Tangerine Dream, une histoire part 2 : « Alpha Centauri » (1971)

Tangerine Dream Band 1971

Tangerine Dream – Alpha Centauri (Ohr 1971)

« Alpha Centauri », deuxième album de Tangerine Dream. Nous sommes en 1971, le groupe a encore changé d’aspect. C’est d’abord Klaus Schulze qui a rompu les amarres. Lui raconte qu’il ne pouvait plus continuer comme ça avec un Edgar Froese qui n’arrêtait pas de faire des crises d’autorité. Froese s’en défend et prétend que c’est plutôt à cause de sa femme que Schulze est parti. On ne saura jamais vraiment. Sûrement ont-ils raison tous les deux. Bref, Froese avait besoin d’un nouveau batteur pour son groupe. Ce sera Christopher Franke, un jeune musicien de 17 ans. Il est tellement jeunot que ce sont ses parents qui devront signer pour lui son contrat avec la maison de disques. Ce n’est pas un problème pour Froese, il sait qu’il a très bien choisi. Ce gars-là en veut, et c’est en plus, déjà, à son âge, l’un des meilleurs batteurs d’Allemagne. Preuve de son énorme talent, il officie à l’époque au sein d’une des formations les plus influentes du moment, Agitation Free.

Christopher Franke est né à Berlin le 6 avril 1953 au sein d’une famille où tout le monde, père, mère et grande sœur jouaient de la musique classique. Lui-même reçut une stricte éducation en ce sens durant 6 ans. D’abord au violon, encouragé par sa mère qui jouait de cet instrument au sein d’un orchestre, puis à la trompette, instrument pour lequel il avait une attirance plus particulière. De plus, il pratiquait beaucoup sur le piano familial, même si pour lui cet instrument ne représentait qu’un à-côté. Son éducation musicale ne passa pas que par la pratique d’un instrument, elle se fit aussi par l’oreille. Tous les week-ends, des quartets à cordes venaient dans la maison familiale emplir l’espace des oeuvres de grands compositeurs classiques. Ses parents aussi, fins connaisseurs, lui apprirent à écouter des compositeurs plus modernes. C’est ainsi qu’il se familiarisa rapidement avec Stravinsky, Penderecki et Ligeti. Mais pour autant qu’elle fût enrichissante, cette éducation lui parut à la longue ennuyeuse et éternellement tournée vers le passé. Il finit donc par opter pour un instrument plus actuel, la batterie, et une musique plus en rapport avec son temps, le rock. Dès lors il ne tarda pas à former en 1965 son premier groupe avec des copains d’école, les Tigers, formation inspirée de celle des Beatles. Puis, en 1966, les Tigers évoluèrent et changèrent de nom, devenant les Sentries. Les Sentries eux-mêmes, en évoluant encore, se nommèrent Agitation, nom qu’une personne proche du groupe avait trouvé en ouvrant au hasard un dictionnaire. Ils l’avaient adopté car ce mot reflétait bien la notion de mouvement, de changement permanent qu’ils voulaient mettre dans leur musique. En effet, celle-ci se basait pour une bonne part sur l’improvisation et leurs concerts commençaient à s’accompagner de jeux de lumières tournoyants ainsi que de projections de petits films expérimentaux.

Un peu plus tard encore, en 1969, Agitation se transforma en Agitation Free, en pleine période où le groupe devenait l’un des plus réputés de la scène underground berlinoise. Jusque là, les répétitions du groupe se tenaient dans la cave de la maison où habitaient Christopher Franke et sa famille. Celui-ci avouant facilement que la musique que jouait le groupe à l’époque était violente, bruyante et somme toute fort similaire à ce qu’on appellera plus tard le punk-rock, on peut aisément imaginer que la cohabitation entre la jeune formation et le reste des occupants de la maison ne se faisait pas toujours dans la plus grande harmonie. Mais un beau jour, cette situation changea radicalement. Vers la fin de l’année 1969, la mère de Christopher Franke apprit que Konrad Latte, le directeur de la Volksmusikhochschule, cherchait à acheter un piano dans l’intention de créer un groupe de rock que son école aurait ensuite accueilli, aidé et financé. Avec beaucoup de patience et de tact, elle réussit à convaincre Konrad Latte de mettre plutôt son argent et son aide dans un groupe déjà existant et reconnu, celui où jouait son fils en l’occurrence, Agitation Free. Il lui fut donc mit à sa disposition une salle de répétition, laquelle fut bientôt convertie en un véritable studio d’enregistrement par la personne désignée pour prendre en main le groupe et superviser ses répétitions.

