Rãgarãja – Sheïtan

Rãgarãja Sheitan

Chaque époque connaît ses révolutions culturelles et musicales, chaque décennie vit son exception avant qu’elle ne devienne la règle et la mode du temps. Dans les années 1960, nous avons eu le rock d’Elvis et des Beatles, dans les années suivantes, Pink Floyd et les Sex Pistols. Puis, pendant une longue période de temps, la musique n’a évoluée que de façon linéaire, n’ajoutant à l’ensemble batterie/voix/guitares et basse électrique que de la vitesse, de la technique et de l’agressivité. Au cours des années 1990, l’ère du grunge, de l’industrial, du nu metal et du rapcore a engendré une fusion audacieuse et insoupçonnée entre styles qui n’a eu de cesse depuis. Bien qu’il n’ait pas fait l’unanimité (et ne la fait toujours pas), le rapcore a permis à la musique actuelle de déployer un autre potentiel. Souvenons-nous de la venue des pionniers du genre tels que Faith no More (à leur début), Biohazard et les Beastie Boys, puis finalement de l’encre qu’à fait couler le célèbre groupe Limp Bizkit et son leader, Fred Durst. Plus que du rap, plus que du métal, la musique proposée par ces artistes est comme celle de Rãgarãja, une musique lourde et entraînante, soutenue à bout de bras par le lyrisme et la verve de son chanteur.

Près d’une vingtaine d’années plus tard, ce décloisonnement des styles se perpétue. Désormais, on ne parle plus d’alternatif pour catégoriser ce type de musique hors-norme. Chaque petit « mutant » engendré par la musique multidirectionnelle a un nom, une griffe, une signature. On songera entre autres au jazz metal ou au oriental metal, des styles musicaux a priori hermétiques pourtant rendus hybrides par l’ingéniosité de leurs ambassadeurs. Rãgarãja, un quintet parisien à cheval entre le djent et le rapcore, poursuit ce filon et l’exploite malgré son aspect moins accessible et plus marginal. Lancée en 2014, la jeune formation aspire à faire une musique qui leur ressemble et qui réunit intelligence et ambiance. Certains types de métal nous ont habitués à des rythmes lourds et techniquement impressionnants sans toutefois porter un soin particulier à leur message. Euryale, le leader et la voix de Rãgarãja, admet que le fond de notre métal contemporain est parfois délaissé au profit de la forme (et il n’a pas tort!). Pour le chanteur français, la parole doit coexister avec la musique, elle est même le principal moyen de communication, le pont qui rapproche le « performer » de l’auditeur.

Ragaraja Band

Le choix-même de Rãgarãja comme nom de groupe en dit long sur les aspirations de ses auteurs. Divinité hindoue, Rãgarãja est le Dieu de la passion, mais aussi le symbole d’un idéal : celui de substituer le désir charnel par une ouverture sur l’univers, une prise de conscience sur ce qui est et ce qu’est l’homme. En consultant les paroles des cinq morceaux parus à ce jour, on constate rapidement la réflexion, l’introspection et la lucidité de leur parolier. L’intention est claire : parler banalement d’amour, de guerre ou de mort comme la plupart des groupes de pop ou de métal, est tout simplement hors de question. Les thèmes principaux de groupe : la luxure avouée, l’envie réprimée, la perte, la passion qui vous submerge, vont au-delà des thèmes généralement abordés par nos typiques musiciens à poils longs.

Euryale inculque à l’homme, son sujet central, une émotivité à fleur de peau où se mêlent rage, regrets, perte, impuissance et solitude. En ses propres termes, « [le cœur de ses textes] révèle le point de vue […] de l’homme tourné vers lui-même, [conscient] de ce qui se passe en lui ». Et à lire chaque vers de cette prose aussi bien sentie que joliment élaborée, on ne peut que constater que l’intention derrière son écriture rejoint efficacement le résultat. Dans une veine qui peut rappeler la sensibilité de groupes de djent et de metalcore bien connus du milieu tels que TesseracT, Periphery, Erra, Circles ou Skyharbor, la musique de Ragaraja rejoint paradoxalement les textes qui les animent. Ses airs de guitares à huit cordes, très lourds et saturés de basses fréquences, balancent et nuancent la fragilité émotionnelle et la fébrilité qu’on y décèle.

