« Une histoire de la musique enregistrée » par Greg Milner

Perfecting Sound Forever

« Perfecting Sound Forever » : une histoire de la musique enregistrée, par Greg Milner (collection Castor Music, Le Castor Astral 2014, édition originale : 2009)

Avec ce gros ouvrage (plus de 400 pages bien « compressées »), Greg Milner nous conte par le menu l’histoire des hommes, des faits, des découvertes et des techniques qui ont conduit du premier enregistrement sur cylindre de cire jusqu’à l’époque actuelle et ses innovations technologiques sans limites. Plutôt qu’un point de vue encyclopédique et des entrées brèves et nombreuses, Milner privilégie une approche par longs chapitres sur les épisodes les plus marquants de cette histoire du XXème (vue à travers le « filtre » du son), ceux-ci se lisant comme des comptes-rendus ou des biographies hyper détaillés. En réalité, rien n’y est de trop, vu l’intérêt du contenu (et malgré le constat, inévitable, que la richesse des épisodes évoqués dans les moindres détails ralentit sans doute une vision globale de la Grande histoire du son enregistré). Ça se lit comme un roman, disons un récit, et l’on en apprend autant sur les personnages (découvreurs géniaux, musiciens ou « techniciens » tels que les ingénieurs du son), sur leurs succès et leurs soucis, leurs conflits voire leurs états d’âme, que sur les sciences et techniques qu’ils ont mises au point ou qu’ils pratiquent.

Le première partie est la plus fluide (normal, car cette première époque est analogique !) et les anecdotes incroyables de vérité et d’originalité, et souvent peu connues du grand public. En témoignent les tests « en aveugle » dans des salles de concert où, dès le début de l’ère du phonographe mécanique, le public se laissera berner et confondra la voix originale avec sa copie de cire, puis les nombreux tâtonnements dans la quête du meilleur support pour remplacer le cylindre de cire, encombrant et fragile et peu durable, puis les manipulations permises par l’usage (et le découpage !) de bandes magnétiques. On retiendra notamment la toute première « découpe chirurgicale », pour trancher un « s » inopportun à la fin d’un mot, ou la guerre des ondes par enregistrements et programmes nocturnes interposés durant la Seconde guerre mondiale, secret qui, comme bien d’autres, n’a été percé que lors de l’invasion de l’Allemagne nazie par les alliés.

Après bien d’autres progrès et raffinements de la bande magnétique, puis des consoles, intervient l’ère du rock analogique où, à ses débuts, la notion de « haute fidélité » avait encore un sens, à savoir la fidélité aux musiciens, à leur jeu, à leurs intentions et à leur oreille… Ce qui ne sera plus du tout le cas par la suite, par excès de manipulations en tout genre de la bande originale (lorsque bande il y a !). Certains groupes y perdront leur âme… et leur son, même s’ils y ont gagné des valises de dollars et la reconnaissance d’un grand public ignare, avide avant tout de « gros son » ; la quantité (de décibel) y remplaçant la qualité, comme trop souvent en ce monde.

A mi-parcours, la naissance de la « haute fidélité » dans le public (américain) est à hurler de rire, tout autant par les moyens détournés pour démontrer la dite « haute fidélité » et convaincre le grand public de s’équiper en matériel que par l’analyse (ou psychanalyse ?) de l’audiophilie, vue en tant que phénomène et maladie mentale. Quête d’absolu, certes, mais de quel absolu ? En revanche, la seconde partie (celle dédiée à l’ère numérique et informatique) est parfois plus aride et plus complexe ; on peut très vite y être « largué », si l’on n’est pas familier des techniques modernes d’enregistrement. Les premiers temps de la mise au point du CD sont passionnants, avec la collaboration des deux géants Sony et Philips, la part d’arbitraire (sur les normes, la taille du CD… et celle de sa boîte !) et la pression imposée par le futur marché (« Dépêchez-vous, les techniciens, les ventes attendent ! »), suivis de nouveaux blind tests cocasses, assez similaires à ceux des temps héroïques.

