Björk – Fossora

Fossora
Björk
One Little Independent Records
2022
Thierry Folcher

Björk – Fossora

Björk Fossora

Qui écoute Björk aujourd’hui ? Ou plutôt, qui prend plaisir à écouter Björk aujourd’hui ? Au-delà des aspects élitistes plus ou moins fondés de son art, je le dis et je le répète, qui peut prendre plaisir à écouter Fossora aujourd’hui ? Certainement pas moi. Et pourtant, et pourtant (comme dirait Aznavour), je l’ai aimée miss Guðmundsdóttir, je l’ai adulée et plébiscitée, mais seulement jusqu’à Vespertine (2001). Car ensuite ce fut la déchéance et notre belle histoire en commun, un matin se brisa (comme dirait le grand Jacques). C’est bien simple, je ne reconnaissais plus la petite islandaise d’antan et ses disques devenaient réellement pénibles à écouter. Avec sa nouvelle façon de chanter, j’avais l’impression qu’elle manquait d’air, qu’elle suffoquait. Alors, j’ai laissé tomber et sans remord, je suis passé à autre chose. Seulement voilà, dans une relation amoureuse, même ancienne, il y a des souvenirs marquants et l’annonce de ce nouvel album m’a renvoyé vers ces amours d’autrefois et l’envie d’y goûter à nouveau. J’ai donc écouté Fossora au casque, à trois heures du matin, lorsque le monde est à l’arrêt (ou presque) et que la magie peut opérer, si tout va bien. J’ai par ailleurs fait abstraction des images polluantes qui accompagnent cette sortie pour ne retenir que la musique. Et bien, il faut croire que tout cela n’a pas servi à grand-chose et que le petit elfe d’autrefois s’était fait la malle pour de bon. Pour moi, Vespertine était l’aboutissement réussi d’une première partie de carrière restée abordable tout en étant vraiment originale. Bon, je ne suis pas complètement idiot et je me doute bien qu’il serait absurde de vouloir refaire Post (1995) ou Homogenic (1997) (quoique) et de rééditer des titres comme « It’s Oh So Quiet » ou « Bachelorette ». Je me rends compte malgré tout que ces albums et ces chansons du siècle dernier ont bien vieilli et sont toujours aussi attachants. Mais à bientôt 56 ans, Björk utilise d’autres méthodes pour retranscrire ses émotions. Le problème est qu’elle ne peut plus s’adresser à son public d’avant, même s’il a vieilli avec elle. Son attractivité est devenue marginale, cérébrale et à mon sens un peu déconnectée de la notion de plaisir simple.

Posséder le vinyle de Fossora, c’est posséder un bel objet que l’on montrera volontiers, mais qu’on s’abstiendra de faire écouter pour d’évidentes raisons de franche camaraderie. La pochette est splendide et le regard de cette créature de la forêt, plus qu’envoûtant. Par contre, l’intérieur est rempli d’un amoncellement de « choses » auxquelles je ne voudrais même pas toucher. Mais bon, on est dans le mauvais goût et en définitive, assez près du contenu musical. Tout cela n’engage que moi bien sûr et les fidèles de la grande dame ont compris depuis longtemps qu’ils ne trouveraient pas ici matière à justifier leur passion. Je vais malgré tout faire un rapide tour d’horizon de cet album sans être à tout prix négatif ou persifleur. On m’a tellement dit qu’il fallait respecter l’opinion des autres que je ne vais pas craquer aujourd’hui et surtout pas avec Björk pour qui je garde une sincère affection. Fossora se déguste (mais oui) d’un trait et avec concentration. Le voyage est semé d’embûches mais reste balisé. Tous ceux pour qui ses travaux récents ont dégagé de vibrantes sensations ne seront pas dérangés par les montages décousus et les fausses pistes de Fossora. Mais par rapport à Vulnicura (2015) ou Utopia (2017), j’ai l’impression que cette nouvelle aventure est encore un cran au-dessus de l’abstraction et de l’expérimentation. La partie vocale est souvent décalée et en roue libre, tant et si bien que l’on ne sait plus si l’on doit suivre le chant ou la musique. L’osmose n’y est pas et le collage, pas vraiment cohérent. Je le répète, c’est mon ressenti et il ne fait pas office de référence absolue. J’irai directement à « Victimhood », car c’est pour moi le sommet de ce que je viens de dire. Björk chante (mal) un semblant de mélodie alors que la musique s’accorde pour ne pas s’accorder. Chacun œuvre dans son coin avec la nette impression de ne pas croire à ce qu’il fait. C’est pénible et sans frisson. On a seulement envie que ça s’arrête. Seule la fin (très courte) procure une légère ivresse. C’est ça qui est rageant, car on sait qu’il y a du potentiel et du talent, mais la volonté de rendre les choses abstraites l’emporte à chaque fois. « Allow » qui enchaîne de suite après est bien plus accueillant, ne serait-ce que par le tempo lancinant et les échanges de voix qui tourbillonnent et nous emportent avec. Deux morceaux côte à côte comme symbole d’un paradoxe édifiant.

Björk Fossora Band 1

Pourtant, il y a du monde sur cette évocation du monde souterrain et de l’univers fongique. Une belle brochette de vocalistes (y compris les enfants de Björk, Sindri et Doa) et de musiciens venus répondre aux extravagances et aux exigences de la diva en pleine extase. En fait, s’il n’y avait que la musique, ce serait presque beau, mais souvent la voix vient se poser en porte-à-faux et ne fait que rendre l’ensemble indigeste. Alors, peut-être que je n’y comprends rien (c’est fort possible) mais une chose est sûre, c’est que je ne veux pas me mentir. J’écoute assez de musique pour me rendre compte de ce que je peux accepter ou pas. Au rayon des moments difficiles, il y a « Atopos » et son martellement de menuiserie, les chants décousus de « Ovule » et de « Freefall », l’empilage surdosé de « Ancestress », les voix insupportables de « Fungal City », l’histoire sans parole et dissonante de « Trölla-Gabba », « Fossora » dans sa globalité (la fin du morceau est juste inécoutable) et bien sûr « Victimhood ». Dans la catégorie des quelques bonnes vibrations, j’ai retenu l’allure espiègle de « Mycelia », la chorale inventive et touchante de « Sorrowful Soil », la délicatesse quasi religieuse de « Fagurt Er Í Fjöõum », le côté poignant de « Her Mother’s House » et bien sûr « Allow ». Voilà ce qu’il en est et les dernières notes de hautbois ne suffiront pas pour être tenté de remettre la galette à son début et surtout empêcher Fossora de finir dans l’indifférence et l’oubli. La tournée qui devrait suivre va bien sûr bénéficier de l’aspect visuel cher à l’artiste et compenser en partie le manque d’émotion de la musique. Personnellement, je trouve que cela ressemblera plus à un cache-misère qu’à une réelle vue d’ensemble, travaillée et bien structurée.

Björk Fossora Band 2

Avec Fossora, Björk a creusé profond dans les entrailles de la terre et cet enracinement voulu menace de lui être fatal. Non seulement sa musique est de moins en moins abordable, mais pour ma part, elle est devenue carrément désagréable à écouter. Cette constatation personnelle manque sans doute de nuances mais je ne veux surtout pas tomber dans le piège de l’extase forcé et des discours ampoulés. Fossora n’est pas un bon disque, certainement un des moins réussis de sa carrière, même récente. Le souci, c’est que je vois mal notre islandaise se remettre en question. Elle n’a plus rien à prouver et travaille désormais dans un monde trop éloigné des attentes d’un public qui ne demande qu’à vivre de plaisirs simples et durables.

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