Yes – Relayer

Yes Relayer

Jamais un groupe n’aura déchaîné autant d’exaltations que de détractions, surtout pour l’inégalité qualitative de leur production musicale, où le sublime peut côtoyer, d’un album à l’autre, la morne tourbe, très en deçà du potentiel de ses interprètes. Inconcevable que Yes ait pu signer des albums comme « Big Generator », « 9027 Live The Solos » et « Open Your Eyes », voire « Union » suivant votre état réceptif. Et que dire de ces changements de line-up incessants, dus probablement (sûrement ?) à des ego surdimensionnés : après le deuxième album, changement de guitariste, après le troisième, changement de claviériste, après le cinquième, changement de batteur. Cela continuera souvent ainsi, et pas nécessairement au service de la musique telle que nous puissions l’attendre de Yes. Certains rejoindront, repartiront, reviendront à nouveau. On semble entrer et sortir de Yes comme d’un moulin. Seul le bassiste, Chris Squire, sera crédité sur tous les albums. Et comme le surnomment les fans : le gardien de la flamme.

Du brasier ardent, je préciserai, car aux portes de 1975, Yes était déjà, et cela trois ans plus tôt, le garant du rock artistique avec un « Close To The Edge », cuvée 1972, où interprétations techniques et virtuoses coexistaient au sein de compositions aux multiples facettes harmoniques venant enrichir tant le phrasé mélodique que les expressions rythmiques. S’intéresser au rock progressif et passer à côté de cette œuvre relève de la gageure, tellement cela reste et restera impensable, à jamais.

L’année suivante, Yes persistera en signant avec « Tales From Topographic Ocean », un forum pour un rock désormais symphonique (on ne parlait pas encore de rock progressif en ce temps-là), en quatre mouvements où chacun occupait toute une face d’un double vinyle. Encore sujet à controverse parmi les amateurs du groupe, certains reprochant, sûrement avec raison, les égarements de quelques passages solos, quand ce n’était pas, sur un plan plus général, le caractère ambitieux et emphatique de l’œuvre. Quoiqu’il en soit, cet album, à défaut d’être un monument sans fissure, reste un des piliers de symphonisme dans la musique rock.

Et première grosse cassure au sein de Yes, tant musicale que relationnelle : Rick Wakeman, celui qui apporta la touche définitivement symphonique au groupe, préfère les agapes arrosées des lueurs citadines au végétarisme champêtre d’un reste de Yes fraîchement militant. Pire, « Tales From… » n’a pas du tout ses faveurs, ce qui est un doux euphémisme, l’homme étant beaucoup plus véhément dans son mécontentement d’alors. Et Rick de quitter le groupe, le 18 mai 1974, jour de ses 25 ans, et coup double avec une première place au classement britannique des albums pour son deuxième album solo : « Journey To The Center Of The Earth ».

Et premières incertitudes sur l’avenir de Yes : alors que les autres changements au sein du groupe furent profitables à l’émulation et la composition, par les arrivées successives de Steve Howe, Rick Wakeman et Alan White, le départ de Rick, d’un Yes en pleine ascension, resta déconcertant. Jon Anderson approcha, à Paris, Vangelis Papathanassiou, et l’invita à Londres pour des sessions d’enregistrements. Mais rapidement, les divergences musicales, l’habilité technique moins grande et les déplacements aériens incessants (de plus, une méga-tournée était en préparation) eurent raison de cette hypothétique union, Vangelis étant plutôt solitaire et sédentaire. Mais de cette rencontre, jaillira une profonde amitié entre Jon et Vangelis, une première collaboration avec le titre « So Long Ago, So Clear » sur « Heaven And Hell » de Vangelis, et plus tard, quelques albums signés Jon and Vangelis.