La personne en question était Thomas Kessler, un compositeur de musique contemporaine suisse officiant par ailleurs en tant que professeur de composition au Conservatoire de Berlin et ayant de plus déjà monté son propre studio de musique électronique expérimentale. C’est ainsi que naquit le Beat Studio de la Pfalzburger Strasse à Berlin-Wilmersdorf. Dans ce Beat Studio, Thomas Kessler va enseigner peu à peu à Christopher Franke et à ses compagnons tous les rudiments conceptuels et techniques de la musique concrète ainsi que le bon maniement d’un magnétophone multipiste. Dès lors, sous cette influence et les conseils judicieux autant que bienveillants de Thomas Kessler, la musique du groupe va foncièrement évoluer vers un rock moins rageur et nettement plus expérimental. Pour une simple raison de disponibilité de ses membres, Agitation Free ne pouvant pas répéter plus de 2 jours par semaine dans son Beat Studio, le groupe ne va pas tarder à y faire venir quelques autres groupes locaux pour qu’ils puissent profiter eux aussi de cette pièce parfaitement insonorisée et de son équipement d’enregistrement. Mieux, ces autres groupes vont également recevoir l’aide et les enseignements de Thomas Kessler, ce qui va rapidement transformer le Beat Studio en pépinière du rock d’avant-garde berlinois.

Un des groupes profitant régulièrement du Beat Studio de Thomas Kessler et d’Agitation Free était Tangerine Dream, une formation de rock psychédélique que Christopher Franke et ses compagnons avaient appris à connaître et à apprécier à force de jouer les mêmes soirs dans les mêmes clubs. Tangerine Dream était alors composé d’Edgar Froese, de Klaus Schulze et de Conrad Schnitzler, mais c’est avec Edgar Froese, le guitariste et le leader/fondateur du groupe, que Christopher Franke avait les meilleurs rapports. En fait, les rapports entre les deux musiciens devinrent même si bons qu’Edgar Froese se permit « d’emprunter » de temps à autre, à partir de l’automne de l’année 1970, l’excellent batteur qu’était Christopher Franke à son groupe. Il faut aussi préciser qu’en cette période-là les groupes respectifs de chacun des deux musiciens connaissaient de sérieuses dissensions internes. Ce qui explique que Christopher Franke devint à partir de là rapidement membre à part entière de Tangerine Dream, remplaçant ainsi Klaus Schulze au poste de batteur. La composition de Tangerine Dream fut donc dès lors celle-ci : Edgar Froese à la guitare, Christopher Franke à la batterie et Conrad Schnitzler alternant entre le violon, l’orgue et divers autres instruments selon son inspiration du moment. Mais Conrad Schnitzler entretenant des rapports de plus en plus difficiles avec Edgar Froese et jouant par ailleurs dans un autre groupe qu’il a lui-même créé, Kluster, sa participation à Tangerine Dream cessera peu après la venue de Christopher Franke au sein du groupe. Conrad Schnitzler sera remplacé par Steve Shroyder, un organiste ouvert à toutes les expérimentations.

Steve Schroyder est né le 28 avril 1950 à Stadtoldendorfen, Basse-Saxe. Dès ses 5 ans il étudie le piano, jusqu’à ses à 14 ans. Mais en réalité il se destine au théâtre et suit des cours d’art dramatique. Ses études de théâtre l’amènent à Berlin en 1968. Cependant en 1970, ses années passées devant un clavier ressurgissent en lui et il se lance alors dans l’expérimentation sonore sur un orgue. C’est ainsi que Froese et Franke entendent parler de lui avant de l’intégrer dans Tangerine Dream pour remplacer Conrad Schnitzler. Il est parfaitement à l’aise avec le concept musical du groupe mais sa consommation souvent excessive de drogues créera une angoisse permanente ses chez deux compagnons de route. Le disque « Alpha Centauri » sera quand même enregistré avec lui après que Froese ait du s’arranger pour le faire sortir deux fois de prison. Mais trop, c’est trop, l’album terminé, il sera remercié. Il parviendra un an plus tard à se libérer de la drogue et apparaîtra comme musicien invité sur un prochain album de Tangerine Dream, « Zeit ». Il figurera aussi en 1973 sur le « Seven Up » d’Ash Ra Tempel.

