Neu! – Rétrospective

Neu! - Neu!

Je vais vous parler – trop brièvement hélas, il faudrait tout un bouquin, un gros, pour tenter de bien faire – d’un groupe qui en quelques albums aussi cinglants que brillants a défriché tout en même temps l’ambient, le punk rock (enfin, ce qui allait le devenir), la musique industrielle et une poignée d’autres joyeusetés du même genre, dévastant sans y penser mais avec application des esprits aussi aiguisés que ceux de David Bowie et de Johnny Rotten, qui n’allaient pas tarder à multiplier, à leur manière et au centuple, les révolutions annoncées dans les albums de Neu! (pour non-germanophones, ça se prononce Noï!), puisque nous parlons d’eux.

Parler de Neu!, c’est quelque part évoquer le Kraftwerk des débuts, encore que Kraftwerk en lui-même n’ait rien à y voir directement, c’est seulement de là que tout est parti. Nous sommes donc au sein de Kraftwerk, en 1971, une période troublée et méconnue du groupe. Ralf Hütter a claqué la porte, laissant seul aux manettes un Florian Schneider certainement triste et désemparé. Mais avant de partir, en juin 1970, il a fait appel à Klaus Dinger, recruté au poste de batteur. De son côté, Florian Schneider fait appel de temps à autre à Eberhard Kranemann, un bassiste avec lequel il avait joué dans un groupe de free-jazz nommé Pissoff.

Essayant de remonter un machin-groupe-quelque chose bien barré dans le genre rock en béton et/ou free-jazz démentiel en l’absence de Ralf Hütter son alter ego, Florian Schneider montre là un esprit ouvert, bien dans la mouvance de ces années-là, et pas encore spécialement tourné vers la musique électronique, même si Florian, il aime bien ça aussi. Après tout, c’est d’abord un flûtiste, et nous sommes à Düsseldorf, une ville d’industries, concrète, sûrement déjà prête sans le savoir à une musique aussi concrète et industrielle qu’elle. Alors, dans ces conditions, jouer avec Klaus Dinger n’a rien d’étonnant pour Florian Schneider, même s’il sait qu’il doit se méfier pour lui-même et pour Kraftwerk de ce singulier personnage.

Neu! - Klaus Dinger

Car Klaus Dinger n’est pas n’importe quel musicien. Batteur, guitariste, chanteur et on ne sait quoi d’autre, c’est un musicien ultra-doué, supérieurement intelligent, indiscipliné, retors, intraitable, rompu à toutes les folies musicales (mais c’est alors tout à fait dans l’ère) et en permanence impatient d’en vivre de nouvelles. Il suffit de voir une de ses photos dans ces années-là pour comprendre sans peine à qui on a affaire : un punk avant l’heure, mais un vrai tout de même ! On imagine facilement à quel point ça doit être excitant de monter un projet musical avec lui, mais aussi à quel point on doit penser à chaque instant que le projet peut exploser en vol dans la seconde qui suit.

Pendant quelques mois, ça tient. Klaus Dinger remplace donc Andreas Hohmann au poste de batteur et ça semble bien se passer. Florian Schneider fait même venir un guitariste, Michael Rother, pour que le plus ou moins trio Schneider/Dinger/Kranemann, sûrement un peu limité musicalement parlant, se transforme en un quatuor plus apte à créer harmonies, accords et mélodies. C’est sous cette forme que le Kraftwerk de l’époque envisage un deuxième album. Mais c’est alors aussi que les choses se passent moins bien. Apparemment, Klaus Dinger et Michael Rother s’entendent bien mieux entre eux qu’avec Florian Schneider. Au final, ça casse. Klaus Dinger et Michael Rother s’en vont fonder leur propre groupe, qu’ils vont appeler Neu! (Nouveau! en Allemand) et Ralf Hütter réintègre Kraftwerk. Des histoires de groupes, quoi, comme il y en a tant eues et comme il y en aura encore tant d’autres. Sauf que Kraftwerk aura le destin exceptionnel qu’on connaît, et que Neu!… Enfin, Neu! aura aussi son propre destin, tout aussi passionnant, encore que bien moins connu. Mais c’est plutôt de leurs albums et d’un titre en particulier que j’aimerais maintenant vous parler.

