Shibassy – Ghost And Children (+interview)

Shibassy - Ghost And Children

La musique de Shibassy, c’est une rencontre insolite et insoupçonnée entre impressionnisme et expressionnisme, une toile sonore déjantée où se croisent Debussy, Queen, Frank Zappa, Mr. Bungle, The Beatles, musique de cabaret et cirque glauque. Des influences digérées et assumées, voire parfois très certainement insoupçonnées de l’auteur lui-même, impliqué in extenso dans la création de son propre univers, plus personnel tu meurs. Ghost And children est son premier album, son premier « bébé ». Nous l’avons écouté, réécouté. On l’aime, mais face à la richesse et à la folie notoire de l’édifice, il a fallu le digérer lentement avant de pouvoir le chroniquer.

Allez, c’est parti pour la visite guidée de ce Ghost And children euphorisant ! Dans cet ouvrage conceptuel aux mille couleurs, il y a des enfants et des fantômes. OK, c’était facile. Mais c’est pourtant vrai, et ils se retrouvent souvent. D’ailleurs, Shibassy, chanteur/musicien/auteur/rêveur/compositeur à la voix haut perchée, connaît l’emplacement où ils se rencontrent pour jouer et danser ensemble (l’incroyable « Ghost And Children », ou comment passer du générique des Happy Tree Friends au West Side Story de Bernstein en quelques micro-secondes !). La question centrale de cet album est donc l’Enfance. Est-ce que l’on peut grandir tout en restant un enfant ? La chanson « Goodbye Little Boy » (qui sonne un peu comme un titre solo de Jon « Yes » Anderson) est clair dans son propos et ses intentions : « Salut l’enfant, il faut que tu partes maintenant. Oui, ça fait longtemps que je te connais, mais aujourd’hui, tu vas t’en aller pour toujours ». Sauf que l’enfant s’est déjà pris des coups dans la gueule : « Je n’ai jamais vu mon père se raser » ; « Où étais-tu papa ? Où es-tu ? » (le sautillant « Shaving Like Daddy »). Alors, un conseil mon enfant : dans cette vie, tu vas en chier. Mais il faut continuer à avancer et à rire (l’entêtant « You Have To Laugh »). Ris, ris autant que tu peux, surtout si tu souffres !

Shibassy Banner

Mais un peu plus tard, c’est l’enfant qui revient nous tuer, parce que les rêves sont toujours là, bien présents (« killed By A Kid », ballade chamarrée à l’esprit Freddie Mercury). Quel bonheur de voir ces gamins qui surgissent à l’improviste pour jouer aux magiciens en chevauchant de beaux dragons ! (« Je n’étais pas préparé à ça« .) La vie est une surprise perpétuelle. Qu’est-ce qui va se passer ? Comment les choses vont-elles évoluer ? Les gens disent que le monde arrive à sa fin, et je vois les étoiles qui se mettent à saigner. Qu’est-ce ça veut dire ? Et bien, on s’en fout (en témoigne le délicieux et lyrique « Whatever That Means »).

Cet album, ce sont aussi des parties instrumentales géniales qui se glissent de façon inattendue, comme sur « Harpo » (à 1’46), quand on bascule dans « autre chose ». Shibassy dit souvent « La musique, il faut la respecter. Je n’aime pas le format couplet refrain parce que ce n’est pas fidèle à la vie, la vie avance toujours, évolue, tout change tout le temps, comme cette musique que j’aime et que j’essaie de recréer. »

Autre exemple de magie absolue avec « Enlightened Highway » et son introduction au piano digne du Tony Banks de la grande époque de Genesis (c’est dire !). Et de quoi parle cette ultime chanson ? Je fumais, comme d’habitude, et là, j’ai eu une vision dans la fumée : j’ai tout perdu, plus une thune, plus rien, mais finalement, quelle liberté j’ai gagné en retour ! C’est ça Shibassy, un artiste fidèle à ses rêves, fidèle à son univers féérique et, finalement, fidèle à la musique. Surtout, ne passez pas à côté de cet ouvrage rare, fou et sincère, un pur OVNI de la planète rock, qu’on se le dise !

Mario Micaletti & Philippe Vallin

Coup de Coeur C&Osmall

https://shibassy.bandcamp.com/


 

Entretien avec Shibassy

Shibassy

C&O : Salut Shibassy ! Comme nos lecteurs ne te connaissent pas encore, peux-tu nous résumer un peu ton parcours musical ?