Alpha Centauri

Cette fois, « Alpha Centauri » est un vrai album, pensé dès le départ pour être ce qu’il est, pas un bricolage très bien conçu mais réalisé faute de pouvoir faire autrement comme « Electronic Meditation« . D’ailleurs Ohr y a mis les moyens. Elle s’est offert les services de Dieter Dierks. Ce nom ne vous dit rien ? Ok, mais c’est juste l’homme qui produira les dix meilleurs albums de Scorpions et les propulsera au sommet du firmament discographique. Cependant, pour l’heure, Dieter Dierks est déjà l’homme qui produit les meilleurs albums de krautrock. Et son studio de Cologne est équipé d’un enregistreur huit pistes, une rareté à l’époque. Ce qui va permettre à Tangerine Dream d’aller beaucoup plus loin dans l’élaboration musicale et sonore de son album. On quitte ici le bon vieux magnéto Revox d' »Electronic Meditation » pour entrer dans une production déjà très moderne qui autorise toutes les audaces, et Tangerine Dream ne s’en privera pas. En effet, pouvoir additionner les prises de son d’un même instrument, l’orgue par exemple, amène à transformer la perception auditive qu’on a de celui-ci, jusqu’à parfois ne plus le reconnaître en tant que tel, comme si l’orgue avait muté et s’était transformé en un autre instrument, totalement inconnu jusqu’alors. Et ceci vaut également pour la guitare, les voix et ainsi de suite. C’est là la clé du son si étrange et si spatial d' »Alpha Centauri ».

L’autre grande nouveauté d' »Alpha Centauri » est l’emploi, pour la première fois chez Tangerine Dream, du VCS3 de chez les anglais d’EMS. Sauf qu’ici, pour cet album, on peut parler de calamité, d’erreur de jeunesse, d’un attrait trop fort et encore trop immature pour l’instrumentation électronique. Car le VCS3 ne pardonne pas l’amateurisme, c’est un synthé de spécialiste. En fait, il s’agit d’une véritable unité de création et de traitement dans un format compact. Trois oscillateurs, un filtre passe-bas résonant, un générateur d’enveloppe et même un module de réverbération, il y a vraiment tout pour élaborer des timbres complexes et mouvants. On peut même y traiter deux sources sonores extérieures et les multiplier entre elles via un modulateur en anneau, de quoi obtenir une infinité de sons absolument inouïs. On peut donc comprendre que Tangerine Dream ait été ravi de pouvoir utiliser un tel synthé pour ce nouvel album. Mais voilà, il y a la matrice, le centre nerveux du VCS3, celle qui permet de relier les modules entre eux de toutes les manières possibles, et cette matrice demande un minimum d’expertise pour être employée de la façon adéquate. Car le VCS3 est un synthé 100% modulaire, c’est là le hic. Si on ne connecte pas les modules via la matrice, pas de son. Et si on s’y prend mal, pas de son non plus, ou alors rien ne ce qu’on aurait voulu obtenir.

Or l’histoire veut que Tangerine n’ait eu que deux jours pour se former à l’utilisation de ce synthé, emprunté à la WDR Radio Station de Cologne, avant d’entrer en studio. Résultat, le seul son qui a pu être sorti par Tangerine Dream de ce VCS3, capable je le répète de stupéfiantes merveilles sonores, a été une onde en dent de scie à peine parfois transposée en hauteur. Et en plus celle-ci, au-delà d’être totalement inintéressante voire anti-musicale, est mixée beaucoup trop fort. Bref, ce fut un désastre et celui-ci pèse sur la première face de l’album. Si Tangerine Dream avait disposé d’un Minimoog, ils auraient pu s’en sortir, et même faire de très belles choses. Le Minimoog est fait pour ça, pour être facilement utilisé par des béotiens. Mais pas un VCS3. Les membres de Tangerine Dream devaient forcément le savoir. Et ils ont aussi forcément entendu le très piètre résultat qu’ils avaient obtenu avec ce VCS3. Alors pourquoi avoir choisi d’intégrer cette horreur à leur nouvel album au risque, très réel, de le gâcher un peu ? Mystère. Peut-être Tangerine Dream voulait-il simplement et à toute force entrer dans son ère électronique.

Heureusement, la deuxième face de l’album rattrape cent fois cette bévue. Elle est même miraculeuse. De quoi, finalement, faire d' »Alpha Centauri » un extraordinaire album, le premier dans genre d’une longue série. Oui, Tangerine Dream deviendra le fabuleux groupe de musique électronique que l’on connaît, mais là, pour cet album, une meilleure préparation était une obligation. Bon, ok, Tangerine Dream, faisait ici ses premiers pas dans l’emploi des synthés. Une passionnante histoire se mettait en marche, celle qui devait transformer, transmuter même, un groupe de krautrock parmi tant d’autres en une formation hors-norme, sans équivalent depuis dans l’histoire de la musique.

