Tangerine Dream, une histoire part 4 : « Atem »

Tangerine Dream Atem

Tangerine Dream – Atem (Ohr 1973)

Rétrospectivement, on peut s’étonner de l’évolution de Tangerine Dream et de sa discographie en 1972. En effet, celle-ci commence, en février, par la sortie du 45 tours « Ultima Thule Part 1 & 2 » puissamment rock, se continue par l’enregistrement en mai de « Zeit« , sorti en août, pour se terminer en décembre avec la mise sur bande d' »Atem ». Qu’aurait été le destin de Tangerine Dream si, au lieu de faire d' »Ultima Thule » un simple 45 tours, ils en avaient fait un véritable album ? Parce qu' »Ultima Thule », franchement, ça déménage bien, avec en plus de forts belles envolées de mellotron. Un album entier comme ça se serait autrement mieux vendu, c’est sûr, que le « Zeit » venu juste après et n’ayant aucun rapport avec le 45 tours « Ultima Thule » sorti juste avant. Suis-je clair ? Ce qui ne l’est pas, c’est la raison pour laquelle Tangerine Dream n’a pas utilisé dans « Zeit » le mellotron qu’il avait employé dans « Ultima Thule ». Bon, cela n’empêche pas « Zeit » d’être un chef-d’oeuvre, mais cette absence criante de mellotron demeure un mystère.

Oh, pardon, certains d’entre vous ne savent peut-être pas ce qu’est un mellotron. Il est ici important de l’expliquer car c’est cet instrument qui va définir, avec les séquences de Moog de Chris Franke, le son global de Tangerine Dream durant son Age d’Or. Dont on peut dire qu’il commence avec « Atem » puisque cet album est gorgé de sons de mellotron. Donc, pour faire simple, disons que le mellotron est l’ancêtre analogique des échantillonneurs (en anglais, samplers) modernes et digitaux. Sur un jeu de bandes magnétiques, on enregistre d’abord les différentes notes d’un instrument, un piano, un orgue, une trompette, une flûte, ou n’importe quel autre instrument, ou même ensemble d’instruments, violons, cuivres et ainsi de suite. Puis, en faisant tourner ces bandes sous des têtes de lecture actionnées par le clavier de l’instrument, cela permet de rejouer les sonorités enregistrées. Avec l’avantage de pouvoir disposer au besoin d’une flûte polyphonique, d’un ensemble de cordes sans avoir à faire appel à un orchestre, ou même d’avoir un chœur sous la main si le cœur vous en dit. Mais la magie du mellotron tient surtout dans ses sons. Car en réalité, les sonorités du mellotron sont souvent loin d’être d’une fidélité à toutes épreuves par rapport à l’original. Mais elles ont ce petit quelque chose qui les rend majestueuses, envoûtantes et inimitables. On comprend dès lors l’usage intensif que Tangerine Dream fera du mellotron durant plusieurs longues et belles années.

« Atem » été enregistré en décembre 1972 et janvier 1973. Cette fois, ils ne sont plus que trois dans le studio. Plus d’invités officiels ou de musiciens quand même là mais non crédités. Après tout, ils avaient déjà fait un 45 tours ensemble puis trois des mouvements de « Zeit », alors ils savaient bien qu’ils pourraient faire encore à eux trois seuls les deux faces d’un prochain album sans aucun problème. Et puis cet album se devait d’être très différent du précédent. « Zeit » avait été un échec commercial, trop long, trop immobile, trop insaisissable pour le grand public. Le prochain opus devrait donc, sans reniement aucun de la totale liberté de création du groupe, être plus accessible, plus varié, plus étonnant peut-être, et surtout plus court. Il fallait y réfléchir avec profondeur et accomplir la chose vite et bien. A trois, c’était parfait. Tout Tangerine Dream, mais que Tangerine Dream.

Tangerine Dream Band 1973

« Atem », cela signifie en allemand « le souffle », « l’haleine », « la respiration ». Ah ? Et alors ? On peut dire aussi « atmem ». On pense alors à « Atman », et là ça change tout. Car « Atman » est la conscience absolument pure selon le Védanta, le vrai Soi par opposition à l’ego. Au fait, « Atman » signifie également « souffle » en sanskrit. Nous voici à nouveau dans un de ces domaines aux parfums de mystère et d’infini que Tangerine Dream affectionne tant. Mais il est vrai aussi que le thème du souffle tel qu’en lui-même va être abondamment utilisé dans l’album, et sous divers formes, respirations, murmures et voix entre autres. Cependant, il y a encore un autre souffle qui va caresser cet album, celui-ci d’un tout jeune garçon qui a alors deux ans et quatre mois, Jerome Froese, le propre fils d’Edgar Froese, dont la photo en noir et blanc orne le centre de la pochette du disque.