Neu! - Band

Neu! C’est juste ce qu’il y a d’écrit sur le recto de la pochette du premier album, Neu!, en rose fluo sur fond blanc, et c’est souligné. C’est Dinger qui en a eu l’idée, qui y tenait même contre l’avis de Rother. De fait, Dinger, grand admirateur de Warhol, était rivé au concept d’une pochette simple, décalée, provocante, mais aussi ancrée dans la réalité de tous les jours, quelque chose qui fasse immédiatement sens pour n’importe qui. Ce fut Neu! qui émergea. Normal, le groupe était nouveau, et sa musique allait l’être aussi. C’est en décembre 1971 que le premier album est enregistré, produit par l’irremplaçable Conny Plank.

Il suffit d’écouter « Hallogallo » pour se rendre compte de la radicalité de cette musique, épurée jusqu’à l’os, sans parole, mais certainement pas sans intention – mais laquelle ? – , lancée comme une locomotive, comme ça, sans fin. Et encore, ceci n’est rien comparé à « Negativland », un hymne au bruitisme industriel qui va en s’accélérant, ne comportant qu’un rythme lancinant de batterie, une guitare jouant en mode automatique et une sorte de déchirement continu recouvrant le tout provenant d’on ne sait quel instrument passé dans un flanger géant. C’est nettement moins radical, au sens provocateur du terme, avec « Weissensee », même si on reste là dans une extrême simplicité, assumée et conceptualisée. Avec « Im glueck », c’est même une sorte de presque-silence qui flotte au-dessus de clapotis d’eau tapant par vagues contre les flancs d’une barque. Eh oui, nous sommes déjà là dans de l’ambient avant Eno. L’Allemagne à l’origine du genre avant l’heure ? Il faut apparemment le croire. Et c’est sans doute la raison pour laquelle Eno viendra jouer en Allemagne avec des musiciens allemands ce style qui est déjà plus qu’en germe dès le premier album de Neu!

Oui, ce premier album est à l’évidence riche, contrasté, voire à l’opposé de lui-même dans ses différentes parties. Ceci va continuer et même s’accentuer dans les albums suivants. Au point que la seconde face du deuxième album, Neu! 2, ne sera qu’une redite de sa première face sous diverses formes. Encore une idée de Dinger, toujours en phase avec les théories de Warhol sur la répétition appliquée à la peinture, et ici appliquée à la musique. Cela a dû beaucoup amuser Conny Plank, traitant diversement les plages de la face A pour en face une face B mutante, le genre de bricolage sonore qu’il goûte au plus haut point. Cela a beaucoup moins plu à Rother, qui délaissera Neu! jusqu’en 1975.

Neu! - Neu! 75

C’est justement dans l’album Neu! ’75 que se trouve une pépite musicale fondamentale, et pour le coup totalement radicale. Je veux parler de « Hero ». C’est une chanson, mais pas de n’importe quel genre. Klaus Dinger est au micro, ayant mis – simultanément – son frère Thomas et Hans Lampe à la batterie, ce qui crée un roulement rythmique permanent. Ceci illustre à merveille le thème de la chanson, un gars filant en moto de nuit à travers une ville. Le gars est désespéré, pire, il cherche se perdre mentalement, ne cessant de brailler que sa chérie est partie en Norvège. C’est la voix de Klaus Dinger, démente, presque désarticulée, qui frappe immédiatement. Cela inspirera avec force et constance le chant et même les attitudes de Johnny Rotten au sein des Sex Pistols. Cela inspirera aussi David Bowie, au point qu’il nommera un de ses plus immenses tubes « Heroes ».

Frédéric Gerchambeau

https://groenland.com/artist/neu/

 

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