Alpha Centauri 2

L’album « Alpha Centauri » tire son nom d’une étoile qu’on finira par découvrir double et qui associée à une troisième étoile forme un système triple. Imaginez qu’il n’y ait pas un mais trois soleils près de notre bonne vieille Terre, trois soleils tournant les uns autour des autres, voilà déjà de quoi faire frétiller l’imagination. De plus, Alpha Centauri avec ses 4,36 années-lumière d’éloignement est la seconde étoile la plus proche de la Terre, la plus proche étant la Proxima du Centaure, située à 4,24 années-lumière. Alors d’accord, comme je viens de l’écrire, c’est une étoile double. Donc pour être exact, on doit parler d’Alpha Centauri A (celle qui nous intéresse ici) et d’Alpha Centauri B (sa petite sœur de ballet intersidéral). Mais ce n’est pas vraiment ça qui a incité Tangerine Dream à nommer ainsi son deuxième album. C’est le fait qu’Alpha Centauri A soit une étoile jaune de type G2V, exactement comme notre Soleil. Autrement dit, Alpha Centauri A un jumeau de notre astre du jour, mais situé loin, loin, loin, à 40 000 milliards de kilomètres. C’est ici un hymne à l’espace sans fond, une symphonie pour l’infini, la version courte, préparatoire et spatial du gigantesque « Zeit » entièrement temporel à venir tout de suite après.

« Alpha Centauri » est constitué de trois morceaux mais contrairement à ce qu’annonce la pochette, ce n’est pas trois mais cinq musiciens qui ont additionné leurs talents pour assurer la réussite de l’album. En effet, Udo Dennebourg, excellent flûtiste, et Roland Paulyck, l’autre manieur de VCS3 avec Christopher Franke, ont été invités à jouer aux côtés de Tangerine Dream. Concernant Paulyck, je ne sais pas trop, mais pour Dennebourg, c’est très clair, son apport a été déterminant dans la construction, la plénitude et la beauté du son de l’album. C’est à ce point qu’il aurait bien mérité, pour cette fois-là, d’être considéré comme le quatrième membre de Tangerine Dream.

Le premier morceau d' »Alpha Centauri » est « Sunrise In The Third System ». Il s’ouvre sur des cliquetis suraigus de cordes de guitare et se continue sur un tapis d’accords d’orgues accompagnés ici ou là de VCS3, de notes éparses de flûtes ou encore de guitare jouée avec un bottleneck. C’est plus précisément énigmatique que réellement cosmique mais ce n’est qu’un début, une première ébauche du grand voyage à venir et qui court tout au long de la deuxième face de l’album. Il est cependant déjà évident qu' »Alpha Centauri » sera d’une atmosphère bien distincte par rapport à « Electronic Meditation ». Tout y sera plus profond, plus ample et plus spacieux. Il est important de comprendre qu’à partir d’ici Tangerine Dream prend un chemin différent de tous les autres groupes. C’est conscient, voulu et planifié. Certains de ces groupes surfaient sur une sorte de rock qui se voulaient cosmique ou à tout le moins dopé à la science-fiction. Ici on est bien dans le cosmique, mais on ne parle plus de rock. « Electronic Meditation » pouvait encore être assimilé à du rock psychédélique, psychique ou tout ce qu’on voudra dans le genre. Mais dès les premières secondes d' »Alpha Centauri », les choses sont claires, Tangerine Dream a franchi un cap, inventant dès lors un style qu’il est seul à pouvoir définir, seul à pouvoir manipuler et seul à pouvoir porter vers ses sommets.

