Pharmakon – Bestial Burden

Pharmakon Bestial Burden

Temps, acclimatation, compréhension, il faut bien cela pour digérer cette assiette. Car plus qu’un projet ou une métaphore charcutière confite, Pharmakon est le concept déformé de sa génitrice. On ne peut détacher cette carcasse semi-bruitiste, mais bien sournoise (la coquine), de Margaret Chadiet, petit bout de femme ayant forgé ses coutelas et autres scalpels dans l’underground abrasif New-yorkais, et maintenant envahi d’une aura qu’on qualifiera de « hype » artistique. Margaret et ses agissements suggèrent la portée d’une œuvre comme prolongement biologique de ce que peuvent ressentir leurs créateurs in et hoc. Vu (en live) et lu (un peu partout), il faut bien le dire, Margaret répand ses tripes sur la table dans un élan cathartique obsédant. Autant être bigleux que de ne pas le voir, et cela dès cette pochette où la demoiselle pose nue, le corps recouvert de viande, organes et autres viscères agencées (non humains, précisons), formant une nouvelle enveloppe corporelle aussi malléable que modifiable, la souffrance physique vécue. Oui, car Margaret a vécu un temps avec une tumeur qui lui a bouffé le corps, avant qu’elle lui soit retirée en urgence par un geste chirurgical (annulant une tournée européenne au passage). Et ce très court album (29 minutes) en est l’histoire.

Des premiers signes de fatigue, du manque de souffle et crachats de sang, jusqu’à la lente progression dans les organes, le déraillement d’une machine biologique, le tourment pathologique d’abord latent ensuite continu dont la seule défense reste un cri amer de douleur mélangé à de la colère. La bestialité comme remise en cause de ce qu’on croit être. On peut remarquer, en toute logique, que j’ai ici pas mal utilisé les mots « corps » et « Margaret ». Des défauts viennent les qualités. Ouais, Margaret ici, là et partout, on ne voit qu’elle, la « hype » peut-être. Le corps, aussi. Les peintures de Francis Bacon côtoient les performances de Herman Nitsch immortalisées par Schwarzkogler, la performance des fluides mélangés dans une étreinte létale et vitale. Il existe quelque-chose proche de Lucio Fulci dans « Bestial Burden », la maladie, son lot de souffrance et de hurlements au lieu de faire pourrir la chair et de la consumer créent au contraire de nouvelles aspérités, une nouvelle forme biologique morbide.

Pharmakon Band

Et la mère de Pharmakon de convoquer des martèlements tribaux sur plaque de métal, de produire crépitements, larsens, grincements et boucles suintantes et abrasives. La voix, elle ? La belle éructe, suffoque, hurle, souffle provoquant la diminution, alarmante, de la lumière environnante tout en instaurant un climat tendu, dérangeant, où le malaise s’insinue aussi sournoisement que le médecin légiste besogneux en caméra subjective. À n’en point douter (et cela reste mon avis personnel), ce nouvel opus va plus loin que le précédent. Une femme arpentant les terres du Power Electronics n’est en rien commun (si on excepte Johanna Rosenquist d’Institut ou Koeff), regard attiré, instinct primaire, quand tu nous tiens.

Davantage malsain, pesant et persuasif, « Bestial Burden » est un bref cauchemar noise-industriel qui résonne dans les canaux auditifs dont à force de persuasion, on retente le plongeon. Une confrontation que les non initiés trouveront ahurissante, alors que les auditeurs de (au choix) Con-Dom, Genocide Organ, Control, Anenzephalia, Grunt ou IRM, trouveront gentillette au lait Candia, sans en renier néanmoins le côté attractif. C’est le côté obscur du son, l’envers du miroir, le charnier des mélodies synthétiques.

Entre cérémonie chamanique et exutoire post-chirurgical précoce, Pharmakon ne redoute aucune faiblesse (elle s’en nourrit), son excitation dégénérescente ne laissera que grumeaux et semences égarées. Bestial Burden ? Un polype récalcitrant !Bon appétit.

Jéré Mignon

https://pharmakon.bandcamp.com/

Bestial Burden
Pharmakon
2014
Sacred Bones

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