Relayer

Et le cinquième homme sera… Suisse. L’Helvète consenti à la place de l’Hellène pressenti. Quatrième changement de membre pour sept albums studios : le claviériste Patrick Moraz. C’est un pianiste classique depuis sa plus tendre enfance. Mais en pleine adolescence, un accident stupide (de patins à roulettes), blessant une de ses mains (quatre doigts fracturés de la main droite) avec une séquelle légèrement invalidante, a raison de sa future carrière à laquelle il semblait être destiné. Il se tourne vers le jazz, moins exigeant sur l’exécution, mais plus porté sur l’improvisation. Il va développer une technique adaptée, avec un réel souci de recherche sonore, les synthétiseurs étant des instruments familiers depuis l’âge de ses six ans. Et c’est avec tout un trophée de claviers qu’il se joint à Yes. Jugez plutôt : un grand piano Steinway & Sons, un piano électrique Rhodes Mark I, un orgue « d’église » Hammond C-3, quatre Minimoog, un Double Moog, deux Double Manual Mellotron Mark V, trois Arp Pro-Soloist, parmi les principaux.

Et c’est justement sous son influence qu’une grande partie de « Relayer » baigne dans une ambiance jazzy, « Sound Chaser » étant l’acmé. Si la musique de Yes se veut moins symphonique depuis le départ de Rick, elle s’est libérée, comme sans contrainte, avec un Patrick « aérien ». Yes va se dépasser, comme suspendu dans l’air. « Relayer » est définitivement un album progressif, progressif vers le free, progressif vers le fusion, progressif vers le jazz-rock, progressif vers un univers tout en couleur, progressif vers des contrées aux limites sans cesse repoussées, progressif quoi. Après un album artistique, après un album symphonique, après un album progressif, il ne manquerait plus qu’ils nous fassent tout plein d’albums solos…

Le 5 décembre 1974, « Relayer » sort, rappelant par son contenu (un long morceau sur une face et deux titres sur l’autre) « Close To The Edge ». Le temps de placer le disque sur la platine et…

The Gates Of Delirium

Quand Jon Anderson proposa au piano les différents thèmes et motifs aux autres membres du groupe, toute la charpente d’une future œuvre était déjà achevée dans sa tête. Pour les textes, il s’inspira librement de « Guerre et Paix » de Lev Tolstoï, en réadaptant le propos en une métaphore sur la poursuite de la guerre au Viêt Nam, et cela malgré les accords de Paris prévoyant le retrait des troupes américaines à cette époque. Cette parabole allégorique manichéenne décrit une opposition de deux forces antagonistes : les « Gods » et les « Devils ». Avec un verbe noir et cru, Anderson exalte l’irrationalité du conflit à son paroxysme, où l’engagement de la bataille entraîne bien des maux : souffrance et malheur, vengeance et mort. Tous les membres de Yes vont s’employer à saisir cette occasion propice à transformer l’ensemble des différents thèmes en un vaste drame musical. Bien plus qu’un poème symphonique, « The Gates Of Delirium » est une musique thématique (à programme) à elle seule. Cette longue pièce est avant tout très narrative. La richesse harmonique, l’importance de la mélodie sans cesse renouvelée, les répétitions et variations des thèmes, les alternances des jeux, tant sur les hauteurs que sur les tempos et exécutions, donne à cette œuvre une magnificence, où complexité, vigueur, intensité, variété et contraste produisent un effet de surprise soignée, un soutien de l’attention et un maintien de l’intérêt. Ajoutez la virtuosité des musiciens, et vous commencerez à percevoir toute l’étendue de ce suspense dramatique. Quant au dénouement, il est optimiste, le caractère essentiel de la musique de Yes étant d’être positif, renforcé par l’exceptionnelle tessiture naturelle de contralto sans fausset de Jon Anderson, apportant toute une connotation angélique : paix et espoir.

