TOTO – TOTO XIV

TOTO XIV

Composé de musiciens de session au CV plus long qu’un bras, TOTO est un groupe qui a traversé les décennies avec une classe désarmante. N’est-il pas le seul groupe de rock à pouvoir se vanter d’avoir invité Miles Davis sur l’un de ses albums ? Mais trêve de flatterie, il s’agit d’un des rares groupes de rock mélodique à ne pas avoir cédé aux codes du genre, notamment grâce à une vision éclectique de la musique. En effet, Toto vient du latin et signifie « tout », car l’objectif de la formation était de passer en revue l’ensemble des styles qui les touchaient. C’est ainsi qu’on pouvait croiser au fil des albums de la soul, de la funk, du blues, du jazz-rock, du rock progressif, du reggae (sur la compilation « TOTO XX »), et du hard-rock, en sus du rock mélodique qui en constituait le socle. Par ailleurs, toujours dans un souci de diversification, le chant principal a sans cesse été partagé entre trois ou quatre des membres, même si parmi eux, l’un se retrouvait sur la majorité des compositions et ne tenait que ce rôle au sein du groupe. Ce fut ainsi le cas de Joseph Williams sur les albums « Fahrenheit » et « The Seventh One », après les prestations fracassantes du « soul man » Bobby Kimball sur les quatre premiers (dont « TOTO IV »), et de l’OVNI Fergie Frederiksen, récemment décédé (« Isolation »).

Cependant, après le départ de Joseph Williams, et le court passage de Jean-Michel Byron, Steve Lukather, alias Luke, ayant gagné en assurance, prit à bras-le-corps l’exécution de toutes les parties vocales, avant que le retour de Bobby Kimball ne marque à nouveau une re-distribution du chant avec les autres membres. Sur leur 13ème album, qui se veut être une suite au marquant « TOTO IV » (sur lequel on trouvait les tubes imparables « Rosanna » et « Africa »), la formation voit le retour du bassiste originel David Hungate. Mike Porcaro, l’un des trois frères Porcaro, est en effet atteint de Sclérose Latérale Amyotrophique et ne peut plus assurer ses fonctions au sein du groupe.

Toto Band

Par ailleurs, un autre membre de la formation originale, le claviériste Steve Porcaro, a répondu à la demande de ses anciens collègues. Simon Phillips, l’un des plus grands batteurs au monde, qui avait rejoint la formation suite au décès de l’auteur du « Rosanna shuffle » et tout aussi géant Jeff Porcaro, s’est retiré du groupe peu avant leur tournée des 35 ans. Il cède sa place au quadragénaire Keith Carlock – un formidable tremplin pour lui – dont on pouvait déjà apprécier tout le talent sur la tournée des 35 ans justement. Celui-ci n’a rien à envier à ses illustres prédécesseurs, sa frappe est pleine de vigueur et d’assurance, avec une plus grande part accordée aux cymbales, pour un rendu dynamique et étincelant.

Bien que cette nouvelle livraison se veuille faire suite à « TOTO IV », ce n’est pas le légendaire Bobby Kimball qui a été reconduit au chant mais Joseph Williams, déjà présent lors de la tournée des 35 ans. Sa voix est aussi expressive qu’à ses débuts avec le groupe et nous donne toujours autant de frissons. En outre, les chœurs sont magnifiquement travaillés. Luke, le guitariste le plus demandé au monde et à l’influence au-delà de toute imagination, continue à présenter dans son jeu l’incandescence des solos de la grande époque du jazz-rock, avec cependant un accent prononcé sur la mélodie. Les claviers sont partagés entre Steve Porcaro et David Paich, et naviguent entre mélancolie et légèreté, toujours avec humilité, il n’est jamais question d’étaler grossièrement ses talents.

Il faut également saluer le travail de l’ami de longue date du groupe, le percussionniste de renommée internationale, Lenny Castro, qui apporte une véritable couleur « latine » à l’ensemble. Vous l’aurez compris, c’est à nouveau à un patchwork éclectique que nous invite le groupe. Ainsi, aux côtés de morceaux enlevés (les rythmés « Running Out Of Time » et « Fortune », le percutant « Holy War »), ce sont des appels aux larmes qui nous attendent (le tribal « Burn », tour à tour mélancolique et implorant, le bien-nommé « All The Tears », ainsi que le dynamique mais touchant « Orphan »). Nous surprendront par ailleurs des morceaux aux arrangements complexes qui relanceront à nouveau le débat sur le caractère « progressif » de TOTO, que les fans de rock prog aiment remettre sur le tapis (l’orchestral « Unknown Soldier », l’enchanteur « Great Expectations » aux nombreux clins d’œil à leur premier opus).

Tranchant avec ces pièces, c’est une ballade légère au ton R’n’B qui caresse nos oreilles (l’espiègle « The Little Things »). Par ailleurs, la Black Music n’est pas en reste puisqu’un blues aquatique nous enthousiasme – étonnant pour un blues, non ? (« 21st Century Blues »), là où un jazz-funk sonne comme un hommage à feu Jeff Porcaro (le mal-nommé « Chinatown », où David, Luke et Joseph se donnent la réplique sur des mélodies rappelant « Georgy Porgy », toujours de leur premier album). Le pressage japonais propose en bonus un magnifique morceau pop-ambient hypnotisant (« Bend »), aux cordes lamentées et à la voix syllabée en quête d’une lueur d’espoir, montrant une autre facette de ce combo qui ne cesse de nous fasciner par son ouverture d’esprit.

On pensait TOTO en retraite depuis l’excellent « Falling In Between », mais il semblerait que le contexte actuel (où de nombreuses anciennes vedettes de la scène rock mélodique, signées sur le même label qu’eux, reviennent au devant de l’actualité, sans compter la tournée des 35 ans du groupe), leur ait redonné des ailes. Les mauvaises langues auront bon pester contre le côté « commercial » de certains morceaux, ils ont tous leur place sur cet album, le groupe ne cherchant pas à faire du tout « commercial », ou du tout « étoffé », mais bien à mettre de l’un et de l’autre dans sa marmite, de manière à démontrer que la musique n’est pas un terrain de conflit mais de rassemblement.

Par ailleurs, le groupe prévoit de reverser une bonne partie des fonds recueillis de la vente de l’album à divers associations. Achetez donc ce disque, vous ferez d’une pierre deux coups : vous serez heureux et ferez des heureux !

Lucas Biela (10/10)

http://www.totoofficial.com/

 

TOTO XIV
TOTO
2015
Frontiers Records

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