Robert Reed – Sanctuary

robert reed sanctuary

N’y allons pas par quatre chemins : « Sanctuary » est un album que Mike Oldfied aurait pu sortir entre 1973 et 1978, période bénie que bon nombre d’amateurs considèrent (à raison) comme l’âge d’or créatif indépassable du prodige anglais. C’est à ce moment là, en effet, que notre jeune compositeur poly-instrumentiste a posé les bases d’un univers on ne peut plus singulier dans l’histoire du rock, avec cet enchaînement des quatre chefs-d’œuvre que sont « Tubular Bells », « Hergest Ridge », « Ommadawn » et « Incantations », disques aussi différents dans la forme que complémentaires sur le fond. Incroyable mélange de symphonie complexe, de folk irlandais, d’ambiances mystérieuses et pastorales, de rythmes tribaux incandescents ainsi que de séquences répétitives enivrantes, la musique de Mike constitue, tel l’apanage des génies, un genre musical en soi. Le style du maître est immédiatement reconnaissable, ne serait-ce que grâce à ce son de guitare « vibrant » unique en son genre, ce doigté sans égal et cette signature mélodique inimitable (quoi que !). Comme bon nombre de mélomanes, Robert Reed est tombé très tôt dans la marmite Oldfield et c’est en découvrant « Tubular Bells » dès l’âge de sept ans qu’il s’est décidé coûte que coûte à devenir compositeur. Ce moment initiatique fera de lui, bien des années plus tard, un musicien complet et confirmé, maîtrisant à la perfection tous les instruments utilisés dans le classique de 1973 ! Par ailleurs, notre bonhomme, claviériste à la base, est bien connu des amateurs de rock progressif pour être l’initiateur et le leader du groupe anglais Magenta, après avoir trainé ses guêtres au sein des plus confidentiels (quoique fort intéressants) Cyan et The Fyreworks.

Début 2013, Rob se décide enfin à tenter l’aventure solo avec une vieille idée en tête : réaliser un album à la manière de son mentor Mike et plus particulièrement dans la même veine que son emblématique « Tubular Bells ». Dans le même temps, il souhaite s’imposer des conditions identiques à celles de son idole (aucun échantillonnage) en prenant soin de tout jouer lui-même en studio, piste après piste, avec à sa disposition l’ensemble des instruments dont disposait Oldfield à l’époque (piano, guitares en tous genres, mandoline, banjo, glockenspiel, vibraphone, marimba, bodhran, flûtes baroques, celtiques, orgue Farfisa…), sans oublier l’indispensable ensemble de choristes (The Synergy Vocals Choir). Pour mener à bien son projet avouons-le un peu « casse-gueule », Rob Reed fait appel aux services de Tom Newman et de Simon Heyworth, deux anciens collaborateurs du grand Mike qui prennent respectivement en charge la production et la masterisation du disque. Baptisé « Sanctuary », celui-ci est découpé en deux longues plages quasi-instrumentales, à la manière des trois premiers opus de qui vous savez. Et, contre toute attente, le résultat est sidérant de perfection et d’inspiration !

« Sanctuary » est en effet un pur exercice de style à travers lequel Robert Reed s’amuse à mixer la substance créative des grandes œuvres de son modèle afin de recréer une sorte d’opus resté inédit, à la fois incroyablement respectueux et fidèle au matériel original. On retrouve ici le même « son » typiquement seventies, le même style caractéristique, des composantes instrumentales on ne peut plus similaires, une sensibilité analogue et des mélodies souvent proches des thèmes originaux. Ces derniers ne sont pas « plagiés » mais plutôt revisités, un peu comme quand Mike Oldfield lui-même réadapta son « Tubular Bells » matriciel pour mettre en boîte un « Tubular Bells 2 » de bien belle facture (on passera sous silence les autres déclinaisons de triste mémoire). Robert Reed a fort bien étudié et digéré ses vieux classiques : il en reprend ainsi l’ensemble des ingrédients entièrement réarrangés, ré-agencés et réorchestrés pour enfanter sa propre vision d’un nouveau CD de… Mike Oldfield !

Durant l’écoute de ce court édifice de 38 minutes, les connaisseurs pourront s’amuser à repérer une avalanche de clins d’œil pleinement assumés qui démarrent dès l’ouverture de l’album, quasi semblable à celle du bucolique « Hergest Ridge », œuvre parfois injustement mésestimée mais Ô combien référentielle dans la carrière de son géniteur. Dans la « Part 1 », les allusions à « Ommadawn » sont également légion (descentes de manche en cavalcade, envolées de chœurs à la fois célestes et exotiques, incursions enjouées dans l’imaginaire folk nordique…) sans oublier les clins d’œil aux fameux marimbas du fleuve « Incantations » qu’on retrouve à l’occasion d’une longue séquence finale tout simplement jouissive.

La « Part 2 », un peu plus décousue et manquant peut-être d’un vrai « climax » à la hauteur de la précédente, s’ouvre sur une ambiance se situant à mi-chemin entre les moments les plus sereins de « Tubular Bells » et le planant « Woodhenge », extrait de « Platinum » (l’autre grand opus incompris de Mike Oldfield, paru en pleine période charnière avant le virage 80’s). Côté thèmes mélodiques marquants (l’ouvrage en regorge !), on retrouve entre autres une bien jolie ritournelle façon « Jungle Gardenia », chantée par une Maggie Reilly plus vraie que nature. Comme quoi, le perfectionniste Rob Reed n’a décidément rien oublié sur le plan des signatures sonores afin de boucler et de peaufiner à l’extrême son album « hommage » ! Avec « Sanctuary », Robert Reed nous offre un retour aux sources comme Mike Oldfield n’en a plus tenté depuis « Amarok » et c’était en 1990.

Qu’on soit sensible ou pas à la démarche (certains crieront à l’hérésie, le point de vue se défend), il est clair que ce disque est le fruit d’un travail sincère, respectueux et passionné, réalisé qui plus est avec une précision renversante et une inspiration de tous les instants. Par contre, si vous voulez en savoir un peu plus sur le style propre à Robert Reed, il vous faudra attendre un éventuel second disque en solitaire. Car là n’est pas le sujet de ce mimétique « Sanctuary », à découvrir et à déguster comme un trésor caché de Mike Oldfield première période. Un vrai plaisir coupable en quelque-sorte !

Philippe Vallin (9,5/10)

http://tmr-web.co.uk/robreedsancturay/Blank.html

Sanctuary
Robert Reed
2014
Tigermoth Records

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