Musiques électroniques, des avant-gardes aux dance floors…

Guillaume Kosmicki Musiques Electroniques

« Musiques électroniques, des avant-gardes aux dance floors » – Guillaume Kosmicki (2009, réédité en 2016 en version augmentée, Le Mot et le Reste)

Musicologue, conférencier, musicien, expert ès techno, Guillaume Kosmicki a sans doute eu besoin de toutes ces casquettes pour réaliser cette vaste étude historique en forme de compilation qui, sans le dire, embrasse la quasi-totalité des genres musicaux de ces deux derniers siècles. En musique en effet, tout est (ou est devenu) électronique si l’on excepte le cas, pas si courant pour l’auditeur moyen, du concert acoustique d’un groupe cent pour cent unplugged (dans les couloirs du métro, peut-être ?) Bref, ce qui pourrait n’être qu’un prétexte permet d’ouvrir quantité de portes et de balayer tous les genres musicaux, de A comme Abba à Z comme Zappa, sauf la musique classique pure et dure jouée live, donc (quoique ? A voir s’il ne s’y cache pas un synthé ou des ondes Martenot…). Et ça n’est déjà pas si mal.

En toute logique, l’auteur commence par une tentative de définition/ justification de son titre. Une musique électronique, c’est quoi ; où ça commence… et où ça se termine ? Et là, on sent déjà la faille ou le gouffre, parce que toute musique l’est, parce que l’instrument l’est, électronique (de plus en plus d’ailleurs), tout comme le sont les moyens de l’enregistrer, depuis l’invention de l’enregistrement sur rouleau de cire à la fin du 19ème siècle.

Le chapitre sur l’enregistrement est passionnant bien que trop vite traité, simple avant-goût d’un ouvrage de référence qui lui a été consacré dans nos pages, le génial Perfecting Sound Forever de Greg Milner (paru la même année dans sa version originale en anglais). De même, la révolution technologique 1900-2000 et sa lutherie électronique est une belle mais forcément trop brève « synthèse » du sujet. L’amateur éclairé devra rechercher des ouvrages spécialisés (hélas rares voire inexistants en français), par exemple ceux de Mark Vail (pour l’histoire du synthétiseur analogique) ou mille fois plus de choix sur la guitare électrique qui a toujours eu la faveur de la presse vis-à-vis des claviers, on devine pourquoi : seules les guitares ont leurs héros… sans doute parce qu’elles évoluent au premier plan sur scène, face au public !

L’essor de la musique électroacoustique, chapitre sur la « musique savante », ou d’avant-garde, est tout aussi passionnant par sa vision d’ensemble des courants, des articulations et de leurs enjeux : importance du timbre, « objet sonores », etc. Là encore, point de surenchère d’anecdotes ni de biographies détaillées des Pierre (Schaeffer, Henry, Boulez…), Iannis Xénakis, Edgar Varèse, Karlheinz Stockhausen, etc., ça n’est pas le but. Mais des hommes, leurs musiques et ce qui les lie ou les différentie : l’apport de l’électronique dans la création mais pas seulement. Une façon de comprendre comment la musique dite « classique » a passé malgré elle le relais à des courants qui s’en sont pas mal éloignés, en se branchant sur… l’électronique, justement : celle des instruments eux-mêmes et des nouveaux moyens techniques des studios, sans oublier ceux de la scène et du live electronics !

On pourrait dire la même chose des chapitres suivants, rock, pop et autres courants affiliés de près ou de loin. Sauf que dans ce cas, la quantité de publications pop/rock rend cette présentation bien légère, quand bien même il s’agit forcément du cœur de cible, le domaine où l’électronique (instruments, studio, mixage, logiciels et technologies diverses) occupe le devant de la scène, pour ne pas dire toute la place ? N’importe quel lecteur s’intéressant à un genre ou à un groupe le verra ici zappé ou traité en quelques lignes, un paragraphe au mieux, seule la trame restant très utile à comprendre chronologie, filiations et liens plus ou moins étroits avec l’électronique. Qu’il s’agisse de livre imprimé ou du support internet, dans ce domaine la concurrence est rude et ainsi conçu, cet ouvrage est un peu à la musique rock ce que serait la découverte d’un pays en roulant sur ses autoroutes à 200 à l’heure… Mieux que rien mais juste un teaser, d’autant plus que dans le registre pop/rock, le « fil conducteur électronique » est à tel point implicite qu’il finit par disparaître du propos et du sujet. Respect, Le Rock Au Féminin, chez Le Mot et le Reste, présentait aussi un peu ce défaut, intrinsèque au sujet, de présenter par une voie ou une vision transversale « toute » l’aventure du rock ou quasiment. Traiter en quelques lignes le rock progressif, puis en une page l’ambient (genre éminemment lié à l’électronique s’il en est) donne une idée de la vitesse de balayage.

