Peter Hammill : itinéraire d’un artiste à part en 3 étapes

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Peter Hammill : itinéraire d’un artiste à part en 3 étapes

On a souvent, et de façon précise, analysé la discographie de Van Der Graaf Generator sous ses différentes formations. Celle de Peter Hammill, le mentor du célèbre combo anglais, est moins connue, pour des raisons assez évidentes : prolifique et protéiforme, elle s’éloigne le plus souvent du progressif pour explorer des territoires musicaux changeants et différents les uns des autres. Nous avons donc souhaité réhabiliter modestement l’œuvre de ce véritable génie avec les chroniques de trois réalisations phares extraites de son abondante production : « Nadir’s Big Chance », tout d’abord, album de punk publié en 1975 soit deux années avant l’explosion de ce style; « Over », ensuite, disque de rock burné et éclectique, écrit après un divorce douloureux en 1977; et « Fireships », enfin, opus symphonique de toute beauté coproduit avec David Lord en 1991. Beau voyage !


Peter Hammill – Nadir’s Big Chance (EMI 1975 / Réédition 2006)

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1975 : « Nadir’s Big Chance », la « chance de Rikki Nadir », alter ego hammillien, allait avoir un retentissement majeur dans l’underground rock, anticipant de deux ans la vague punk et influençant certains de ses représentants (Johnny Rotten et les Sex Pistols en tête). Arrêtons-nous-y un instant : le même homme qui a poussé le rock progressif dans ses derniers retranchements en termes d’émotion et de paroxysme musical avec Van Der Graaf Generator jetait, après Iggy Pop, les bases du punk rock… Rien de calculé au demeurant là-dedans, mais plutôt la poursuite d’une quête identitaire obstinée : Rikki Naddir est le Mister Hyde d’Hammill, la part rock de Peter avec tout ce que cela implique en termes d’énergie brute, de révolte viscérale, loin de toute sophistication musicale ou poétique. A titre d’exemple, la profession de foi du morceau titre est peu équivoque, qu’il s’agisse de musique ou de sexe : « Je vais gémir, je vais crier, je vais faire jouer ma guitare / Jusqu’à ce que ton corps soit raide et que tu voies les étoiles« , le tout sous fond de rythmique binaire, fiévreuse, de riffs de guitare teigneux, porté par une voix rageuse, éraillée, hurlée, noyée dans les instruments. Aucun artifice, aucune pose : il s’agit juste de mettre ses trippes sur la table, de « faire péter le système avec la chanson ». De ce point de vue « Nadir’s Big Chance » et « Over » sont bizarrement jumeaux.

Soit. Rien n’étant jamais simple (a fortiori simpliste) avec le bonhomme, il est impossible de réduire tout le disque, riche et divers, à cette seule pulsion animale, que l’on ne retrouve guère, à l’état brut, que dans un bon tiers des morceaux. Certes, les mélodies se veulent simples, souvent sur trois ou quatre notes (voir les trois accords de « Birthday Special »), la voix est parfois plus parlée que chantée (« Shingle Song »). Mais on peut aussi souligner la diversité des sons, des arrangements et des thèmes évoqués. Plus intéressant encore : la fureur hammillienne se transforme souvent en plainte, révélant sa vraie nature : « Nadir’s Big Chance » est un album travaillé en profondeur par une rupture brutale, qui éclata au grand jour un an (et trois opus de VDGG !) plus tard. « Been Alone So Long », « Airport » ou « Nobody’s Business » y font plus ou moins clairement référence (ce dernier évoquant un mannequin qui « se préoccupait de son sourire et pas de son visage / avant que sa fortune ait pris la place de son âme« ). L’étrangeté est aussi au rendez-vous avec le saxophone fou du chapelier David Jackson ou bien le rythme étrange et l’ironie des paroles de « The Institute Of Mental Health Burning » (« l’institut de santé mentale en feu » !).

Le CD d’achève par un règlement de compte définitif avec le « music business », « Two Or Three Spectres », sous forme d’un monologue cinglant : un imprésario s’y enrichit sur le dos d’un combo. Bref, c’est un réquisitoire brutal sur la mythologie rock et la manière dont, en 1975, la musique était en train de devenir un produit. On le voit, c’est à plus d’un titre que « Nadir’s Big Chance » est un disque prophétique. Le refus de toute concession, la sincérité absolue, y ont fait de son auteur une sorte de prototype de l’artiste voué à sa création et rejetant viscéralement ce qui l’en éloigne. Du grand Art !