« Atem », l’album, débute donc par… « Atem », le morceau. Celui-ci, avec ses plus de vingt minutes de durée, occupe toute la première face du disque. Cela commence, comme c’était naturel avec un tel titre, par quelques bruits de respiration d’une nature assurément cosmique. Ils sont cependant très vite remplacés par une cohorte de mellotrons jouant à l’unisson ce qui semble être la partition d’un ancien et grandiose et rituel païen oublié de tous accompagné en cela par un rythme de timbales aussi obsédant qu’implacable (coïncidence ou pas, le thème joué ressemble, en un peu plus travaillé, à celui d' »Im Süden » sur l’album « Cluster II » sorti un an avant. Ecoutez, c’est frappant). Une nuée de modulations synthétiques viennent alors saluer on ne sait quelle divinité prompte à féliciter de tels hommages à sa grandeur. Mais peu avant la sixième minute, tout disparaît soudainement. Tout n’est plus alors que flottement, espace insondable et vibrations radiantes. On se croirait au beau milieu d’un « Zeit » mais dans une version certes encore un peu inquiétante mais beaucoup moins figée dans sa notion d’éternité. Cet « Atem » bouge, s’en va, revient, faisant apparaître ou s’étioler nombre de sonorités sans visage et sans nom mais aussi vives que le mystère qui les entoure. Vers la quinzième minute, après neuf minutes d’apesanteur sonique, une sorte d’hélicoptère géant se met lentement à dériver de ci de là avant qu’un semblant de rythmique soufflée se mette finalement en place, entraînant l’inexorable dissolution du morceau dans un néant trompeur.

La deuxième face de l’album se compose de trois pièces plus courtes. La première s’intitule « Fauni Gena », longue de presque onze minutes. Elle nous plonge d’emblée dans les pépiements sporadiques de la canopée d’une forêt sidérale maintenue dans une semi-léthargie par le pouvoir sans recours du mellotron de Froese. Un vol de murmures vient parfois nous approcher, mais toujours il s’éparpille dans une nuit teintée d’étoiles inconnues. C’est en écoutant ce morceau qu’on se rend compte à quel point le son de Tangerine Dream est en train de muter. Oui, ce mellotron dont Froese vante tout particulièrement la flûte va tout changer, on le sent, on le ressent. La musique est plus simple, plus limpide, plus fluide, et pour autant l’émotion n’en pas moins intense qu’auparavant. C’est « Fauni Gena » le vrai pivot, la frontière entre le Tangerine Dream d’antan et celui qui s’annonce, qui est déjà là. Son premier héraut sera le mellotron. Le second sera le séquenceur, pas encore, très bientôt.

Le morceau suivant, « Circulation Of Events », d’environ six minutes, nous replonge dans des climats crépusculaires en suspension du temps. Un rythme insistant vient cependant donner un peu de vie à ces mornes espaces sonores, sûrement le son d’un orgue passé au travers d’un VCS3. Des effets de filtrage planent aussi ça et là, tels d’énigmatiques oiseaux noirs. Trop bref, beaucoup trop bref. Voici le genre de pièce que Tangerine Dream se serait mis en devoir encore six mois plus tôt d’étirer à l’infini pour notre plus grand plaisir. Mais ça, comme dit la pub, c’était avant. C’est l’arrivée du format court, de la créativité à vitesse expresse. Non pas que la brièveté fut un mal en soi, Moebius et Roedelius en useront magnifiquement, mais c’était déjà un signe, un mauvais signe. Quand le temps s’accélère, c’est qu’il court à sa fin. Tous les Ages d’Or en meurent. Nous en reparlerons le temps venu.