Sh : Salut à tous ! Tout d’abord, j’aimerais vous féliciter, vous, l’équipe de Clair & Obscur, pour votre fabuleux travail de passionnés, d’amoureux de la musique, votre travail est nécessaire. En ce qui concerne mon parcours musical, je suis complètement autodidacte. Je me suis formé sur l’instrument, qui est le piano, tout seul. Vers la fin des années 90, je rencontrais mon meilleur ami, un musicien avec un sens de l’harmonie et de la mélodie incroyable. Nous avons découvert l’osmose musicale ensemble, la composition et la somme folle de travail que représente la musique dans son ensemble. Nous avons monté un groupe sur Paris, ce dernier a vécu 5/6 ans, nous expérimentions beaucoup au sein de ce groupe, j’y ai fait mes armes, ensuite j’ai décidé de poursuivre mon parcours en solo, pour élaborer des choses plus personnelles. Pour en finir avec mon parcours musical, je me dois de parler de ma rencontre extraordinaire avec un vieux maître pianiste. Cet homme avait été l’ami proche d’Olivier Messiaen, entre beaucoup d’autres. J’eus l’honneur de devenir son ami, d’avoir de longues discussions avec lui, sur la façon d’appréhender la musique, la composition, etc. Le savoir de ce maître était inestimable, je me suis structuré à son contact.

C&O : Ton premier album est vraiment personnel et extrêmement original. Il ne ressemble finalement à rien de connu, mais regorge pourtant d’éléments empruntés à la culture pop-rock au sens large du terme (mais pas que). Peux-tu nous parler de tes influences ?

Sh : Durant mon adolescence, j’ai découvert énormément de choses musicalement, mais la musique qui m’attirait le plus était celle qui cherchait, là où il y avait de la différence, du nouveau. Je me souviens de certains albums que j’écoutais avec étonnement : Aladin Sane de Bowie, le premier Mr. Bungle, The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis, Queen 2, The Residents, et aussi Chopin, Bach etc… Mais la plus grosse influence sur moi, c’est certainement Debussy, la découverte du Prélude à L’après Midi D’un Faune m’a retourné, j’ai compris le pouvoir incroyable de la musique, cette capacité à emmener loin, c’est unique. Pour moi, seule la musique peut rivaliser avec l’amour sur le terrain de l’émotion et du ressenti. Ces œuvres et artistes m’ont surtout influencé, je pense, dans la démarche à avoir musicalement : chercher et toujours et innover. Twin Peaks, la série, et l’œuvre de David Lynch en général, ont aussi beaucoup compté pour moi.

C&O : Pourquoi avoir choisi le nom de Shibassy, et pourquoi ce choix de chanter en anglais ?

Sh : Avant tout pour l’euphonie du nom. J’ai appris bien plus tard que « shiba » voulait dire « petit » en japonais, et le « ssy », c’est un hommage à Debussy, j’ai trouvé ça joli à prononcer, donc je l’ai gardé. Mon choix de chanter en anglais n’est pas un choix en fin de compte. Lorsque je me suis mis à écrire, je ne me suis pas posé la question une seule fois, les artistes que j’écoutais s’exprimaient en anglais, c’était donc tout naturel pour moi. J’ai appris à placer ma voix musicalement sur de l’anglais. J’ai essayé certaines choses en français, mais je n’ai pas été satisfait, lorsque j’aurai trouvé la bonne formule, je m’y mettrai sans problèmes. Certains mots en français sont très intéressants et ont une très grande musicalité. Ce qui laisse la porte ouverte pour certaines choses.

C&O : Coloré, lumineux, positif (pour ne pas dire « explosif’), déjanté et plein d’humour, Ghost And Children nous apparaît comme un concept-album sur l’Enfance. Est-ce que l’enfant en toi est mort ? Et au final, qui a gagné entre les fantômes et les enfants dans cette histoire ?

Sh : Oui, on peut parler de concept-album, et même d’hommage. L’hommage à cette période de nos vies où tout est possible et réalisable, car les rêves suffisent à la réalité. L’idée de l’album est que nous, les adultes, sommes seulement les fantômes de ces petites créatures pures que nous étions, j’ai parfois le sentiment que l’on passe notre vie à essayer de retrouver cet état de « grâce », ce court moment de notre vie, où nous dansions la ronde avec l’infini. Il y a sur la chanson « Ghost And Children » une phrase qui résume bien le thème de l’album : « Nous étions impatient que le jour se lève, pas que la journée se termine … ». L’enfant en moi n’est pas mort, mais j’ai dû l’exiler de force, ça devenait irrespirable pour lui, maintenant il travaille pour moi dans l’usine à rêves. Je crois qu’il n’y aura jamais de vainqueurs ni de perdants, l’important, je pense, est la lutte entre les deux, car tant qu’ils se battent ils sont vivants, et peut être qu’un jour, ils se mettront à danser ensemble et tout sera peut être plus facile.

C&O : Ton écriture et tes arrangements sont très complexes, la maturation de tes compositions est clairement perceptible. Combien de temps as-tu passé pour la réalisation de cet album ? As-tu travaillé avec d’autres musiciens sur ce projet, ou es-tu vraiment « l’homme à tout faire » de Shibassy ?