Tangerine Dream Band 1971 2

Le deuxième morceau d' »Alpha Centauri » est « Fly And Collision Of Comas Sola ». Le titre se réfère à une comète découverte le 5 novembre 1926 par Josep Comas i Solà et qui fut, comme de coutume, baptisée du nom de son découvreur. On sent ici que Froese ne fait pas qu’habiller sa musique d’étoiles, il s’intéresse réellement à l’astronomie et aux astronomes. De fait, ce qui aurait pu paraître comme un détail dans la personnalité du leader de Tangerine Dream prend un aspect essentiel. L’album y gagne en profondeur et en mystère. Et ce mystère n’est pas feint. Plus de quarante après sa confection, il continue d’envelopper cet album d’une aura indéfinissable. « Fly And Collision Of Comas Sola » débute par ces ondes en dent de scie que j’évoquais plus haut. On ressent aisément tous les efforts déployés par Dieter Dierks pour rendre le son du VCS3 quelque peu attrayant pour l’oreille. Mais c’est peine perdue, la réverbération et le jeu de cache-cache multipiste n’y font rien, cela reste du son électronique dans sa pire expression. Heureusement, moins d’une minute après le début du morceau, la guitare de Froese vient donner à entendre quelque chose de plus intéressant, bientôt accompagnée par l’orgue de Shroyder et la flûte de Dennebourg. C’est toutefois vers les huit minutes trente que le morceau commence, enfin, à trouver son réel intérêt, avec la montée en puissance, progressive mais implacable, de l’impressionnant solo de batterie de Christopher Franke.

Voilà, tout ceci dure un peu plus de treize minutes et n’est franchement pas inoubliable. Mais au fait, pourquoi un solo de batterie alors qu’on se dirigeait tout droit vers les abîmes insondables du cosmos ? Rappelez-vous d' »Electronic Meditation » qui s’inspirait déjà du « A Saucerful Of Secrets » de Pink Floyd. Sauf qu’ici Froese nous le refait en beaucoup plus large, avec de l’orgue dans un coin de l’album, de la batterie dans un autre, et tout le reste éparpillé autour façon puzzle. En ce sens, « Alpha Centauri » est une sorte de suite jumelle d' »Electronic Meditation », Froese s’appuyant toujours sur son morceau fétiche des Pink Floyd, mais en version XL, supérieure, cosmique. Ici, l’élève se réfère encore à son maître, du bout des lèvres, du bout de son télescope. Car comme je le disais plus haut, Froese est déjà en route vers l’ailleurs, le sans-référence, l’inouï. Nous sommes encore dans un entre-deux. L’album suivant, « Zeit », fera complètement éclater le lien déjà ténu entre Tangerine Dream et Pink Floyd.

Cependant « Alpha Centauri », le morceau, la deuxième face de l’album, s’attache déjà à rompre tous les cordages avec le connu, le déjà entendu. Pas de grosse batterie qui cogne, juste des caresses de cymbale en introduction, du VCS3, mais fondu dans le climat de ce petit chef-d’oeuvre, et sinon et surtout rien que de la guitare, parfois méconnaissable, de l’orgue, très planant, et de la flûte, à la fois douce et dansante. Oui, quel splendide morceau ! Vingt-deux minutes de bonheur pour les oreilles et l’esprit, les pensées délicieusement perdues entre un soleil et un autre au beau milieu du néant. En fait, c’est un véritable hymne extraterrestre, au sens premier du terme, où des instruments métamorphosés évoluent en apesanteur tels des nuages de timbres venus d’ailleurs. C’est réellement magnifique, en plus de sembler un peu magique. Après dix-huit minutes de pur flottement, une voix nous rappelle à la réalité, celle de Roland Paulyck, qui nous dit :

Der Geist der Liebe
Erfüllt den Kosmos
Und der das All zusammenhält
Kennt jeden Laut

Der Geist steht auf
Und seine Feine zerstieben
Und die Ihn hassen
Fliehen vor Seinem Angesicht

Sende aus deinen Geist
Und Leben entsteht
Und also…

Komm, Geist, und erfülle die Herzen Deiner Menschen
Und entzünde in jedem das Feuer Deines ewigen Lebens

Ce que je me permets de traduire ainsi :

L’Esprit d’amour
Emplit le cosmos
Et Celui qui maintient uni l’univers
Connaît chacun de ses sons

L’Esprit s’élève
Et ses ennemis se désintègrent
Et ceux qui ont de la haine pour Lui
S’enfuient hors de Sa vue

Elancez votre âme
Et la vie apparaît
Et aussi…

Viens, Esprit, et emplit
Les coeurs de ton peuple
Et allume en chacun de nous
Le feu de de Ta vie éternelle.

Ces paroles initient un final réellement envoûtant où la voix démultipliée de Steve Schroyder accomplit un chœur troublant, émouvant et tout à la fois sublime. Tangerine Dream vient de réussir son décollage vers l’espace l’infini. L’exploit est de toute beauté et c’est le cœur chaviré qu’on laisse s’envoler les derniers chants de l’album. Ce n’est pourtant qu’un hors-d’oeuvre dans son genre – qui l’aurait cru alors ? – par rapport à celui qui va suivre.

Frédéric Gerchambeau

http://www.tangerinedream.org/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *