Tangerine Dream – Recurring Dreams

Recurring Dreams
Tangerine Dreams
Kscope
2020
Thierry Folcher

Tangerine Dream – Recurring Dreams

Tangerine Dream Recurring Dreams

Quelle idée ! Quelle mouche a bien pu me piquer pour me lancer dans une chronique de Tangerine Dream, et qui plus est, avec ce Recurring Dreams qui n’est autre qu’une compilation d’anciens titres revisités ? Il y a bien sûr une réponse, qui n’engage que moi mais légitime amplement cette démarche. J’ai la sensation que cet album est le passage de témoin d’Edgar Froese à ses nouveaux petits camarades. Tangerine Dream est une marque. Un emblème luxueux de la haute couture musicale. Quand bien même le grand créateur disparu, il y aura toujours d’habiles ouvriers pour perpétuer l’esprit de la maison. Au défilé des notes, ce Recurring Dreams est étonnamment porteur de sensations et de vibrations familières. A mon sens, il fallait faire cet album comme pour donner au nouveau trio la légitimité de continuer à habiller la musique électronique de ces incomparables sonorités venues d’outre-Rhin. Voilà, j’ose naïvement cette explication en laissant de côté tout aspect mercantile même si on ne pourra pas échapper à ce genre de considération. La photo à l’intérieur du digipack abonde un peu dans mon sens puisque Edgar pose à droite du trio. Une photo où les stigmates de la maladie sont présents mais n’enlèvent en rien la détermination de vouloir faire de Tangerine Dream un monument pérenne. L’excellent accueil de Quantum Gate (2017) lui aurait certainement mis du baume au cœur. Le fameux trio, composé de la violoniste japonaise Hoshiko Yamane, de Thorsten Quaeschning et de Ulrich Schnauss est maintenant embarqué dans ce projet depuis plusieurs années et possède à n’en pas douter les gènes nécessaires pour continuer l’aventure. Un trio dont la fraîcheur salvatrice a permis au concept de retrouver une seconde jeunesse et de récupérer de nombreux fans lassés par la pléthorique discographie pas toujours au niveau. Et si la véritable raison de cette chronique était avant tout liée à la qualité musicale de cet album ? Mais oui, bien sûr ! N’allons pas chercher midi à quatorze heures, les presque 80 minutes de Recurring Dreams sont vraiment de très, très haut niveau.

C’est un voyage entre passé et futur qui vous attend. La production est hyper léchée, l’interprétation est sans faille, les instruments ont semble-t-il bien changé et pourtant, au détour d’une séquence, d’une atmosphère planante, c’est le thème de Phaedra qui apparaît, puis celui de Stratosfear, puis certaines mélodies de Tangram ou de Le Parc refont surface donnant à ce Recurring Dreams une délicieuse saveur. Car il ne s’agit pas d’une compilation toute bête, il y a véritablement un travail d’écriture, de relecture, d’investissement personnel et surtout la volonté d’inscrire Tangerine Dream dans le XXIe siècle. Je me plais à penser qu’un tel album, sans doute un double vinyle, aurait fait un carton dans les années 70 et mis pas mal de chroniqueurs légendaires en émoi. Mais bon, ne versons pas dans l’utopie, nous sommes en 2020 et beaucoup de choses ont changé. Aujourd’hui comme hier, écouter Tangerine Dream relève de l’expérience sensorielle. On s’installe dans leur univers sans avoir recours aux schémas classiques de l’écoute musicale. On entre en immersion, on navigue entre les boucles séquentielles et les parties de claviers aériennes pour n’en ressortir qu’après un accostage tout en douceur. C’est la bonne attitude à adopter pour apprécier cette musique en comptant avant tout sur un bon démarrage pour lancer la machine. Sur Recurring Dreams, c’est Hoshiko Yamane qui s’y colle en interprétant « Sequent C 2019 », la revisite du petit morceau qui termine Phaedra. Je vous invite à écouter les deux versions l’une après l’autre, ne serait-ce que pour prendre la mesure du travail innovant effectué au violon. 45 ans se sont écoulés entre les deux prises et j’avoue que l’esprit est toujours le même. Mais il faut bien constater que ce titre s’est bonifié grâce au talent de Hishiko mais aussi grâce à l’enregistrement qui surclasse, et de loin, les possibilités des années 70. On a l’impression de redécouvrir « Sequent C » tout simplement.