Sh : Il m’a fallu environ 4 ans pour finaliser l’album, j’ai dû choisir entre des dizaines de chansons et je suis très perfectionniste, je peux passer des semaines sur un accord. Certaines chansons de l’album m’ont demandé des années d’écriture et d’autres quelques jours. Vous parliez d’explosivité tout à l’heure dans certaines chansons, j’ai beaucoup étudié le comportement des enfants, leur rythme surtout, il y a une urgence dans leurs mouvements, parfois dénués de logique, un rythme complètement fou lorsqu’ils jouent. J’ai essayé de retranscrire cette énergie, leur poésie aussi, dans les structures mêmes des morceaux, sur les enchaînements d’accords, les harmonies. La notion de mouvement en musique est très importante pour moi, je me suis vraiment amusé. Je travaille seul, je suis vraiment « l’homme à tout faire », ce qui demande une masse de travail très importante, il faut composer pour chaque instrument, arranger, mixer etc… Mais l’avantage est le regard définitif que je peux avoir sur ma musique, chaque note est regardée à la loupe. Sur la chanson « Harpo » il y a des voix d’enfants et c’est la seule collaboration extérieure à l’album, tout un symbole…

C&O : A ce jour, quel a été l’accueil critique et public de Ghost And Children ? Qu’est-ce que tu attends de la sortie de ton premier bébé ?

Sh : Je suis vraiment heureux de l’accueil qui a été réservé à l’album, et même un peu surpris. Les retours sont très positifs et ce dans plusieurs pays. L’album touche un très large public, les jeunes et les moins jeunes, des personnes écoutant des styles musicaux vraiment éloignés de l’esthétique de l’album, je ne pouvais rêver un meilleur démarrage, c’est très encourageant pour moi et ça m’incite à aller beaucoup plus loin dans ma musique. J’aimerais beaucoup que tout cela me fasse passer à l’étage du dessus, avoir plus de moyens pour travailler encore mieux et perfectionner mon ouvrage. J’aimerais beaucoup signer sur un label indépendant, me professionnaliser. Je démarche beaucoup dans ce but précis. Ma principale attente au sujet de l’album était la réaction des enfants à son écoute, car il a été écrit pour eux par l’un d’eux, et bien c’est ma plus grande fierté : dès les premières notes, tous se sont mis à danser et à sauter dans tous les sens, mission accomplie !

C&O : C’est quoi la suite des événements ? Y’a-t-il déjà d’autres morceaux ou albums en gestation chez Shibassy ?

Sh : Oui ! Je travaille actuellement sur le deuxième album, je vais m’aventurer sur le terrain de l’onirisme, je suis en pleine écriture en ce moment, j’espère pouvoir le sortir en 2016. J’aimerais aussi mettre un conte en musique. Je suis fasciné par le fantastique, l’irréel. J’aimerais beaucoup écrire un album pour une voix féminine, et la musique de film m’attire énormément aussi, à bon entendeur !

C&O : A quand les concerts, la rencontre « en direct » de ta musique et de ton public ?

Sh : Très bientôt j’espère ! Je dois adapter les morceaux de l’album pour le live, les déshabiller un peu, les alléger. J’aimerais aussi avoir un répertoire plus important, le deuxième album m’offrira des prestations plus fournies, plus cohérentes je pense. La scène se profile pour 2017.

C&O : Quels sont tes coups de cœurs musicaux du moment ? Ton disque de chevet ?

Sh : J’ai beaucoup aimé Echolocations : Canyon d’Andrew Bird, un album enregistré au cœur du grand canyon. Je redécouvre aussi Monk, Mingus… Black Saint And The Sinner Lady est un véritable chef d’œuvre. Blackstar de Bowie est merveilleux aussi, j’aime l’intemporalité en musique. Lorsque je compose, j’essaye d’écouter le moins de choses possible. Et puis de toute façon, la plupart du temps, ce que j’aimerais écouter n’existe pas, alors je dois l’écrire moi même. Un de mes albums favoris entre tous, est What’s Going On de Marvin Gaye, un album d’une très grande profondeur, et les arrangements sont sublimes, un album à part pour moi . Les études de Debussy sont un repère aussi !

C&O : Un petit mot que tu aimerais dire en plus ?

Sh : Juste un grand merci à toutes les personnes qui ont aimé et qui aimeront l’album, j’espère que le voyage a été et sera autant amusant pour eux qu’il l’a été pour moi lors de l’écriture. Merci encore à tous, ce n’est que le début.

C&O : Un grand merci à toi pour avoir pris le temps de répondre à nos questions, et longue vie à Shibassy et à sa musique !

Sh : Merci à vous Clair & Obscur, ce fut un réel plaisir d’échanger avec vous, à très bientôt pour la suite. Longue vie à vous.

Propos recueillis par Mario Micaletti & Philippe Vallin (février 2016)

Ghost And Children
Shibassy
2015
Autoproduction

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