Sound Chaser

Le titre fusion de l’album, ou plus précisément le morceau jazz-rock-prog. Beaucoup de notes, par myriade, surtout de guitare. Steve Howe ne semble jamais s’arrêter. Après une introduction très free (00:00-01:04) donnant la part belle aux claviers de Patrick Moraz, à partir de cette minute zéro quatre, impossible d’interrompre Howe, même pendant le chant d’Anderson. Si bien qu’à un moment, tous les autres semblent quitter le studio pour laisser Howe poursuivre seul, dès la troisième minute. Puis la basse revient, ensuite le clavier, Jon enfin. Retour au thème de l’introduction (06:12) pour la seconde partie du morceau : une explosion. Les trois dernières minutes qui font le titre. Tout d’abord, la petite prouesse : un motif joué quatre fois, mais à des tempos différents (06:28-06:51), (06:51-07:01), (07:01-07:13) et (07:13-07:37). Et surtout, le solo de Moraz (07:44-08:39) : un feu d’artifice, que dis-je, le bouquet final. « Sound Chaser » reste tout de même un morceau à part dans la discographie de Yes, par le solo envahissant d’un Howe omniprésent, et par les onomatopées « Chachacha-chacha » où la voix d’Anderson se fait plus percussive qu’instrumentale.

To Be Over

Fortes similitudes avec « Sound Chaser » dans la forme. On retrouve deux parties, et un passage solo de Howe. Cela débute gentiment par un motif où chaque instrument arrive comme un incrément, en crescendo, jusqu’au début du chant d’Anderson. Puis l’intervention soliste de Howe, dans un pur style « îles du Pacifique » où la pedal steel guitar évoque la lap-steel, propice au genre hapa-haole. Et là aussi, la seconde partie qui flamboie : un hymne de beauté (04:27) à la Yes. Plus loin, Moraz est en premier plan (06:39). Anderson revient pour quelques ultimes mots, et cela se termine sur des notes glissantes de Howe sur lesquelles des voix en chœur reprennent la mélodie introductive. Et fin de « Relayer ».

En guise de conclusion

Paradoxal de voir un grand nombre de compositeurs de musique contemporaine se tourner vers la musique atonale, dodécaphonique, sérielle ou concrète, pendant que les membres de Yes, dans les années 70, deviennent non seulement les pionniers, mais aussi les plus créatifs, sortant du système formel de la musique moderne, en puisant dans les formes musicales classico-romantiques, où même le jeu vocal est instrumental. Alors, rock artistique, classique, symphonique, progressif, (un journaliste de l’époque s’était même aventuré à parler de rock « topographique », on comprend bien ce qui l’a influencé, quant à savoir ce que cela voulait dire… mais après tout, pourquoi pas), peu importe. On pourrait jusqu’à ajouter à cette liste le qualificatif romantique. Sale temps pour les idées reçues. Le romantisme n’a rien de gnangnan, de triste ou de mélancolique. Ce peut être un cri, exaltant les sentiments les plus profonds, les plus ancrés en nous. Tout comme en poésie : ça vit, ça hurle, ça râle, c’est du rap. Éveil sensitif, ébranlement sentimental, trouble émotionnel, ressentiment indéfinissable, touche sensible sont les objets de prédilections du romantisme, où le poète par son éloquence et le compositeur par ses harmonies réalisent un habile mélange de sons, de rythmes, de thèmes et d’images. Et Yes l’a fait. Mais pourront-ils le refaire ?

Eric Salesse (11/10 d’intérêt collectif !)

http://yesworld.com/

Relayer
Yes
1974
Atlantic Records

3 commentaires

  • BURET

    Bonjour,

    Merci pour cette superbe chronique. Tout y est dit ! Un monument !

     

  • Bertrand

    Salut !

    Merci beaucoup pour ton mail et un immense merci à notre ami Eric B Salesse qui nous réserve d’autres belles surprises sous peu.

    Bon week-end,

    Bertrand

     

  • Nemours

     Voilà le genre d’analyse qui me font aimer votre site, (que je suis depuis le début même si je ne réponds pas aux sondages). On est plusieur à vous lire dans mon entourage (Bordeaux);
    éclectisme et qualité, merci à toute la bande !!

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