Tangerine Dreams Rcurring Dreams Band1

Cette constatation liée à l’enregistrement va concerner tout l’album. Il y a de la brillance, de la netteté et un souffle enveloppant qui va carrément dépoussiérer les compositions originales. Attention, il faut que les choses soient claires, je fais partie des ces puristes qui chériront toujours avec nostalgie le son et l’histoire des œuvres du passé mais cela ne m’empêchera jamais de cautionner toute nouvelle aventure, surtout de ce niveau. Les versions ne sont ni à comparer, ni à opposer, elles sont différentes et ont chacune leur propre portée émotionnelle. On poursuit avec « Monolight (Yellow Part) 2019 », un titre simplement intitulé « Monolight » sur le live Encore de 1977 et qui intégrait des éléments de « Stratosfear ». La « Yellow Part » figure quant à elle sur Tangent, la rétrospective de 1983. Ici c’est Ulrich Schnauss qui est aux manettes avec un dynamisme et une virtuosité qui donnent une belle consistance à cette mélodie éternelle. On avance dans le temps avec « Tangram Set 1 2019 (expert) », un petit bout du « Tangram Set 1 » de 1980. La musique avait changé et l’arrivée de Johannes Schmoelling en remplacement de Peter Baumann allait construire le son Tangerine Dream des années 80. La version Recurring Dreams interprétée par Thorsten Quaeschning suit la cadence et l’éclat du début en proposant un peu plus de cinq minutes de boucles quasiment méconnaissables. Seules les structures et surtout les sons nous renvoient à ce bel album un peu oublié. Puis c’est au tour de « Horizon 2019 Part 1 » et « Horizon 2019 Part 2 » de nous rappeler au bon souvenir de l’excellent Poland de 1984, un album qui fait partie des plus belles réalisations de TD en public. On est ici au cœur même du processus électronique qui fit la renommée de la bande à Froese. Un séquenceur pour la cadence et des variations mélodiques pour la couleur et la beauté.

Et puis, arrive la surprise du chef avec ce « Phaedra 2014 » joué et arrangé en 2014 par Edgar Froese himself. Une présence sur ce Recurring Dreams en forme d’hommage rendu au maître spirituel. Rien à dire, c’est du classique qui réussit la prouesse de ne pas détonner avec les enregistrements de 2019. Mais pour moi, la palme d’or revient à « Los Santos City Map », un morceau tiré du jeu vidéo Grand Theft Auto V et remis en selle par l’ami Thorsten. La mélodie est superbe et vient comme à l’accoutumée enrober des boucles entêtantes. On est proche de l’orfèvrerie, de la haute couture musicale comme je le disais. Que ce soit l’architecture, le timing, le bon équilibre ou la couleur ambiante, rien n’est laissé au hasard. Un pur moment de bonheur complètement intemporel. Si l’on excepte « Stratosfear 2019 », rondement joué par Thorsten Quaeschning et proche des tonalités d’origine, cette dernière partie de l’album va s’orienter vers des titres moins connus et plus expérimentaux. A commencer par « The Claymore Mine/Stalking 2019 » issu de la bande originale du film The Park Is Mine de 1991. C’est l’autre facette de TD, celle des bandes originales, moins courue certes, mais qui ne peut être minimisée dans n’importe quelle rétrospective. Puis petit passage par Le Parc de 1985 avec le très beau « Yellowstone Park 2019 » qui même s’il ne retrouve pas ici le lyrisme de la version originale est fort bien arrangé par Ulrich Schnauss. Enfin, l’autre belle surprise est cette adaptation de « Der Mond Ist Aufgegangen Part 1 &2 » du compositeur allemand Johann Abraham Peter Schulz. Un colossal travail de transposition à la sauce Tangerine Dream. On peut être rassuré quand on voit l’effort créatif déployé tout au long de ce morceau. C’est innovant, porteur d’espoir et totalement cohérent comme conclusion à Recurring Dreams.

Tangerine Dream Recurring Dreams Band 2

Voilà, je pensais faire plus court et puis je me suis laissé aller. J’ai passé un agréable moment à remettre les titres de l’époque en filigrane à ceux de Recurring Dreams tout en appréciant chaque version. Je crois qu’on est bien parti avec ce sympathique trio qui a réveillé les nombreux fans lassés des albums répétitifs et des shows sans âme. Ce grand coup de balai, à la fois tragique et bienfaiteur a semble-t-il relancé Tangerine Dream pour de nombreuses années. C’est ce que j’espère. A noter que Bianca Froese-Acquaye, la veuve de feu Edgar a eu l’idée de faire coïncider la sortie de Recurring Dreams avec l’ouverture de l’exposition londonienne consacrée à Tangerine Dream. Une belle initiative qui en appelle d’autres. Croisons les doigts…

http://www.tangerinedream.org/

 

4 commentaires

  • Jean-Luc

    Superbe chronique qui donne envie d’acheter et d’écouter la chose ! Bravo.
    Et pour ce qui est de Quantum Gate, plus je le réécoute plus je trouve que le groupe est revenu à ce qui a fait son succès : de superbes mélodies avec de longues boucles de séquenceurs qui nous emmènent dans un univers à part, mais tellement merveilleux

  • Thierry Folcher

    Merci beaucoup Jean-Luc. Pour moi c’est mission accomplie, partager et donner envie. Une belle surprise que ce Reccuring Dreams.

  • Mignon Claude

    Très belle chronique. Comme d’habitude. Cela me donne envie d’y retourner…

  • alain MASSARD

    beaucoup critiquent TD depuis belle lurette,mais laissons les grincheux!
    ce CD m’a plu ,il passe vite même en musique de fond et les remixes remixés, retravaillés sont énergiques et ravivent la flamme!

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