Parsemée de staccatos et de rythmes explosifs (les fameux blast beats typiques du métal post-2000), le canevas typé par l’usage répété d’ostinato (une simple note de fond mise en boucle pour rythmer une mélodie secondaire), rappelle sans contredit les plus grands représentants du djent, ce sous-genre de métal progressif très en vogue en Angleterre et aux États-Unis dont je raffole tout particulièrement. Loin d’être bête comme certains puristes le prétendent, ce genre musical offre des possibilités presque infinies, puisqu’il présente une polyrythmie aux combinaisons infinitésimales à l’instar du jazz et du progressif pur. Entre les mains de Stanilas D’Arnoux et Chris Ferrero, les deux guitaristes du groupe, la guitare est exploitée de façon efficace et imposante, combinant le palm-mute et un intéressant déploiement d’arpèges qui évite à la mélodie de se cantonner à l’unique et répétitive corde à vide surexploitée par certains débutants (le fameux 0-0-0-0 en drop D).

De leur propre aveu, les membres de Rãgarãja admettent leur correspondance avec certains groupes rap/hip hop contemporains tels que NTM, Vald, Lino et Kaaris, où le texte occupe le premier plan. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de me référer à certaines formations russes moins connues telles que Immaterialist et The Korea, de même que deux très efficaces groupes Hacktivist et Devastator, dont la sonorité et les rythmes sont proches parents. Les membres du groupe affirment également être inspirés par une vaste panoplie de formations de djent et de métal extrême dont Periphery, Architects, Animals As Leaders, Gojira, Amon Amarth, Heart Of A Coward, Dimmu Borgir et Lamb Of God. Et cela s’entend! On y sent d’ailleurs un son similaire, une impression de pesanteur héritée de ces grands noms.

Considérant le fait qu’il s’agisse d’un enregistrement indépendant dont la seule assistance extérieure est assurée par Durand Amael, le batteur du groupe metalcore Novelists, on ne peut qu’être étonné par la qualité de la réalisation.
En résumé, si le rapcore et le djent n’ont pas encore eu l’occasion ni le temps de prouver leur potentielle pérennité (parce que trop récents et encore trop peu répandus), Rãgarãja possède toutefois une audace qui lui vaudra une place dans les annales de la musique. Jouer un style aussi innovateur combinant des airs de rap et de djent en plus de chanter un produit exclusivement francophone (bien oui, il y a de ces dissidents Gaulois ailleurs qu’au Québec!), cela demande du cran et de la détermination. Visiblement, Rãgarãja n’a pas choisi la voix de la facilité.

Mais là réside toute la valeur de ce projet unique empreint d’intégrité et de conviction. Comme le disait lui-même Euryale, « quand tu chantes, tu t’adresses à ton public pour lui donner un message, ou une histoire« , et cela ne peut se faire efficacement qu’en communiquant librement dans sa langue, en ses mots propres. Et puis, Euryale souligne que ce projet tout frais n’en est qu’à sa première étape. Selon ses dires, un second volet serait en plan. Une approche plus « universelle », où le narrateur perçoit le monde alentour, serait envisagée. Il n’est donc pas impossible que la musique évolue elle aussi en ce sens et qu’elle se déploie dans tout son spectre, conservant sa lourdeur tout en se raffinant. Après tout, cet EP n’est qu’un début. Et quel début ! Je suis impatient de connaître la suite…

Dany Larrivée

http://ragaraja.bandcamp.com/

Sheïtan (EP)
Ragajara
2015
Autoproduction

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *