Yes – Heaven & Earth

Yes – Heaven & Earth

Yes Heaven Earth

Yes, ou comment un groupe qui a profondément marqué l’histoire du rock (et nos parcours de mélomanes) se fourvoie en changeant constamment de line-up et en signant aujourd’hui tout bonnement le plus mauvais album d’une longue carrière en dents de scie. En effet, ce vingt-deuxième effort, sobrement intitulé Heaven & Earth, nous arrive après le recrutement de Jon Davison, anciennement membre d’un Yes tribute band et accessoirement lead singer pour Glass Hammer, combo US profondément marqué par le style musical de qui vous savez. Avant de mettre en boîte ce Yes cuvée 2014, Jon Davison s’est appliqué à répéter puis à affirmer son rôle de « clone » de Jon Anderson au beau milieu de ses vieilles idoles, à l’occasion d’une tournée mondiale un peu racoleuse lors de laquelle le groupe a repris trois opus phare de sa discographie : The Yes Album, Close To The Edge et Going For The One.

Mais revenons un peu sur les événements qui ont précédé ces récentes actualités. Après avoir viré comme un malpropre l’iconique Jon Anderson (qui, ironie du sort, se débattait contre un cancer de la gorge !), Chris Squire et ses acolytes reviennent en 2011 sur le devant de la scène avec un nouveau chanteur en la personne du sympathique canadien Benoît David, par ailleurs membre de l’excellent Mystery. Avec lui, ils enregistrent le très bon Fly From Here, sorte de prolongement réussi du référentiel Drama, retour de Geoff Downes derrière les claviers oblige ! Puis le groupe remonte illico sur les planches afin de faire vivre son fond de commerce, à savoir le sempiternel déballage de ses classiques épiques made in 70’s.

Benoit David (lui aussi ancien chanteur d’un tribute-band dédié à Yes et baptisé Close To The Edge) est aux anges, mais c’est sans compter sur la politique managériale assez dégueulasse de nos dinosaures préférés. En effet, la formation décide de l’éjecter lui aussi sans préavis, suite à des soucis de santé. Comme quoi, les mots du médecin attitré de Yes sont des motifs de renvoi impérieux. Mais que font donc les organisations syndicales du rock progressif ? Benoit David avait déjà une signature vocale proche de celle de Jon Anderson (et pour cause !), mais il mettait suffisamment de sa propre personnalité pour occulter l’aura de son prédécesseur et amener quelque chose de « nouveau » sur scène et (surtout !) sur disque.

Dans Heaven & Earth, Jon Davison ne parvient jamais à se détacher de la voix de son indétrônable modèle, en raison d’un timbre calibré trop proche de l’original. On a donc affaire à huit compositions, très décevantes pour la plupart, très « soupe », très fades, parfois naïves (les claviers kitchs et l’ignoble refrain de « Step Beyond »), plus popisante à deux balles que vraiment élaborées (« The Game », « It Was All We Knew »…). En fait, seul Steve Howe se détache du lot de temps en temps par un riff sympa. Mission impossible donc pour Jon Davison de se démarquer dans un tel lot de platitudes. On s’ennuie ferme, on ne retient rien au fil des écoutes, à l’exception peut-être du thème principal de « Believe Again » qui ouvre l’album, voire du sympathique « In The World Of Our Own » dont les harmonies vocales renvoient davantage au Queen de la grande époque qu’à Yes.

Les mélodies sont pauvres, les claviers de Geoff Downes indignes pour le coup d’un disque de Yes et Chris Squire est quasiment aux abonnés absents. Même le très décrié Open Your Eyes était bien meilleur que ce CD sans éclat ni direction ! Le pauvre Billy Sherwood, qui a mixé Heaven & Earth, aurait dû être davantage mis à contribution pour remanier en profondeur ces compositions bâclées qui manquent singulièrement de punch, d’originalité, de « Yes » tout simplement. Ne reste ici qu’une jolie et prévisible illustration de Roger Dean (mais affublée d’un logo zébré noir et blanc assez ignoble, en référence à un costume de scène du « Big Boss » Chris Squire) pour masquer ce gâchis abyssal et sans âme, aussi inconsistant qu’un album d’Asia !

Pour écouter de la bonne « pop prog », autant se rabattre sur l’excellent premier opus des Producers (Made In Basing Street), ou encore sur le non moins fréquentable Pictures Of You de DBA (Downes Braide Association), histoire de rester dans la « famille ». Heaven & Earth n’est, quant à lui, qu’un simple album servant de « prétexte » pour engager une nouvelle tournée, mise en chantier dans le seul but de remplir les caisses. Et preuve en est que la formation elle-même ne lui porte aucun crédit : aucun titre d’Heaven & Earth n’apparaît sur la set-list des premières dates de concert ! Un comble quand même pour une tournée dite « promotionnelle » !

