Robert Rich – Morphology

Morphology

Robert Rich est un artiste aussi génial que passionnant et il me tardait d’en parler un jour dans les pages de C&O. Son nouvel album « Morphology », qui nous replonge dans sa meilleure période (soit de la fin des années 80s jusqu’au milieu des années 90s) tout en se payant au passage le luxe de la « réinventer », se présente donc comme une occasion idéale. A l’instar de son compatriote californien Steve Roach, avec lequel il collaborera sur deux albums mémorables (« Strata » et « Soma ») durant cet âge d’or, Robert Rich est le pionnier d’un véritable renouveau de la musique électronique à l’aube des eighties : musique texturale, atmosphérique et immersive, se situant à des années lumières des productions pop, new-wave et techno alors en vogue. C’est à cette époque bénie que le musicien poly-instrumentiste, en parallèle à Steve Roach (la « star » indétrônable du genre) mais avec une personnalité, une sensibilité et une palette sonore bien à lui, co-invente la musique ambient cinématique de la côte ouest. Cette dernière donnera naissance à un véritable courant à part entière, confidentiel mais planétaire, dont l’américain Jeff Pearce, l’italien Alio Die, l’espagnol Max Corbacho ou encore le français Boris Lelong comptent aujourd’hui parmi les représentants les plus doués, chacun fort d’un univers finement ciselé, élaboré et singulier.

Ce qui différencie quelque-peu Robert Rich de ses pairs, c’est qu’il utilise souvent des instruments qu’il fabrique lui-même (y compris des synthétiseurs !), telles que ses fameuses flûtes traversières en PVC au son particulièrement envoûtant, très présentes sur la longue ouverture en trois actes enchainés de « Morphology ». Avec ses machines alliant technologies à l’ancienne et ultramodernes, ses fameux glissandi de guitare lap-steel (autre marque de fabrique du maître) et ses autres sonorités acoustiques « réelles » ou samplées (percussions diverses, instruments ethniques…), Robert Rich a réalisé une trentaine d’albums en solo ou en collaboration (avec Ian Boddy ou Markus Reuter), et s’est illustré avec brio dans des courants bien spécifiques de l’ambient (tribal, dark, minimal, drone, abstrait, etc.).

Le compositeur/plasticien des sons s’est également produit aux USA et en Europe dans des contextes variés, où sa musique faisait corps avec les lieux investis, qu’il s’agisse d’une salle de concert, d’une galerie d’arts, d’une grotte préhistorique ou d’un planétarium. Intello sensitif et créateur de concepts étonnants, signalons que notre musicien prodige a également effectué des recherches très sérieuses sur le rapport entre sommeil et musique, avec à la clef un DVD audio extraordinaire intitulé « Somnium », comprenant une seule pièce mouvante et éthérée accusant une durée record de 7 heures !

« Morphology » n’est pas, pour sa part, une création studio, mais un enregistrement live capturé sur le vif le 15 mai 2010 dans le New-Jersey. Celui-ci revient donc sur un plan strictement esthétique et musical à la période la plus inventive et emblématique du Californien, soit celle entamée en 1987 avec le génial « Numena » (et ses réminiscences du meilleur Tangerine Dream des seventies), puis « conclue » en 1994 par l’excellent « Propagation », œuvre hybride et mystique à laquelle « Morphology » fait immédiatement penser dès les premières nappes qui ouvrent l’album.

L’introductif « Alhambra », avec ses percussions et sa basse hypnotiques, ses flûtes réverbérées et sa guitare en apesanteur, est pourtant issu de « Seven Veils », disque sorti quatre années plus tard. Celui-ci s’inscrivait en effet dans une même veine et continuité de style (en plus tourmenté et « rituel » toutefois), après quelques incursions de notre créateur surdoué vers des territoires plus sombres – avec en point d’orgue le ténébreux « Stalker », signé avec Lustmord (le « côté obscur » de l’ambient).

D’autres titres du répertoire fleuve de Robert Rich viennent s’inviter au fil de ce live onirique et introspectif, telle que cette version plus organique et enveloppante de l’excellent « Attar » (extrait de « Ylang », publié en 2010), où notes de piano cristallines et textures de flûtes s’entremêlent et se caressent de manière aléatoire, plongeant d’auditeur dans une expérience particulièrement sensuelle.

Dans le rayons des reprises de choix, impossible de ne pas citer « The Other Side Of Twilight », pièce maitresse du référentiel et indispensable « Numena » (1987), ici recréée à l’aide de sonorités électroniques plus « lumineuses » et de séquenceurs aux tempos apaisés, ce qui n’enlèvent rien au pouvoir anesthésique (dans le bon sens du terme) de cette fresque magique, alliant le meilleur de la musique planante « old school » avec le caractère intemporel de l’ambient moderne.

« Morphology » (dont le morceau éponyme évoque curieusement les bouillonnements rythmiques du génial « Orbus Terrarum » de The Orb, groupe pionnier du chill-out/downtempo psychédélique) s’annonce au final comme une nouvelle réussite de son géniteur. Voilà donc un disque qui synthétise à merveille trois décennies d’exploration et d’innovation musicales, tout en pointant du doigt la quintessence de l’œuvre d’un artiste absolument incontournable pour tout mélomane en quête de voyages intérieurs.

Avis aux fans du maestro ou aux simples néophytes : ce nouvel opus est à ne manquer sous aucun prétexte !

Philippe Vallin (9/10)

http://robertrich.com/

Pour écouter, télécharger ou commander l’album en CD :

http://anodizesound.bandcamp.com/album/morphology

Morphology
Robert Rich
2013
Anodize

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