A mi-parcours de l’ouvrage, on entre de plain pied dans un domaine qui passionnera sans doute moins l’usager moyen de Clair & Obscur (et de même votre chroniqueur !) : house, techno et autres courants, genres et sous-genres de l’electronica. Un véritable catalogue de genres musicaux s’inspirant, s’influençant et s’emboîtant les uns (dans) les autres au sein de la sphère musicale globale. Là encore, l’effet catalogue exhaustif (ou pas…) de genres et de sous-genres pourra noyer et lasser, même si procéder ainsi est le propre de tout ouvrage encyclopédique.

Sur le plan pratique, un bon point pour l’entrée alphabétique finale (même si quelques oublis à noter, par exemple Vangelis), un peu moins bon pour les photos granuleuses et non légendées, et pour la tentative de playlist finale minimale, destinée au seul amateur. Voire à un alien juste débarqué de Mars et qui, de sa vie, n’aurait jamais entendu de musique ni de nos musiciens sur Terre ? Utile ou non, le lecteur jugera.

En lisant dans l’ordre ce pavé d’un peu plus de 400 pages, on pourrait penser que « qui trop embrasse mal étreint » et que, pour chaque courant, le zapping est trop rapide et frustrant, et les omissions nombreuses, forcément. Pourtant, au moins la clarté du propos est-elle au rendez-vous, avec celle des connexions. Ce qui laisse malgré tout une interrogation sans solution : à qui est destiné un tel ouvrage ? L’amateur voudra-t-il s’y plonger, afin de mieux comprendre un phénomène global (en gros, toute la musique du vingtième siècle), qui le touche forcément, dès lors qu’il a pensé à ouvrir ce livre-là ? Et l’amateur plus éclairé ne jugera-t-il pas que les groupes, étapes et courants musicaux qu’il préfère sont traités trop rapidement, bâclés et presque noyés dans la masse ? Dilemme difficile, qui est aussi le handicap majeur d’un tel projet, celui d’être une sorte de résumé ou de catalogue de tous les ouvrages spécialisés de ce type. Ceux que l’on trouve chez Le mot et le Reste, mais aussi ceux d’autres éditeurs de « technique » ou d’histoire musicale et/ou instrumentale. En tout cas, en plus de nous expliquer et nous décortiquer les connexions et influences subtiles de l’histoire (pourquoi Stockhausen, Henry, Boulez, Kraftwerk, etc. ont influencé Zappa, l’indus, l’ambient ou la techno, etc.), il a le grand mérite de nous donner envie d’en savoir plus sur les sujets abordés ou parfois juste effleurés.

Sur la réédition 2016, l’auteur ajoute quelques nouvelles entrées à cette histoire en marche, traitant de « l’abominable EDM », de dubstep, de fusion, de mondialisation… Face à cette avalanche de nouveaux courants parfois dispensables, on sent un ton parfois plus dubitatif et désabusé, voire sarcastique : David Guetta et « la pauvreté flagrante des performances musicales et des recettes faciles usées jusqu’à la corde », etc. Ce qui prouve que, aussi éclairé soit-il, l’auteur reste objectif, tout à fait capable de discerner ou relativiser l’intérêt de certaines musiques et de faire le ménage, même si « la société de consommation avale tout goulûment ». Qui aime bien châtie bien… ?

Jean-Michel Calvez

http://lemotetlereste.com/

kosmicki

http://guillaume-kosmicki.org/

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