Affublé de son nouveau Jon Anderson de service (tout talentueux et sincère soit-il),Yes innove au moins dans un domaine particulier. En effet, il est peut être le premier groupe de toute l’histoire du rock à devenir progressivement… son propre cover band ! Pathétique, le mot est lâché. Espérons tout de même un prochain opus digne de la légende, avant que celle-ci ne tire enfin sa révérence. Car il serait vraiment temps que l’entité Yes songe à prendre sa retraite, quitte à ce que ses membres continuent à faire de la musique ailleurs, et surtout autrement.

Sauf que les vaches à lait que nous sommes semblent les intéresser bien davantage que la confection d’une musique sincère et inspirée ! Business et démarche artistique ne font décidément pas bon ménage. Allez hop, aux oubliettes…

Fred Natuzzi & Philippe Vallin (3/10)

http://www.yesworld.com/

Heaven & Earth
Yes
Frontiers Records
2014

5 commentaires

  • Dan-Al Blanc

    Quant à moi, et ce n’est qu’une opinion personnelle, cet album n’a plus RIEN à voir avec Yes, ça ressemble plus à un album solo du chanteur Jon Davison accompagné des musiciens du groupe. Déjà avec la première pièce,  »Believe again », on croirait entendre la chanson-thème d’ouverture de Top Gun,  »Anthem », manque d’inspiration de Steve Howe ou « je-m’en-fous-totalement-de=cet-album-et-je-joue-n’importe-quoi » ? Il n’y a aucune composition de groupe, toutes les chanson sauf une écrite par Steve Howe, ont été écrites par Jon Davison aidé par un ou l’autre des musiciens de Yes, qu’est-ce qui se passe avec ce groupe ma foi ? Autant je me suis régalé avec l’album précédent  »Fly from here », autant je suis déçu avec ce  »Heaven and earth », j’ai l’impression de me retrouver devant un  »Big generator » volume deux. Je veux bien croire qu’il y a dans cette présente formation de Yes deux anciens Asia, mais j’ai comme la très nette impression que Yes veut faire compétion avec Asia justement en sortant un album fade, sans saveur et sans couleur. C’est vraiment dommage de la part de si grands musiciens… Jon Anderson, ou es-tu ?

    • Philippe Vallin

      Entièrement d’accord avec toi Dan, même si il y a de bonnes choses dans le Yes « West coast » de « Big Generator » 😉
      Yes est un groupe complètement rance aujourd’hui, le « groupe » (hum..) devrait jeter l’éponge, il n’a vraisemblablement plus rien à dire.

  • Je partage pas vos ressentit, leur mélodie me font toujours planer, leurs morceaux sont des voleurs de papillons sans omg. Les basses et les aiguës toujours dosé avec ce qu’il faut pour le shoot again .
    Plein d’énergie positive, je comprend même pas vos critique de mélomane au exigeances sans référence de remplacement

    • Henri Vaugrand

      Bonjour Chat…
      Chacun peut avoir son propre ressenti, évidemment et heureusement !
      Les chroniqueurs, fans de Yes, ont été déçus par cet album. Fan de Yes moi aussi, je partage leur avis. Au sein de la discographie de Yes, qui contient des albums majeurs et fabuleux, Heaven & Earth est pauvre, utilisant des chutes de Drama, sans atteindre la qualité de ce dernier (album atypique de Yes, mais néanmoins excellent).
      Yes a souvent tendance à diviser. Les fans sont (trop ?) souvent inconditionnels. Certaines personnes n’aiment pas du tout.
      Aimer Yes, pour d’autres (dont nous devons être), c’est à la fois adorer (le mot n’est pas trop fort) bon nombre d’albums du groupe (je ne ferai pas la liste, elle est très longue), mais aussi dire quand et pourquoi nous n’aimons pas un de leurs albums.
      C’est le moins que nous devons à ce groupe majeur.
      En tout cas, merci de lire nos chroniques et de réagir, cela procède d’une énergie positive, même en cas de désaccord…
      Musicalement.

      • delatre jean

        J’écoute du prog quasi tous les jours et pourtant je n’ai jamais aimé Yes. j’ai probablement loupé quelque chose, allez savoir pourquoi !

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