Sumac – What One Becomes

Sumac What One Becomes

Allez savoir, j’ai mis du temps à me décider à parler de cet album. Non pas que je sois peureux, anxieux (fatigué certes), ou autre chose, c’est juste qu’il existe cet instant où on ne trouve pas toujours les mots fins et la tournure adéquate pour tenter d’expliquer un objet un tantinet « hors norme » et casse-gueule. Par là, on se comprend bien, je ne parle pas d’un album qui défie toutes les logiques d’écoute, comme, au plus grand des hasards, les errements labyrinthiques d’un Scott Walker névrotique, mais d’une pièce qui, sur des bases « connues » et metal, en démonte tous les systèmes.

D’abord, Sumac… Késako ? C’est quoi ? L’un des projets d’Aaron Turner, fondateur d’un des groupes de post-metal les plus importants des années 2000, à savoir le défunt Isis, avec des albums aussi monumentaux que Oceanic ou Panopticon. Maintenant que le groupe est dissous, le bonhomme fait son chemin, notamment dans le tortueux et vénère Old Man Gloom et dans le combo qui nous intéresse aujourd’hui, Sumac. Le premier effort, The Deal (2015), a été plutôt moyennement reçu alors que c’est paradoxalement l’un des albums que j’ai le plus écoutés (aux écouteurs, chez moi, dehors avec ou sans casque). Parce que Sumac n’a rien à voir avec Isis. Stricto sensu rien… On pouvait à la limite déplorer l’intro et l’outro à la guitare improvisée de monsieur Aaron qui, écoutées une fois, n’apportaient rien à l’objet. Mais le reste… Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas autant penché sur chaque subtilité, chaque break, chaque irruption sonore au point de chronométrer mentalement l’INSTANT… Et ça, c’est rare, compagnons. Aussi quand le second album fit son apparition, voilà que le Jéré Mignon était tout fébrile, tout nerveux, tout chiant. Et pourtant, j’ai mis du temps, ce laps tout aussi chiant que nécessaire pour appréhender cette engeance de presque une heure.

Sumac What One Becomes Band

Alors maintenant… Comment décrire le nouvel opus de Sumac à quinze mois d’intervalle ? Un mélange entre dissonances et uppercuts ? Peut-être. Une trame qui se construit au fur et à mesure, sans véritables accroches ? Possible. De simples lignes de guitares géostatistiques frôlant le free-jazz d’un Coltrane saturé et grésillant, la cacophonie démente d’un instant avant qu’un groove machiavélique fasse son apparition comme si de rien n’était ? Et là… C’est le drame (ou pas)… Repères cognitifs détruits, cortex en surchauffe, silences brefs, breaks innombrables et langoureux. Sumac bouleverse l’instinct de perception, transformant chaque écoute en expérience nouvelle. Détails multiples, courbes changeantes, mélanges picturaux, rythmiques concassées, fragments se soudant entre eux, intrusions gutturales des vocaux de Turner dans un maelstrom de notes et de matières. Par moments, c’est juste indescriptible, le trio semblant jouer et s’amuser de ses instruments en des regards complices, transes solitaires et duels de sales gamins goguenards. Alors avant de se dire que c’est le 2001 du metal (#so2016), revoyons un peu le côté ludique, le fait de voir trois personnages aux groupes opposés (Isis/Russian Circles/Baptist), post-rock, hardcore, post-metal, chaos, émotion, violence, ambiance, tout ça dans une soupape de sécurité qui siffle sous la pression. Eh ben, ça file des fois les chocottes (sérieux, ces arrangements). Que ce soit dit, What One Becomes ne se vautre jamais dans l’hystérie lourdingue et arty qui donne des migraines, ou dans la facilité d’un pseudo-supergroupe (pour amateurs très, très éclairés). Il est une tache tenace qu’on retourne plusieurs fois pour deviner, en vain, le sens. C’est une esquisse commencée depuis des années, jamais terminée, toujours en cours de finition. D’abord, des agrégats à la Giacometti se détachent jusqu’à peau de chagrin et, ensuite, couches sur couches, se rajoutent jusqu’à laisser l’informe d’une couleur prendre le pas. Sumac n’est pas qu’un projet de plus, c’est une mutation, un mélange broyé qui pique tel un acide. Après tout, le sumac n’est-il pas une épice de cuisine ? Repaire d’alchimiste, ce terrain de jeu qu’est What One Becomes laisse le goût d’intouchable purée opaque, voire monolithique, sur un tracé vigoureux et acéré (aidé par la production maousse du détesté/apprécié Kurt Ballou). Insaisissable et par instants cathartique, difficile d’y mettre un jugement entier. Cela fait un an que je suis dessus et, ma foi, je suis assez satisfait de ne pas y avoir trouvé de réponse. Chaos et contrôle…

Jéré Mignon

https://sumac.bandcamp.com/album/what-one-becomes

What One Becomes
Sumac
Thrill Jockey Records
2016

Un commentaire

  • Lucas Biela

    Belle découverte ! Dans le flot de groupes se copiant les uns les autres, ça fait du bien d’en entendre qui proposent autre chose. En voyant le nom du groupe, je me suis demandé s’il y avait un lien avec Yma Sumac, mais je n’ai pas l’impression 🙂

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