Voici enfin et en dernier le plus court, justement, des morceaux de l’album, « Wahn », qui dépasse à peine les quatre minutes. Heureusement, c’est aussi le plus étonnant, le plus singulier même. Durant les deux premières minutes, c’est un duel d’exclamations, de cris et autres vociférations, de quoi vous demander si Tangerine Dream ne vient pas subitement de partir en vrille au terme d’un album trop métapsychique. C’est Froese et Franke qui se donnent la réplique et franchement, passée la surprise, c’est carrément du grand art. Chapeau les gars, après toutes mes écoutes, incalculables, de cet album, j’en suis toujours ébahi. La fin du morceau est malheureusement beaucoup plus convenue, partagée entre le mellotron de Froese mis en mode violons symphoniques et les timbales de Franke qui terminent un peu « Atem » comme il avait commencé, juste plus calmement.

D’aucuns considèrent « Atem » comme le plus bel opus de l’âge d’Ohr. Pour son lignage et sa ressemblance avec les « Phaedra », « Rubycon » et « Ricochet » de l’Age d’Or ? Certains vont même jusqu’à affirmer qu' »Atem » est tout simplement le plus bel album de Tangerine Dream. Il faut là cependant y penser plus en profondeur avant de soutenir une telle thèse. Car si on y regarde de plus près, « Atem » est paré de quelques reculades, notamment comparé à « Zeit ». En effet, « Zeit » s’était totalement dépourvu de toute batterie ou quelconques percussions en rapport direct ou indirect avec le rock, le jazz ou n’importe quoi d’autre dans le genre. C’était là s’affranchir ipso facto de toute appartenance à un courant musical temporel. « Zeit » est hors du temps, atemporel, c’est un diamant brut à l’échelle de l’éternité se fichant comme d’une guigne d’être compris ou aimé. « Atem » avait réintroduit la percussion, le rythme, la volonté de plaire et le désir d’être aimé. D’emblée, l’ambition était donc moindre. Mais Atem n’en est pas moins un album d’exception.

Plus intéressante et radicale est la thèse de Julian Cope qui déclare sans détour qu' »Atem » est le dernier album classique de Tangerine Dream et que le groupe ne fera ensuite que de l’easy-listening. J’ai le plus grand respect pour Julian Cope et pour les écrits que j’ai lus de lui, mais je me dois de lui répondre que sa théorie est intenable à l’écoute attentive de « Phaedra » ou de « Rubycon », pour ne citer que ces deux albums. Qui osera dire qu’il n’y a pas un grand sens de la recherche dans « Phaedra » et que « Rubycon » n’est qu’une bluette sans aucune part d’ombre et d’énigme ? En fait, il me semble que Julian Cope sous-entend que l’arrivée des séquenceurs dans la musique de Tangerine Dream a de facto rendue celle-ci inapte à la grandeur et à la subtilité et donc à l’intérêt qu’on pourrait dès lors lui porter. Je combats cette thèse telle quelle tout en lui trouvant cependant un socle imposant de vérité. En effet, les séquenceurs en eux-mêmes ne sont pas à blâmer. On peut faire de la musique ultimement expérimentale avec ces engins-là. Mais il est vrai que Tangerine Dream en a fait une recette facile à mettre à toutes les sauces, ce qui a fini par émousser la créativité de la formation jusqu’au néant béant. La question est dès lors de placer le curseur. A partir de quand Tangerine Dream ne sera-t-il plus qu’un groupe n’ayant plus comme ambition que celle de durer dans le souvenir toujours ravivé de ce qu’il fut avant, avant-gardiste, anticonformiste et génial ? Pas facile de le déterminer. Disons que la chute fut progressive, lente, inexorable.

Toutefois, un fait est certain. C’est que le DJ anglais John Peel fera d' »Atem » son album de l’année 1973, le passant et le repassant en boucle sur sa platine. C’est mieux qu’une consécration, c’est l’assurance de ventes considérables pour l’opus et le début de la fortune et de la célébrité pour Tangerine Dream. En réalité, le groupe est soudainement repeint en icone pour toute une génération de fans qui ne les connaissaient pas encore hier, bombardé référence absolue en matière de musique cosmique. Qu’est-ce ça fait pour des musiciens de changer aussi vite et aussi complètement de statut après avoir ramé comme des forcenés pour en arriver là ? Peut-on faire comme si de rien n’était ? Peut-on dire que l’argent ne changera rien à rien ? C’est sûr que tout ça a du les secouer très fort, leur faire voir les choses complètement autrement. Peut-être même qu’ils ne s’y attendaient pas. Ou alors plus tard, et dans une moindre proportion, pas comme ça. C’est Peter Baumann qui pétera un peu les plombs le premier…

Frédéric Gerchambeau

http://www.tangerinedream.org/

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