalité si particulière. Les percussions tribales, assez inhabituelles dans le paysage rock du moment, feront le reste pour finaliser une carte de visite unique et respectable.

Jade Warrior Last Autumn's Dream Band 2

Un début déroutant, c’est sûr, mais que dire de la suite. Tout va y passer en commençant par le blues rock grinçant de « Joanne » où la voix convaincante de Glyn Havard va se battre contre la guitare de Tony Duhig dans un duel sans merci, mais sans véritable vainqueur. Puis, changement radical de décor avec « Obedience » et son atmosphère mystique préfigurant les futurs albums à venir. Une petite parenthèse instrumentale qui introduit à merveille « Morning Hymn », une chanson à la douceur presque choquante après les secousses telluriques des morceaux précédents. Ici les liens sont rompus, il faut prendre les choses comme elles viennent et l’auditeur malmené aura du mal à s’en remettre. Seulement voilà, il n’est pas fou ce petit veinard, car il sait qu’au détour d’un sillon vont surgir des instants merveilleux à l’image de « May Queen » et de son souffle épique à l’atmosphère changeante. C’est avec ce genre de composition que Jade Warrior pouvait voir plus haut. Le passage à la guitare surplombant des touches de clavier martelées sans artifice fait partie des meilleurs instants du disque. Dommage que cet envol avorte quelque peu sur la fin, car on n’était pas loin d’approcher l’excellence. Juste après, « The Demon Trucker » fera malgré lui les frais de ce compagnon encombrant en proposant un classic rock assez banal et vraiment dispensable. Par contre, « Lady Of The Lake » et « Borne On The Solar Wind », les deux derniers titres enchaînés, sont d’une beauté enivrante et ne font qu’accentuer les regrets déjà évoqués. Les dernières notes (magnifiques) s’envolent vers un horizon où le mot « fin » prend tout à coup une dimension plus douloureuse que prévue.

Qu’on le veuille ou non, la signature chez Chris Blackwell, patron d’Island Records, va complètement redistribuer les cartes. Les quatre albums suivants, même s’ils possèdent des qualités musicales hors du commun, marqueront une rupture évidente avec les œuvres du passé. Si l’on se fie à l’unité picturale de leur pochette, Floating World (1974), Waves (1975), Kites (1976) et Way Of The Sun (1978) vous feront voyager vers un Japon inédit, plus occidental qu’oriental, mais avec un nombre suffisant de surprises et de mélodies accrocheuses pour y revenir sans cesse. C’est ce qu’il se passe pour moi et pour rien au monde, je ne dénigrerai cette deuxième partie de carrière. Seulement voilà, cette orientation était bien sûr casse gueule et Jade Warrior, à force de se chercher, n’a jamais vraiment décollé. Les productions suivantes, sans être inoubliables, garderont toujours à l’esprit ce rejet de la facilité et ce besoin de surprendre. Now (2008), le dernier opus en date vaut vraiment le détour et installe Jade Warrior en bonne place dans la catégorie des « secrets les mieux gardés du rock progressif ». Une distinction, honorifique certes, mais tellement gratifiante pour tous les archéologues du son que nous sommes.

http://www.jadewarrior.com/hindex.htm

 

 

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