D’autres épisodes sont plus futiles ou complexes, par exemple un long développement sur la guerre des niveaux et volumes d’enregistrement, incluant ceux du mixage puis du mastering (voire du pré-mastering !), une guerre stupide, due à des points de vue techniquement irrationnels, portant sur le volume et sur le rôle (et support d’application) de la compression : celle-ci finira par s’appliquer à tous les étages d’un enregistrement et de sa diffusion et par polluer le son des CD, littéralement. Mais voilà, le grand public l’exige (sans savoir de quoi il retourne), pour l’écouter dans sa voiture (sur son autoradio pourri), chez lui (sur son ghetto blaster pourri), ou sur son iPod (sur un casque pourri, aux mini écouteurs gros comme deux grains de café), c’est-à-dire en « très basse fidélité » et en environnements bruyants. Et c’est forcément lui, le public, qui l’emporte et contraint la technique (à un usage maximal de compression), tout simplement parce que c’est lui qui achète les CD ou fait les statistiques d’écoute des stations de FM.

Lorsqu’on arrive à Pro Tools (l’outil « tout-en-un », apte à transmuter tout individu normal en producteur de musique), on comprend que la boucle est bouclée, que la mise en boîte de la musique est devenue tellement simple qu’elle risque de nous envahir, littéralement, sans le filtre qu’apportait le monde professionnel avec ses critères de sélection : producteurs, labels, ingénieurs du son, musiciens compétents… Le gage théorique d’une certaine qualité ? La genèse du Synclavier, du FairlightCMI, et de l’Emulator, les premiers synthétiseurs échantillonneurs « absolus », dans les années 80, est l’occasion d’une autre joute de géants assez jouissive par les différences d’approche et la concurrence féroce entre leurs créateurs. Et que l’on ne s’y trompe pas, ces engins « enregistrent » et échantillonnent autant, et aussi bien, qu’ils jouent de la musique ! Même une boîte à rythmes vous fait ça (celles de Linn, le précurseur en la matière). Et voilà que les utilisateurs s’en mêleront à leur façon, détournant les possibilités encore limitées de ces premières machines, et allant jusqu’à exploiter leurs imperfections pour devenir créatifs et se bricoler des effets non prévus par leur concepteur.

Quand, quelques années plus tard, s’en mêlera le Mac avec son écran de visualisation pour le contrôle interactif en direct des paramètres, on franchira un nouveau cap, celui du tout numérique de A à Z. Plus besoin d’instrument… ni même de musiciens sachant chanter ou jouer, mais ça n’est pas nouveau ! La machine fait tout à votre place, elle corrige, édite, bref, elle gère tout le processus ! Et nous voilà dans notre monde d’aujourd’hui, ce monde où, la plupart du temps, un son de batterie n’est plus qu’un « échantillon » extrait d’une mémoire de Pro Tools puis recopié à l’infini, parce que ça va plus vite et que c’est plus facile. Le plug-in, on appelle ça (ou « pré-câblé », en bon français !)

Le chapitre final est un véritable pèlerinage aux sources de la cire gravée, aussi émouvant que la fin d’un roman, par le regard en arrière de l’auteur sur un siècle entier de (soi-disant) « progrès » tous azimuts ; tout ça pour en arriver à ce constat, tel un Grand secret du son authentique enfin révélé ! Secret que l’on ne révélera pas ici, car il se mérite. L’un des rares chapitres où l’humour et l’ironie légère inébranlables de l’auteur (qui font l’intérêt de ce livre) cède à une émotion profonde et véritable, dépassant son propre sujet pour aborder un effet-miroir étonnant (voire inédit ?) de la personnalité humaine. Par ses plongeons vertigineux dans les arcanes de la technique du son (enregistrement et reproduction), le livre est sans doute un peu plus destiné à l’audiophile et au technicien qu’au mélomane ? Cela dit, les deux y trouveront largement leur compte car, au fond, c’est bien de musique que l’on parle, mais aussi de musiciens, confrontés à ceux qui les enregistrent ou les « remixent ».

Perfecting Sound Forever, a été encensé par la presse anglo-saxonne, et nominé au National Book Critics Circle Award. Un prix sans doute inconnu de nous, pauvres francophones, mais une belle reconnaissance de qualité de la littérature mainstream, venue récompenser un livre pourtant hyper pointu. Quand je vous le disais, que ça se lit comme un roman ! On ajoutera une mention spéciale au traducteur, Cyrille Rivallan ; il n’a pas toujours eu la tâche facile, entre passages fluides dignes du récit historique, et d’autres qui abordent de front et sans détours la technique la plus dure et obscure (tel le chapitre 7 sur l’écrêtage, les niveaux et le volume, etc.), passages rendus aussi limpides qu’il est possible pour que le profane en perçoive le sens sans se sentir largué.

Jean-Michel Calvez

http://www.castorastral.com/

Greg Milner

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