Bertrand Pourcheron & Philippe Arnaud (9/10)

 

 


 

Peter Hammill – Over (EMI 1977/Réédition 2006)

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Quand « Over » sort en 1977, trois albums du générateur sont parus entre-temps, dont au moins deux chefs-d’œuvre (« Godbluff » et « Still Life ») : le rythme de production de « l’ange noir » s’avère plus ahurissant que jamais, comme si l’extrême précarité de VDGG rendait nécessaire une fuite dans la création tous azimuts. « Over » précède la dernière incarnation de Van Der Graaf et, là encore, acquiert rapidement la notion d’album culte. Fish y trouvera, au demeurant par réaction, l’inspiration des textes de « Fugazi », second album de Marillion. Concept album inspiré à son génial auteur par son divorce, « Over » est un exemple rare dans l’histoire du rock d’autobiographie non déguisée. Cette mise à nu, sans pudeur mais sans exhibitionnisme, se fait en suivant une nouvelle direction musicale, sans doute imposée par le propos, une sorte de rythm’ and blues dépouillé et énergique. « Over » est un de ces opus qui, sortis du fond du cœur, filent droit et frappent juste, comme une sorte d’évidence lumineuse – façon de parler, bien entendu, vu la noirceur désespérée du disque.

La lamentation masochiste qui ouvre le CD, « Crying Wolf », n’est qu’un avant-goût de la terrible auto critique qui va régner sur l’œuvre : un homme s’accuse de n’avoir pas su montrer son amour, coincé entre « orgueil et peur » (« Alice ») et finit par cracher le morceau dans « Yoga » : « les mardis, elle faisait du yoga, façon légume mais toujours prêt à me dire que j’étais un artiste, sous-entendant ainsi qu’elle ne l’était pas« . Cette sincérité absolue, qui pourrait gêner tant elle touche à une intimité de couple, atteint au contraire l’universel par son évocation de l’éternel masculin, de l’impossibilité de communiquer. Elle devient bouleversante dans l’évocation de sa souffrance, au cœur de cette pièce magistrale qu’est « This Side Of The Looking Glass », mélodie superbe rehaussée par un arrangement orchestral on ne peut plus réussi : « Je suis ivre de tristesse, noyé de folie, la vague me submerge, l’écho de ton rire glisse à travers le miroir et je suis seul« . C’est sans doute l’opus où l’auteur se révèle un interprète d’exception, jouant véritablement la plainte, comme la colère froide, chuchotant, hurlant, suggérant par son interprétation la faiblesse et le désarroi de l’homme abandonné. Piano et guitare tour à tour au premier plan, rythmique sèche et nette, servent d’écrin à cette voix hors du commun.

Au bout du tunnel, on se retrouve « Lost And Found » (titre du dernier morceau), « dans la lumière du jour gris et froid », au prix d’un énorme effort sur soi, un solo de guitare tendu, retenu, des riffs durs : la vie reprend, et l’amour, ou du moins le désir (« mets ta robe rouge baby ») avec elle. C’est là toute la force de « Over » : la mise en scène musicale d’un monde intérieur. Un chef d’œuvre intemporel !

Bertrand Pourcheron & Philippe Arnaud (10/10)

 


 

Peter Hammill – Fireships (Fie Records ! 1991/Réédition 2006)

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En 1991, après le double live « Room Temperature », le génie qu’est Peter Hammill signait, avec « Fireships », son album le plus solennel. Cet opus merveilleux rassemblait une collection de chansons lentes, avec des arrangements symphoniques. Le CD était coproduit par David Lord et Peter s’en expliquait : « C’est un homme qui a une compréhension profonde des timbres et des couleurs des arrangements sur les plans technique et émotionnel. Ma propre compréhension est beaucoup plus primitive et instinctive. D’une certaine façon, nous en sommes venus à une vraie rencontre spirituelle« . Outre les complices habituels et leurs interventions sporadiques, Lord œuvrait donc aux claviers et arrangements. Les thèmes tournaient autour du couple, du féminin et masculin (« Où est le point qui nous fait traverser la séparation sexuelle ? » dans  » Incomplete Surrender », qui suggérait brillamment que l’homme et la femme ne pouvaient être accomplis et complets qu’ensemble).

De plus en plus, les paroles prenaient de la hauteur, manifestaient une sorte de recul méditatif, parfois amer. Ainsi, sur l’éponyme « Fireships », le plus dynamique des morceaux du disque, l’un des rares avec batterie : « Nous naviguons sur des vaisseaux de feu, nous ne pensons jamais que nous serons un jour brûlés, nous nous croyons à l’épreuve du feu« . Dans « Given Time », c’est un appel à la responsabilité et à vivre au présent qui était lancé, thèmes qui reviendront de manière obsessionnelle durant la décennie suivante : « Nous vivons les vies que nous faisons« . La majesté des orchestrations de Lord s’accordait parfaitement avec celle du propos, notamment sur l’exceptionnelle pièce « Gaïa », titre d’une splendeur symphonique absolue et belle déclaration d’amour à la Terre-mère et à l’harmonie du souffle de la vie dans un « connected world » (« monde de connexions »).

On était bien loin, avec cet hymne, de toute naïveté et simplification : c’était l’expression d’un pur sentiment « écologique », au sens noble du terme, sur lequel Hammill s’était peu exprimé dans son œuvre passée. Au final, « Fireships » constituait un album magnifique enfanté par un des plus grands génies de ces quarante dernières années. Magistral !

Bertrand Pourcheron & Philippe Arnaud (9/10)

http://www.sofasound.com/

 

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